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"Pourquoi aller à Bangkok ?"

Ecrit par Elena-Brandusa Steiciuc le 15.11.11 dans La Une CED, Les Chroniques, Chroniques Ecritures Dossiers

Les voyages au temps de la Securitate

Pendant la dictature, la liberté était un mot vidé de son sens. Nos dirigeants en truffaient leurs longs discours, on nous la faisait entendre lors des réunions obligatoires d'enseignement politique, ou bien pendant les deux heures de programme quotidien de la seule chaîne de télévision. Mais en réalité, la liberté, on la connaissait aussi bien que la face cachée de la lune...

Je voudrais parler dans ce qui suit d'un aspect particulier de cette notion, qui me tenait à cœur et qui était une question épineuse pour tous les Roumains au temps de la Securitate : les voyages. Enfermés derrière les frontières bien gardées du pays par des « chiens » un peu mieux nourris que nous, nous étions les petits animaux de la ferme qui devaient plier l'échine sans avoir la terrible audace de penser. Laisser sortir de l'enclos ces robots aurait été nuisible pour le système : ensuite ils auraient moins accepté l'endoctrinement et le mensonge officiel.

Mais voilà qu'il y avait, quand même, des Roumains et des Roumaines qui, pour toutes sortes de raisons, demandaient à voyager à l'étranger. S'il s'agissait d'aller dans les pays socialistes, surtout en Union Soviétique, pas de problème, le voyage était dans la poche, on n'avait même pas besoin d'un passeport, la simple carte d'identité suffisant à cette fin.

Mais pour aller dans un pays occidental, la situation se compliquait et l'angoisse était terrible quand il fallait commencer une longue liste de démarches, sous l'œil omniscient des autorités. Tout d'abord, pour être sûr que la demande pour obtenir le passeport ait des chances, il fallait remplir deux conditions : être membre du Parti Communiste Roumain ; être marié.

À l'époque dont je parle, les années 70-80, la qualité de membre du parti unique était elle-même un passeport. Cela n'apportait pas de gros avantages ou l'accès au niveau où étaient prises les décisions, réservé à la caste des apparatchiks, mais toute carrière, tout poste motivant et permettant l'ascension sociale devaient passer par ce filtre : avoir ou ne pas avoir la petite carte rouge.

Quant à l'autre condition, c'était - à leurs yeux - une évidence : les jeunes célibataires, si on les laissait sortir du « paradis » communiste, risquaient de ne plus revenir au pays, ayant demandé l'asile politique en Occident. C'était le cas de pas mal d'artistes, d'écrivains, de chercheurs, de sportifs (1) qui, une fois partis vers le « capitalisme pourri », décidaient d'y rester. De plus en plus fréquentes étaient les nouvelles circulant de bouche à oreille : « Tu sais, untel est resté en France, en Allemagne, en Italie etc. ». Après leur défection, les noms de ces « déserteurs » étaient radiés des médias ou des bibliographies, quelle que fût leur importance. S'il s'agissait d'écrivains, leurs ouvrages étaient mis à l'index et relégués dans un fonds à part des bibliothèques publiques, gardé sous clef, où chaque livre portait sur la couverture un petit bout de papier avec la lettre S : SECRET !


***


En 1980, mon ami français, en poste auprès des Nations Unies en Thaïlande, m'y invita, pour passer les grandes vacances avec lui. J'avais envie d'y aller pas seulement pour les célèbres temples aux Bouddhas en méditation, mais surtout pour revoir l'homme des mes fantasmes, pour nous donner la chance de mieux nous connaître. L'invitation officielle en poche, je commençai la longue liste des démarches par une audience chez l'inspecteur en chef du réseau scolaire de Suceava, le professeur Dumitru Bodnariuc, car son accord était une condition sine qua non du dossier.

Un matin d'avril, je me présentai de bonne heure dans cette institution que je ne connaissais que trop. Elle était censée administrer l'enseignement de notre judet (2), mais à chaque rentrée les inspecteurs corrompus distribuaient les postes en fonction non pas du mérite de l'enseignant, mais de son dossier politique ou de la protection de divers apparatchiks locaux. Très souvent, en fonction du bakchich offert : à l'époque, tout produit occidental était monnaie courante, à commencer par les cigarettes Kent ou Marlboro, le whisky Ballantines et les savons Rexona, qu'on trouvait seulement dans les magasins réservés aux étrangers. 

Dans le hall d'entrée, plusieurs personnes attendaient devant moi et, quand mon tour vint, j'entrai par la porte capitonnée dans un bureau mal aéré, où il flottait une fumée de cigarettes à couper au couteau. L'inspecteur en chef, cheveux grisonnants et ventre bedonnant, ne répondit pas à mon salut, occupé à lire un texte, peut-être ma demande officielle, déposée quelques jours auparavant. À côté de son bureau, assis dans un fauteuil, un autre inspecteur, plus jeune -cheveux noirs et longs favoris « mexicains » - me regardait avec un dédain mal dissimulé. De temps en temps, il se grattait le cuir chevelu avec l'ongle de son petit doigt, très luisant et beaucoup plus long que les autres.

- Alors, camarade Sumanaru, me dit le chef, sans m'inviter à m'asseoir sur l'unique chaise libre, vous voulez mon accord pour voyager à ...Bagdad...à Islamabad... Sa moue, moitié dégoûtée, moitié enjouée, me transmettait, en fait, un seul message, qui me paralysait déjà et que je lisais dans son visage empâté, dans ses yeux moqueurs : « Où veux-tu aller, petite lunatique ? »
- Je veux aller à Bangkok, camarade Botnariuc, en Thaïlande, en Asie du sud-est... 
- Bon, bon, je sais où se trouve la Thaïlande, mais pourquoi aller à Bangkok ? Avez-vous déjà visité notre patrie, en connaissez-vous toutes les beautés pour vouloir aller ailleurs ? 
- J'y suis invitée par un ami français pendant les grandes vacances et... 
Le chef de tous les enseignants du judet Suceava esquissa une grimace, comme si j'étais une sorcière en train de fricoter avec le diable.
- Écoutez, camarade Sumanaru, vous n'êtes pas mariée, que je sache, mais êtes-vous au moins membre du Parti Communiste Roumain ? 
- Non, lui répondis-je, comprenant que mes chances d'entreprendre ce voyage diminuaient à la vitesse de la lumière.
- Ah bon, même pas membre du parti ? Je vous ai posé cette question car, si vous en aviez été, vous auriez eu un autre...une autre... 
- Une autre conscience ! lui vint en aide son adjoint, l'inspecteur qui jusqu'alors n'avait rien dit, se contentant de regarder amoureusement l'ongle de son petit doigt.
- Oui, une autre conscience, car on sait combien l'appartenance à notre cher parti aide à résister aux tentations. Qui me garantit que si je vous donne mon accord vous n'allez pas rester à l'étranger ? Je n'ai pas besoin de scandale, moi, ni d'être limogé, moi, muté dans un hameau de la montagne, au cas où vous ne reviendriez pas ! Non, camarade Sumanaru, dit-il en coupant l'air de sa main droite, vous n'avez pas l'accord de l'Inspectorat Scolar Suceava pour aller à Bangkok !

La porte capitonnée se ferma derrière moi avec le bruit d'une chape de plomb et mon voyage prit fin avant même de commencer. Je ne suis donc pas allée en Thaïlande, même si après 89 j'ai eu la chance de beaucoup voyager et de connaître d'autres horizons. Mais je garde précieusement l'orchidée recouverte d'une fine feuille d'or que mon ami m'envoya de Bangkok cet été-là et je la porte encore, de temps en temps, du côté gauche de ma poitrine.


***


D'autres jeunes de ma génération, obsédés par la peur de vieillir sans pouvoir voyager en Occident (car plus c'était interdit, plus on en avait envie !) trouvaient toutes sortes d'astuces, plus ou moins originales, plus ou moins dangereuses. Comme ce jeune homme que j'ai rencontré par hasard à Timisoara en 83 et dont je ne connaîtrai jamais le nom : il m'avoua, lorsqu'on était assis, par hasard, à la même table, au soleil, en train de boire une bière, qu'il allait bientôt s'expatrier aux États-Unis. Son départ était possible grâce à l'intervention d'une église néoprotestante, qui avait beaucoup d'adeptes en Roumanie. Le jeune buveur de bière me dit qu'il avait abjuré la confession orthodoxe à cette fin et qu'il comptait quitter l'église baptiste dès qu'il aurait mis pied sur la terre américaine...

Mais il y avait aussi des cas désespérés, de plus en plus nombreux avant 89, de gens qui risquaient leur propre vie pour passer en Yougoslavie, traversant le Danube à la nage, ou en Hongrie, traversant la frontière à pied, comme le fit Nadia Comaneci. La célèbre gymnaste eut plus de chance que Dan Grigorut, jeune étudiant de la bourgade de Pascani, située à l'est du pays. En 1986 il tenta de s'enfuir du côté des Serbes, une amie française l'attendant à Belgrade. Criblé de balles, Dan fut enterré deux semaines plus tard par son frère aîné, dans un petit cimetière réservé aux « fuyards », non loin du Danube.


***


Beaucoup de jeunes filles trouvaient un moyen en apparence plus simple, guidées par l'inconscience de la jeunesse. Elles épousaient (par amour, par intérêt, ou les deux) des étudiants étrangers, boursiers de la Roumanie : des Africains, des Arabes, des Sud-américains. Le grand avantage pour ces jeunes était de pouvoir circuler librement et sortir de Roumanie quand ils le voulaient, pour voir leur famille ou bien pour se livrer à un petit trafic de jeans et de café, denrées introuvables, ce qui améliorait leur quotidien et leur donnait une aura de VIP.

On obtenait difficilement l'accord des autorités pour le mariage avec un étranger, car à l'époque dont je parle cela devait passer par le Conseil d'État (3) comme si cette affaire strictement personnelle et intime tenait du ressort de ces hautes instances. Ils voulaient, soi-disant, nous protéger, mais en réalité la Securitate, par sa Directia a III-a (4), surveillait les Occidentaux (ou les étudiants africains, palestiniens, boliviens...), dont certains attendaient de longues années avant d'épouser la Roumaine de leurs rêves. Il paraît que nombre d'entre eux ont « signé le pacte », devenant collaborateurs des Services extérieurs, ne pouvant plus résister au chantage.

Mais il y avait parfois une combinaison de plusieurs méthodes, comme ce fut le cas de mon « amie » T. R., professeur de français à la campagne, près de Suceava, au début des années 80. Jeune femme intelligente et débordant de sensualité, elle se voyait de plus en plus seule après son divorce, dans une petite ville de province où tous les hommes de son âge étaient déjà pris. Son oncle d'Amérique, un riche industriel d'origine juive, promit de l'aider si elle se débrouillait pour sortir du pays. En 1984, T. R. rencontra un Africain, étudiant en médecine à Iasi, auquel elle promit - s'il l'épousait et la faisait sortir du pays - le soutien de son oncle pour faciliter son immigration aux États-Unis. Un mariage blanc avec un Noir ? Peut-être, mais combiné avec le statut d'informatrice de la Securitate, car en lisant les 613 pages de mon dossier au CNSAS j'ai découvert son écriture mince et ordonnée sur de nombreuses délations. Ces textes, commençant par la phrase : « La source vous informe que... » et signés par un joli nom de code, « Gina », livraient le contenu de toutes nos conversations, presque quotidiennes, mes aspirations les plus intimes, mes projets.

Quelques mois après son mariage avec Emmanuel, « Gina » eut la permission de faire son premier voyage à Paris, puis elle divorça. Je n'ai aucune idée si l'ex-mari a réussi à rendre visite à l'oncle d'Amérique...


***


Le geste de T. R. et de tous ceux qui ont vendu leurs proches pour s'acheter une certaine liberté me fait penser à la fin du Grand cahier de la romancière hongroise Agota Kristof, établie en Suisse après la révolte de 56 à Budapest. Pour passer la frontière vers le pays libre, marchant sur le terrain miné entre les barbelés, les deux frères jumeaux trouvent un moyen sans faille, à savoir sacrifier le père : « Oui, il y a un moyen de traverser la frontière : c'est de faire passer quelqu'un devant soi. Prenant le sac de toile, marchant dans les traces de pas, puis sur le corps inerte de notre père, l'un de nous s'en va dans l'autre pays. »


Elena-Brandusa Steiciuc, née Sumanaru


Suceava, le 17 mars 2010

(1) Quelques exemples des années 80 : Victor Ieronim Stoichita, Ioan Petru Culianu, Matei Visniec, Nadia Comaneci

(2) Division administrative de la Roumanie, l'équivalent des départements français (terme d'origine latine, pluriel : judete)

(3) Dont Nicolae Ceausescu fut le Président depuis 1967 jusqu'à sa mort en 1989

(4) IIIème Direction, les Contreinformations


  • Vu: 1874

A propos du rédacteur

Elena-Brandusa Steiciuc

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Rédactrice


Professeur à l’Université Stefan cel Mare de Suceava (Roumanie), elle est l’auteur de plusieurs volumes de critique, en français et en roumain, dont :

- Patrick Modiano, une lecture multiple (1998),

- Literatura de expresie franceza din Maghreb. O introducere (2003),

- Horizons et identités francophones (2006),

- La francophonie au féminin (2007) et Fragments francophones (2010).

Membre de plusieurs sociétés scientifiques et de l’Union des Ecrivains de Roumanie. Présidente de l’ARDUF (Association Roumaine des départements Universitaires Francophones). Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques. Contributions à www.lavielitéraire.fr. et à la Revue alsacienne de littérature (Strasbourg).  Intérêt particulier pour la francophonie littéraire, les littératures et identités de « l’entre-deux » (Maghreb, Antilles, Québec, Europe de l’Est) ; pour la littérature du goulag ;   divers projets d’écriture-témoignage et de fiction en cours, en français et en roumain.