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Pour seul cortège, Laurent Gaudé

Ecrit par Martine L. Petauton 29.08.12 dans La Une Livres, Actes Sud, La rentrée littéraire, Les Livres, Recensions, Roman

Pour seul cortège, Août 2012, 186 p. 18 €

Ecrivain(s): Laurent Gaudé Edition: Actes Sud

Pour seul cortège, Laurent Gaudé

 

« Pas un bruit ne dérange l’immobilité de l’air. La tourbe jaune et épaisse des berges a des reflets de safran. Des felouques sont à quai. Le cortège tout entier doit traverser le fleuve. Elle se serre contre le catafalque. Elle ne veut pas le quitter… ». Tout Laurent Gaudé tient dans ces lignes ; tout son roman, aussi.

Une écriture d’un classicisme à la fois sobre et flamboyant ; bel usage d’une langue précise et musicale ; quelque part, un regard distancié, et au cœur des choses, un peu comme au théâtre. Scène visuellement présente : atmosphère, bruits, odeurs et couleurs ; peu de personnages, mais qu’on n’oubliera plus… Et si, dans Gaudé, étaient nos besoins essentiels en littérature ?

Il y a dans ce livre-là, qui pourrait bien être un de ses meilleurs, cette lumière si particulière à son œuvre ; celle des enfers, de la mer mangeuse d’émigrés ; celle de l’Afrique des grands rois de jadis ; et, bien sûr, de l’écrasante chaleur de l’été des Scorta… Ce livre-là pourrait bien être gros de tous les autres, en abîme, en écho… Chez Gaudé, plus qu’ailleurs, chaque livre est un fleuve qui déroule récit et personnages ; il faut fermer les yeux, écouter ; le plus beau geste du lecteur.

Pour seul cortège croiserait, en Histoire, deux bouts de chroniques, quelques zestes d’épigraphie, et trois lignes précises de stratigraphie. Chronologiquement, il tient dans un dé à coudre : autour de la mort du grand Alexandre, de ses funérailles ; au tournant de l’Antiquité, juste avant que se dépèce l’Empire dans le fracas des armes.

Mais si ce livre n’est à l’évidence pas une thèse d’Histoire Hellénistique, il est encore moins un roman historique, bruissant des banquets, batailles, faits d’armes et de cœur. Et, en même temps, il est tout ça ! On en ressort baignant dans l’époque et les acteurs de la fin de l’antiquité. Il y a, ça et là, de l’épaisseur du temps retrouvé.

Lumière tremblée des horizons indécis par forte chaleur, ou, brumes du réveil ; c’est un rêve de livre toujours dans l’entre-deux. La vie, la mort, la conquête, la défaite, les splendeurs de Babylone ; les marges barbares des grandes steppes d’Asie, les bords du Gange ou du Nil : fleuves – passage… entre deux mondes qui scande toute l’œuvre de Gaudé – et, sans doute, particulièrement ce livre-ci : imaginaire, folie, « Folia » des musiques baroques, réel, politique… univers troublé, comme vu à travers des voiles ; voyage d’un Alexandre mort, et de sa dépouille : « m’entends-tu, Alexandre ? Qui es-tu, Alexandre ? A qui appartiens-tu, Alexandre ? », et lui : « à mes compagnons lancés au galop dans la plaine, à l’éternité qui s’ouvre devant moi… ».

Cortège, celui de « la dernière escorte, les cavaliers du dernier souffle », Perdicas, Ptolémée, et la foule de ceux, qui, avec l’Empereur « ont tout enduré, tout accompagné, ceux qui ont vécu plus vite que les autres hommes ! », périple initiatique de tragédie antique « qui refait l’immense voyage d’Alexandre, mais, en sens inverse, au rythme lent du deuil ». Opéra, mais qui chanterait à bouche fermée.

Ce sont, en contre jour, les pages de La mort du roi Tsongor, autre chef-d’œuvre de Gaudé, qui résonnent en fond d’écran ; le livre-frère, probablement, le frère préféré, mais – hallucinant voisinage, on ne peut que ressentir les accents de l’Iliade, surtout, de l’Odyssée, aussi : « elle règne sur le silence de la chambre, elle, cette femme qui n’est rien. Une servante dont tout le monde oubliera le nom. Elle porte des voiles de gaze noire »…

Personnage phare, à la façon des femmes des tragédies de Sophocle, Drypteis, princesse perse, portant en elle le plus beau d’Alexandre : la civilisation hellénistique et tous ses mélanges, est la femme-passeur, « la femme seule qui est restée fidèle ». Gaudé se tient à distance ; théâtre antique ou Racinien ; il la nomme : « elle… », et Alexandre, c’est « lui ». Formidable présence qui renverse d’un seul coup de littérature tous les chantiers archéologiques passés et à venir : « il est au galop avec ses armées dans la plaine de Gaugamèles, il est partout. Des rois s’agenouillent à ses pieds, des empires se renversent sous son souffle ; il déshabille lentement des femmes aux nattes épaisses et noires. Il danse sur sa vie, le sourire aux lèvres… » ; c’est lui ! Sûr !

Rêve de livre, livre de rêve.

Magistral.

 

Martine L Petauton


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A propos de l'écrivain

Laurent Gaudé

Laurent Gaudé, né en 1972. Romancier, dramaturge, nouvelliste. Traduit partout dans le monde, accumulant les prix littéraires. Le soleil des Scorta, prix Goncourt 2004, La mort du roi Tsongor, prix Goncourt des lycéens, prix des libraires, en 2002.

 

A propos du rédacteur

Martine L. Petauton

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Rédactrice

 

Professeure d'histoire-géographie

Auteure de publications régionales (Corrèze/Limousin)