Identification

Pour une Contre-Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie

le 08.07.15 dans La Une CED, Les Chroniques

Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie (1853-2005), Virginie Soula, éd. Karthala, mars 2014, 324 pages, 24 €

Pour une Contre-Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie

 

 

Virginie Soula a présenté sa thèse de troisième cycle intitulée Des ancrages littéraires et identitaires au « destin commun », une histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie (1853-2005), le 18 mars 2008 devant un jury d’africanistes (sic !) (1), sous la co-direction de Monsieur Xavier Garnier et Madame Véronique Bonnet. Résumons donc : une thèse circonscrite à 2005 pour une soutenance en 2008 et une édition en 2014 du même travail. Tempus fugit.

En terme de réception critique, toute histoire littéraire a son lot de dilemmes et de controverses susceptibles de provoquer quelque agacerie ou mécontentement chez les lecteurs : sous quel angle faut-il l’aborder ? Quels écrivains retenir ? Comment rendre justice à leurs œuvres en donnant le goût de les lire ? A quel moment faut-il abandonner le chantier afin qu’il aille sous presse ?

Même si la recherche de Virginie Soula n’est pas pionnière en soi, elle a toutefois le mérite de creuser davantage le maigre sillon des premiers chercheurs en la matière. A ce jour, l’ouvrage le plus cité parmi les spécialistes des études néo-calédoniennes est, nul doute, Paroles et écritures, anthologie de la littérature néo-calédonienne (1994), de François Bogliolo, dont le travail si remarquable en vint à éclipser la tentative précédente d’Anne-Marie Nisbet, auteure de la Littérature néo-calédonienne (Editions Naaman, 1985), un livre qu’on ne voit guère sur les rayonnages des bibliothèques et CDI de Nouvelle-Calédonie, et les tentatives subséquentes en 2004 de Micaela Fenoglio et Eric Fougère, tous deux cités dans la bibliographie de Virginie Soula. Mais aucun de ces historiens allogènes de la littérature n’a été en mesure de proposer un point de vue interne sur le sujet. Née à Nouméa en 1979, Virginie Soula, par la logique des choses, est à même de porter un autre regard, fût-il plus subjectif, sur la production littéraire locale.

Pour ce qui est de la construction de sa thèse en quatre volets, la première moitié s’articule autour du dipôle passage/ ancrage et le reste de l’ouvrage autour de la dyade crise/ résolution, le tout étant traversé par un lieu commun – la sempiternelle quête socratique. L’ensemble de l’ouvrage rend compte de la politisation de la littérature et il paraît a priori difficile de déterminer si ce sentiment provient de l’angle choisi pour traiter des œuvres ou s’il provient de la nature des productions sélectionnées qui reflète la position engagée de leurs auteurs. Une remarque qui peut être faite au fil de la lecture de Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie, qui brasse toutes sortes d’écrits (poésie, théâtre, romans, nouvelles, essais, etc.), est qu’il s’agit principalement d’une étude externe au sens où l’entend Yves Citton, à savoir une étude attentive « au contexte historique, idéologique, esthétique » (2), voire quelque peu trop attentive puisque Virginie Soula semble s’inscrire dans le sillage de la Sociocritique, courant qui désigne « la lecture de l’historique, du social, de l’idéologique, du culturel dans cette configuration étrange qu’est le texte : il n’existerait pas sans le réel […] » (3). Et l’on en vient à s’interroger sur la nature même de l’exégèse : a-t-on affaire à un ouvrage critique sur la littérature de la Nouvelle-Calédonie ou à une histoire civilisationnelle du « Caillou » (4) ? La chronologie en fin d’ouvrage donnerait à penser qu’il s’agit de la seconde hypothèse. Les formes narratives choisies sont ainsi pensées comme éminemment politiques, ancrées dans la multitude des espoirs, échecs, remous, trajectoires et tournants qui ont constitué la société néo-calédonienne. En fin d’ouvrage, les fictions post-1990 ne se distinguent plus par des auteurs singuliers et identifiables mais se fondent dans un discours politique consensuel : le très attendu « destin commun » qui pourrait défléchir l’orientation indépendantiste souhaitée par le Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS).

Il est difficile d’accepter cette Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie in toto, mais il est possible d’en vanter ses mérites. Bien qu’incomplète, on se doit de saluer cette œuvre quasi muséale de transmission du patrimoine littéraire néo-calédonien, une tâche qui, gageons-le, donnera plus de visibilité à notre pays, notamment sur la scène internationale grâce au travail de diffusion de Karthala, une maison d’édition parisienne spécialisée dans cet espace francophone qui souffre de marginalisation auquel la Nouvelle-Calédonie appartient :

Connu presque exclusivement pour avoir été l’un des derniers territoires peuplés de « sauvages cannibales » puis le bagne français le plus lointain et, plus récemment, le théâtre de violents affrontements entre populations européenne et mélanésienne, l’archipel fut longtemps déconsidéré. Aujourd’hui, ce discrédit est remplacé par un vide mémoriel. L’exportation et la réception des représentations culturelles sont faibles (p.7).

En écho à la stéréotypie négative et vision condescendante dont est victime la Nouvelle-Calédonie, Soula remarque à bon droit que malgré une émergence qui n’a que trop duré, La littérature de Nouvelle-Calédonie demeure pourtant invisible dans « l’espace littéraire mondial », dans la « République mondiale des Lettres » (p.8). Dès lors, une question fort légitime se pose : comment cette Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie entend donc rendre justice aux écrivains du Caillou lorsque le cadre de l’étude se borne à 2005 et du coup éclipse la troisième génération d’écrivains ?

La période coloniale (1843-1914) est une époque faste d’écrits factuels en tous genres (mémoires, témoignages coloniaux, carnets militaires, correspondance, journaux intimes, comptes rendus) pendant laquelle les Communards (5) ont tenté de cerner la géographie et de décrire les conditions de vie au sein de cette colonie de la France australe avec plusieurs types d’écriture constituant un ancrage : « l’écriture missionnaire », « l’écriture déportée » et les « premières écritures coloniales ». Les prosateurs de cette époque n’avaient pas les coudées franches pour s’exprimer comme ils le voulaient car ils se trouvaient en butte à la censure de l’administration pénitentiaire. Parmi les premiers écrivains allogènes de renom, l’on compte Marc Le Goupils perçu comme « un des premiers à affirmer dans son œuvre une identité nouvelle, celle du colon calédonien » (p.59). Certains de ses écrits furent publiés chez Hachette et Grasset, un exploit qui ferait bien des envieux dans le monde littéraire nouméen où rarissimes sont les auteurs qui peuvent se targuer d’avoir été publiés par des éditeurs germanopratins.

La Grande Terre a connu une réelle effervescence après la Grande Guerre avec l’apparition de la première génération d’écrivains de fiction comme Georges Baudoux ou Jean Mariotti pour les plus connus et Al(a)in Laubreaux (6) ou Francis Carco pour les plumes « en marge ». S’ajoutent d’autres noms comme le photographe Charles Billard dit Nething, Paul Bloc, et le pasteur ethnologue Maurice Leenhardt rendu célèbre par son magnum opus intitulé Do Kamo La personne et le mythe dans le monde mélanésien (1947) et l’essayiste Apollinaire Anova – « le premier écrivain kanak reconnu » (p.146) (7). A l’exception d’Anova, de Carco, Laubreaux et Mariotti, tous natifs de Nouvelle-Calédonie (8), les auteurs primo générationnels sont en grande majorité encore allogènes.

Soula fait à juste titre remarquer qu’un changement de perception s’opère à l’aube de la Grande Guerre, permettant ainsi de complexifier les représentations culturelles du pays par l’intrication des constructions identitaires et littéraires, faisant ainsi le lit « des premières prises de consciences identitaires » (p.79) au sein de la littérature néo-calédonienne : « Le regard porté sur la Nouvelle-Calédonie ne sera plus exclusivement métropolitain. En s’affirmant, la société calédonienne fait émerger deux types de discours littéraires. Le premier, introverti, est l’expression d’un regard critique sur la société coloniale et son hybridité. Le second se porte sur l’Autre, sur le monde Kanak » (p.77). Sous le « regard altérifiant » (néologisme que l’auteure emprunte à Pierre Halen sans jamais le citer) (9) du Colonel Albert Garenne empreint de la pensée coloniale du début du XXe siècle, la littérature néo-calédonienne prend une coloration exotique. Soula revient sur cette œuvre dont la représentation caricaturale des Mélanésiens aurait valu à Albert Garenne les mêmes foudres qu’à François Garde pourCe qu’il advint du sauvage blanc (2012) (10) si son roman colonial, Idylle canaque, passions et drames coloniaux (1932), avait eu l’infortune de paraître 80 ans plus tard ! Ce quatrième chapitre sur l’exotisme littéraire, qui aurait tiré profit des analyses de Jean-Marc Moura sur la question, comprend des remarques pour le moins surprenantes sur ces auteurs animés d’une « volonté d’inscrire l’histoire dans la littérature » (p.97) :

Cependant, les particularités de la colonisation de l’archipel calédonien déjà évoquées induisent, contre toute attente, un besoin d’identité sociale au sein de la population européenne. C’est donc par l’Histoire – parfois seulement par un « saupoudrage » historique – que les écrivains coloniaux deviennent calédoniens. Ils constituent en quelque sorte des « historiens amateurs » dont on doit cependant reconnaître, sinon la scientificité, au moins la participation à la diffusion de connaissances générales sur l’histoire et la société calédonienne (p.96-7).

L’on se souvient des positions assez radicales de la romancière australienne Kate Grenville, qui s’est attirée le courroux des historiens pour avoir osé prétendre que The Secret River était une nouvelle forme d’écriture de l’Histoire. C’est par la même dérive – la confusion fiction/ documentaire – que Stéphanie Anderson s’est permis de s’indigner de la teneur de Ce qu’il advint du sauvage blanc. Le fer de lance de cette première génération – et il ne suffit qu’à lire son œuvre pour s’en convaincre – est sans conteste Jean Mariotti :

L’importance accordée à Jean Mariotti tient à plusieurs paramètres : il a, non seulement, été reconnu au plan national de son vivant – il fait partie de la Société des Gens de Lettres et est, en 1955, nommé chevalier des Arts et Lettres ; mais il appartient surtout à l’une des grandes familles du Territoire. La dernière raison enfin, peut-être moins évidente, serait que son œuvre demeure sans égale dès lors qu’il s’agit de représenter la problématique calédonienne primo générationnelle (p.110).

Dans la seconde partie de Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie, Soula fait la part belle à l’œuvre de la seconde génération d’écrivains (11) dont certains auteurs de fiction ont taquiné la muse à leurs débuts avant de poursuivre dans un genre plus commercial avec des récits qui, pour la grande majorité, s’inscrivent dans une veine réaliste. C’est notamment le cas de Déwé Gorodé, Frédéric Ohlen, Nicolas Kurtovitch. La période 1970-1989 culmine dans cet épisode historique nommé « les événements » que le monde entier associera comme un réflexe pavlovien au T.O.M. qui deviendra C.O.M en 2003, et plus distinctement P.O.M (12). Proche d’une conception sartrienne de la littérature, la fiction mélanésienne s’entend comme un espace d’expression qui s’ouvre sur une dimension politico-sociale au service des revendications d’une communauté (13). Si les premiers écrivains mélanésiens voyaient en la littérature un moyen de consigner et pérenniser une tradition orale (par la transcription de mythes et de légendes pour les transmettre de générations en générations pour éviter toute déperdition), la seconde vague d’écrivains – forte d’un militantisme exacerbé – s’est plutôt attachée à donner une valeur pamphlétaire à la littérature. A lire la verve acidulée de Sous les cendres des conques (1985) qui fait montre d’une portée militante, d’une intention sociale sinon politique, la poésie engagée de Déwé Gorodé incarne cette tendance postcoloniale à la subversion : Déwé Gorodé opère un renversement de la langue et de l’écriture, de leur autorité. Sa poésie est une occupation de la langue de l’autre, le bouleversement des rapports de domination car elle fait entrer « une langue sous la langue », « des mots sous les mots »(p.165). Dans cette ère de crises, Virginie Soula aborde obliquo ductu le « multiculturalisme littéraire » des minorités ethniques en évoquant les narrations de Jean Vanmaï et Marc Bouan, puis revient sur la vision d’une femme-écrivain allogène comme Jacqueline Sénès qui, forte de son statut d’observatrice externe conforté par sa formation de journaliste, ose dénoncer les isolismes et isolats, pour ne pas dire la ghettoïsation de la société néo-calédonienne : « Terre violente » montre que les communautés s’entrecroisent – notamment par le métissage et l’adoption – mais qu’elles demeurent malgré tout étroitement cloisonnées (p.183). Vient ensuite le roman noir du Tourangeau Alain Fournier (dit A.D.G.) qui fut publié dans la Série noire des éditions Gallimard. Le malaise qu’il s’emploie à cerner dans ce genre populaire tient « à l’influence des tensions sociales et politiques » (p.187) de l’époque. En berne dans les années 1980, le roman cède la place à d’autres genres qui prennent le devant de la scène comme la poésie et le neuvième art.

Le pénultième chapitre s’ouvre sur un postulat erroné. Fait curieux, exception faite de quelques brèves références à Littératures francophones et théorie postcoloniale (14) de Jean-Marc Moura, Virginie Soula semble bouder la théorie postcoloniale même si elle note que : La littérature calédonienne francophone est par essence une  littérature postcoloniale, dans la mesure où, selon la définition qu’en propose Jean-Marc Moura, elle émerge d’un contexte colonial (p.219) Ce n’est pas exactement ce que dit ce Professeur de littérature comparé, car il reprend lui-même la distinction opérée par Vijay Mishra et Bob Hodge, à savoir deux graphies différentes (15) pour départager les acceptions :

« Post-colonial » désigne donc le fait d’être postérieur à la période coloniale, tandis que « postcolonial » se réfère à des pratiques de lecture et d’écriture intéressées par les phénomènes de domination, et plus particulièrement par les stratégies de mise en évidence, d’analyse et d’esquive du fonctionnement binaire des idéologies impérialistes (16).

La première graphie de l’adjectif « post-colonial(e) » est un concept historique qui s’inscrit dans une perspective chronologique, elle correspond à la graphie « postcoloniale » choisie de manière incommode par Soula à la page 23, avec une acception similaire. La seconde graphie « postcolonial(e) » renvoie à un courant critique dont l’appellation est insécable et dont la définition est plus complexe que Viriginie Soula le voudrait, comme en atteste la formulation proposée supra par le Professeur Moura.

Ce dernier volet post-événements est consacré au noyau dur de la seconde génération d’auteurs, mais fait presque l’impasse sur l’œuvre importante de Claudine Jacques, avec seulement 2 titres cités sur les 8 publiées à compte d’éditeur (17) entre 1995 et 2003. Ceci est d’autant plus regrettable que, hormis le dessinateur vedette du Territoire, Bernard Berger, Claudine Jacques est probablement celle qui jouit du plus grand succès populaire parmi les écrivains de cette génération. Un succès à la mesure de son talent qu’elle a su imposer au fil des ans à la seule force de son labeur. Ce volet met à l’honneur les écrivains « estampillés » pour reprendre l’expression d’Hélène Colombani :

Ces nouvelles n’ont pas la teinte turquoise du lagon, mais la couleur sombre des nuages porteurs de tempêtes. N’en déplaise à ces « auteurs officiels » de l’île, qui donnent une image conventionnelle et rassurante de villes aseptisées et de plages bien propres, et dont la vision de « l’autre », à savoir le kanak, de ses coutumes et de sa langue, se limite aux poncifs, aux colliers d’hibiscus et aux « ahé ! ahé » des pilous. Ces auteurs-là jettent un voile pudique sur le reste, la misère, l’invasion sournoise des citadins et des multinationales lancés à l’assaut des dernières « colonies » du monde, la disparition progressive de tout ce qui faisait le « sel » de la vie et des traditions séculaires des peuples océaniens. Ces écrivains « estampillés », vous les trouverez trônant sur les stands de salons où il est bon de se montrer, au milieu des guides touristiques ou gastronomiques qui sont des valeurs sûres, paraît-il (18).

Ce contre quoi Hélène Colombani s’insurge en creux est la saturation de l’espace littéraire néo-calédonien par une surreprésentation nationale comme internationale de ce noyau dur récupéré par les institutions qui a un pouvoir de décision quasi monarchique sur l’ensemble de la vie littéraire en Nouvelle-Calédonie. Par « auteurs officiels », Madame Colombani fait sans doute référence à l’establishment littéraire qui s’est constitué ces dernières années : Madame Déwé Gorodé, Vice-Présidente du Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie en charge de la Culture, de la Condition féminine et de la Solidarité ; Monsieur Frédéric Ohlen, Président de la Maison du Livre, institution qui est devenue le canal officiel des activités littéraires sur le Caillou ; ainsi que Monsieur Nicolas Kurtovitch, chargé de mission pour la culture et les dispositifs jeunesses à la Province Sud. S’il est permis d’ainsi dire, ces « auteurs officiels » à eux seuls peuvent ainsi façonner l’avenir des plumes qu’ils souhaitent promouvoir et voir émerger en Nouvelle-Calédonie, ou pas, par de multiples biais (aides à la création et à l’édition, promotion et lancement d’ouvrage, sélection pour représenter la production néo-calédonienne à des festivals littéraires locaux et internationaux, présentation d’un ouvrage à la Maison de la Nouvelle-Calédonie à Paris, etc.). La question serait donc de savoir si « Le regroupement en association leur permet de joindre leurs forces pour mieux faire connaître la littérature de la Nouvelle-Calédonie » (p.267) comme l’avance Virginie Soula dont le livre a reçu le soutien financier et l’estampille de la Province Sud et de la Maison du Livre, ou si cette situation de monopole ne pourrait pas faire le jeu népotique d’une coterie qui réduirait la littérature néo-calédonienne à quelques fortunés « trônant sur les stands de salons où il est bon de se montrer, au milieu des guides touristiques ou gastronomiques qui sont des valeurs sûres, paraît-il ».

Il n’est pas inutile d’insister sur le fait que cette Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie en étant circonscrite à 2005, renforce l’omniprésence et l’hypervisibilité de cette seconde génération d’auteurs et obère l’essor de la littérature néo-calédonienne dans toute sa riche diversité en occultant les écrivains de la troisième génération qui se grisent d’inventions littéraires. Il est singulier de constater que six ans se sont écoulés entre la soutenance de la thèse et la publication de cet ouvrage, une durée assez confortable pour proposer à l’éditeur un volet supplémentaire afin d’évoquer tous les jeunes et moins jeunes auteurs qui n’ont pas eu droit de cité. Quel intérêt avaient les éditions Karthala à publier un ouvrage daté dès sa parution ?

Dépourvue de toute linguisterie jargonnante, Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie donne néanmoins à lire une analyse fort accessible, riche d’explications circonstanciées sur le contexte socioculturel et politique de la Nouvelle-Calédonie qui méritent créance puisqu’elles s’appuient sur une base documentaire fiable, indépendamment des quelques omissions constatées. A prendre malgré tout 2005 comme limite temporelle, absents sont les travaux de Peter Brown, Mounira Chatti, Blandine Stefanson et Stéphanie Vigier (dont les réflexions sont souvent brillantes) (19), sans parler des éditions du Cercle des Auteurs du Pacifique sous la houlette d’Hélène Colombani qui dirige une collection à semi-compte d’auteur chez l’Harmattan, voire même de la revue Correspondances océaniennes que j’ai fondée puis dirigée pendant 5 ans. Ce ne sont pas moins de 13 numéros publiés entre 2002 et 2006 qui sont passés sous silence alors qu’ils firent la part belle à la création littéraire néo-calédonienne comme océanienne, tout en publiant des articles de critique littéraire sur ces aires géographiques. Soula pousse l’outrecuidance jusqu’à déclarer que : De nombreux auteurs continuent de s’intéresser à la Nouvelle-Calédonie sans pour autant affirmer un véritable socle littéraire. Parmi eux peu d’écrivains, mais des auteurs ponctuels dont la publication est favorisée par la multiplication des revues littéraires locales. A l’image de ces écrivains d’un jour, celles-ci sont éphémères. Fait d’associations d’amateurs de Belles Lettres, ces publications ont du mal à survivre faute de moyens et de lecteurs (p.193).

Comment se permettre de balayer en quelques mots l’émergence des organes de presse littéraire par une remarque lacunaire à l’emporte-pièce dont l’analyse manque singulièrement de profondeur ? Certes, l’argent demeure le nerf de la guerre et fait cruellement défaut dans le champ culturel qui est souvent traité en parent pauvre sous de nombreuses latitudes, la Nouvelle-Calédonie ne faisant pas figure d’exception en la matière. Mais on serait fort en peine de dire que le lectorat néo-calédonien friand de nourritures spirituelles est une chimère car – si je devais m’en tenir à mon expérience de l’édition – il n’en est rien. Alors il faut chercher les motifs véritables à l’origine de l’avortement de ces entreprises éphémères et disséquer toute la vie littéraire : sa structuration, ses réseaux rhizomiques, l’establishment littéraire et ses factions, les desseins personnels des uns et des autres, sans oublier les volontés politiques qui s’opposent les unes aux autres – de quoi donner naissance à d’autres travaux universitaires, sinon à une Contre-Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie qu’il me tarde de lire.

 

Jean-François Vernay

 

(1) Là où l’on s’attendrait à des spécialistes comme les Professeurs Dominique Jouve, Sylvie André ou Raylene Ramsay dans le jury.

(2) Yves Citton, Il faut défendre la société littéraire http://www.yvescitton.net/wp-content/uploads/2013/10/Citton-DefendreSocieteLitteraire-RiLi-5-2008.pdf, lien consulté le 19 juin 2015.

(3) Pierre Barbéris, La Sociocritique in Daniel Bergez et al., Méthodes critiques pour l’analyse littéraire (Paris, Nathan/ VUEF, 2002), p.153.

(4) Sobriquet affectueux donné à la Nouvelle-Calédonie

(5) Prisonniers et prostituées de la colonisation pénitentiaire.

(6) Dont la production littéraire avait, à l’instar de celle de Georges Baudoux, quelques accents xénophobes par endroits.

(7) Il revient cependant à Bwêêyöuu Ërijiyi d’être « le premier écrivain kanak » (p.139).

(8) Les trois derniers cités ont fini par regagner le centre métropolitain. Dans une perspective postcoloniale, il eût été judicieux de s’interroger sur l’expatriation de ces écrivains à cette époque.

(9) Pierre Halen, Pour en finir avec une phraséologie encombrante : la question de l’Autre et de l’exotisme dans l’approche critique des littératures coloniales et post-coloniales, Jean-François Durand (dir.), Regards sur les littératures coloniales (Paris, L’Harmattan, 1999), p.53.

(10) Anderson s’interroge en ces termes : Est-ce acceptable qu’un auteur qui choisit de faire la représentation fictive d’un peuple indigène s’abstienne de s’informer sur lui […] ?, in Questions concernant ce qu’il advint du sauvage blanc (Gallimard, 2012), de François Garde, lauréat du Prix Goncourt du Premier Roman http://asso-afea.fr/Questions-concernant-Ce-qu-il.html, source consultée le 12/04/2015. Au terme de son pamphlet, elle dresse un inventaire des aspects du roman qu’elle juge contestables et qui, selon elle, donnent « l’impression d’un peuple à qui manquent les qualités humaines affectives et psychiques les plus élémentaires » : « 1. L’activité sexuelle ne se mène pas au grand jour et n’est pas exposée aux autres membres de la communauté. Des règles strictes portent sur les relations de mariage admises socialement. Le viol n’est pas toléré et, à plus forte raison, n’est pas un spectacle. 2. L’idée d’une langue qui serait incapable de transmettre l’idée du futur est ridicule, ainsi que le montrerait le plus élémentaire savoir linguistique. 3. Les rites mortuaires des Uutaalnganu sont complexes et non pas inexistants. 4. La nomination des individus est complexe et n’est pas l’affaire d’une attribution individuelle en lien avec quelque phénomène. Le nom aborigène de Pelletier, « Amglo » (ou « Anco » dans les récits australiens) ne signifie pas « soleil » dans les langues des Sandbeach people. 5. Les Sandbeach people ont une vie spirituelle qui implique des récits mythiques et des pratiques rituelles en relation avec les ancêtres totémiques qui formèrent le paysage et associèrent les individus et les groupes avec des pans spécifiques du territoire. 6. Il existe des hommes de renom parmi les sociétés des Sandbeach People, ainsi que des personnes douées d’une expertise rituelle et d’une connaissance particulière, mais aucune figure ne pourrait être décrite comme un « chef ». 7. La notion de propriété privée n’est pas absente de la culture des Sandbeach People. 8. Le tatouage n’est pas pratiqué par les Uutaalnganu ni par aucun autre groupe aborigène en Australie. 9. L’environnement tropical est riche en ressources, l’activité de subsistance est basée sur la chasse et la cueillette en mer et sur les côtes ». Inventaire repris du site Internet SOGIP, in Littérature en colonialisme : sauvages ou Aborigènes http://www.sogip.ehess.fr/spip.php?article415&lang=fr, source consultée le 12/04/2015

(11) Louis-José Barbançon, Bernard Berger, Anne Bihan, Dany Dalmayrac, Georges Dobbelaere, Alain Fournier dit A.D.G., Pierre Gope, Déwé Gorodé, Claudine Jacques, Nicolas Kurtovitch, Frédéric Ohlen, Jacqueline Sénès, Jean-Marie Tjibaou, Jean VanmaÏ, inter alia.

(12) Territoire d’outre-mer, collectivité d’outre-mer, puis pays d’outre-mer.

(13) Dans Qu’est-ce qu’écrire ?, Sartre suggère que la littérature est un moyen de communication puisque la fonction de l’écrivain « est de délivrer des messages à ses lecteurs » J.-P. Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (Paris, Gallimard, 1948), p.35.

(14) Lire ma recension de la réédition augmentée de l’ouvrage de Moura ici :http://www.lacauselitteraire.fr/litteratures-francophones-et-theorie-postcoloniale-jean-marc-moura

(15) When we drop the hyphen, and effectively use « postcolonialism » as an always present tendency in any literature of subjugation marked by a systematic process of cultural domination through the imposition of imperial structures of power, we can begin to see those aspects of the argument of EWB which could be profitably extended, V. Mishra & B. Hodge, What is Post(-)Colonialism ? in L. Chrisman & P. Williams (dir.), Colonial Discourse and Postcolonial Theory : A Reader (New York : Columbia University Press, 1994), 284. EWB est l’abréviation que les auteurs utilisent pour The Empire Writes Back : Theory and Practice in Post-Colonial Literatures.

(16) Jean-Marc Moura, Littératures francophones et théorie postcoloniale (Paris, PUF, 2013), 2e édition, p.10.

(17) J’apporte cette précision car l’autoédition représente plus de 80% de la production littéraire néocalédonienne dans son ensemble.

(18) H. Colombani, Préface du recueil de nouvelles de Yann Ewan, Les Loyaltiennes (Paris : L’Harmattan, 2012), Collection Lettres du Pacifique, p.11.

(19) Pour ses travaux, voir ici : http://cnep.univ-nc.nc/Vigier-Stephanie et vous pouvez lire ma recension de son ouvrage ici : http://www.lacauselitteraire.fr/la-fiction-face-au-passe-stephanie-vigier, liens consultés le 19 juin 2015.

  • Vu: 3090