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Pour saluer la parution d’Ubu roi dans la collection Folio+Collège (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 07.06.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Théâtre

Ubu roi, Alfred Jarry, Gallimard, coll. Folio+Collège, n°56, mars 2019, dossier par François Mouttapa, 192 pages, 2,90 €

Pour saluer la parution d’Ubu roi dans la collection Folio+Collège (par Matthieu Gosztola)

Lorsqu’on lit (ou assiste à une représentation d’) Ubu roi, le rire fuse. Du fait d’une mécanique plaquée sur du vivant, pour reprendre les mots, célèbres, de Bergson (l’on sait que les comédiens évoluèrent, lors de la première, au plateau comme des pantins), Bergson qui fut par ailleurs l’un des enseignants de Jarry ? Oui, mais pas uniquement. Il s’agit du rire tel que défini par Jill Fell : « le rire a la faculté de faire parler ce qui est hétérogène à la structuration du sujet dans une société donnée ».

Lorsqu’on lit (ou assiste à une représentation d’) Ubu roi, l’on savoure le véritable détournement de la tradition littéraire opéré par des mineurs (ceux qui sont responsables de cette œuvre : les frères Morin, Jarry). Ainsi que la voix, spécifique, de la pièce. Cette voix est double, prévient Paul Edwards : « Premièrement, alexandrins et hémistiches la rythment parfois, comme une tragédie qui se voudrait antique ; des mots archaïques lui donnent le ton désuet d’un texte historique – ce qui, en bref tend à élever en dignité et en noblesse le Père Ubu et toute la pièce. Deuxièmement, et inextricablement liée [à] cette voix de la grandeur, est celle de la misère. Le Père Ubu parle comme un voyou ».

Ne donnons pas à entendre cette voix : La Cause littéraire est digne. Élevons-nous plutôt, grâce à un discours exquis : « Aimez […] la science, qui nous a faits si grands, et qui, plus que la gloire militaire et ses sanglants trophées, vaudra à notre patrie une illustration impérissable ; qui a su apporter à l’artisan un adoucissement à son rude labeur, à tous une immense amélioration dans les conditions de la vie, et qui sait encore élever nos âmes et diriger nos pensées vers le Ciel, en nous révélant chaque jour de plus en plus l’ordre admirable établi par le divin Créateur de l’univers ».

Qui s’exprime de manière aussi accomplie, aussi directe – ce fut à l’occasion d’une distribution de prix – ? Félix-Frédéric Hébert, à l’origine d’Ubu roi : Hébert, c’est Heb, c’est Ubu. Qu’est-ce qui a valu à notre orateur une telle sacralisation, par la grâce d’une œuvre potache ? Le fait que, corpulent et courtaud, il se dandinait poussivement ?

Comme l’analyse Patrick Besnier dans Alfred Jarry (Plon), « Ubu manifeste […] ce qui ne passe pas dans l’œuvre, ce qui se refuse à l’alchimie de la littérature et ne peut se transmuter en mots imprimés sur papier blanc : le rebut. Très clairement, pour Jarry, le rebut, l’inadmissible, c’est le corps, auquel le héros n’a jamais pleinement accès, soit qu’il demeure évanescent, tenté par l’“astral” comme dans les Jours et les Nuits, soit qu’il tende vers la Machine, comme Messaline [dans Messaline, roman de l’ancienne Rome] ou Marcueil [dans Le Surmâle]. Le corps et ses “tissus adipeux” suscite de l’horreur en Jarry, et en cela son héros favori, modèle, pourrait être Faustroll [dans Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien] que la description fait échapper à la pesanteur charnelle : “un homme de taille moyenne, soit, pour être exactement véridique, de (8 x 1010 + 109 + 4 x 108 + 5 x 106) diamètres d’atomes, de peau jaune d’or […] ; les yeux : deux capsules de simple encre à écrire, préparée comme l’eau de vie de Dantzick, avec des spermatozoïdes d’or dedans” […]. Masse monstrueuse et désirante, incontrôlable, Ubu impose la réalité de ce corps mal toléré, impossible à faire taire, il impose son idéal de mangeaille et d’excréments – c’est la même chose, nous rappelle la scène du banquet […] – et cela dans le corps même de Jarry condamné à incarner le père Ubu à chaque instant de son existence, à faire corps avec lui ».

Qu’est-ce qui a valu à Hébert une telle transmutation, du plomb à l’or ? Le fait qu’il souffrait d’un défaut d’élocution (« il semblait toujours, en parlant, manger de la bouillie ») ? Rien, dans son parcours, ne le destinait à une telle maladresse, comme le résume Alastair Brotchie [1] : études brillantes (École normale supérieure intégrée à l’âge de vingt et un ans) couronnées par l’obtention de l’agrégation de sciences physiques et naturelles. Et un enseignement qui emporte pleinement, comme nous allons le voir, l’adhésion de ses supérieurs, et fait courir dans leurs paroles, spontané, le frémissement de l’enthousiasme. Ainsi, à Angoulême : « [P]eu respecté de ses élèves. Son enseignement manque d’ordre, d’animation, d’intérêt parce qu’il ne prépare pas suffisamment ses leçons ». Ainsi, à Rouen : « Sans autorité sur ses élèves qui ne goûtent pas son enseignement et qu’il faut bien souvent réprimander et punir pour éviter le désordre ». Ainsi, à Limoges : « Professeur extrêmement lent, perdant un temps énorme et n’arrivant pas à remplir les programmes […]. Les résultats qu’il obtient sont très faibles […]. Faute de préparer ses leçons, et particulièrement les expériences, il se trouble, il se décourage, se déconsidère par des accidents réitérés ». Ainsi, à Rennes : « [L]a parole de M. Hébert est lente et diffuse. Ses leçons manquent de netteté et de coordination. Son action sur les élèves est presque nulle. Il ne sait ni imposer son autorité, ni exiger des élèves la moindre attention ».

En 1888, le jeune Alfred Jarry était devenu l’un de ses élèves. Henri Hertz, condisciple de l’écrivain, de deux ans plus jeune, a laissé un récit circonstancié, tant drolatique qu’édifiant [2], des relations entre le maître et l’élève, – récit d’où sourd, déjà, la musique atonale d’Ubu roi : « M. Hébert était célèbre à cause de la violence avec laquelle il était chahuté et de la pompe avec laquelle il s’efforçait d’en surmonter le supplice. Ce n’était point une victime aussitôt abattue, tremblante et vile, ne se défendant que par de grossières boursouflures de colère. Du moins, c’était rare. Ce qu’on aimait en lui, ce qui le rendait cher, ce qui inspirait mille ingénieuses inventions en vue d’attiser son tourment, c’est qu’on pouvait attendre de lui de belles larmes, de nobles sanglots, des supplications cérémonieuses. Ah ! nous étions des raffinés ! Le supplice de M. Hébert comportait trois phases et, de sa part, trois physionomies. L’entrée. La classe se passait encore, à cette époque, dans une salle du vieux lycée. Professeur et élèves se trouvaient de plain-pied. On y accédait par d’assez sombres couloirs. Cela sentait le couvent et le pénitencier. Sur ses gardes, M. Hébert était au seuil. Il avait les jambes si courtes et le ventre si gros qu’il avait l’air assis sur son derrière. On ricanait un peu en le frôlant. Lui essayait de conjurer le démon en glissant vers le troupeau qui, dans quelques instants, serait enragé, de ses petits yeux perdus dans un amas de graisse blafarde, des regards évangéliques. La deuxième phase s’ouvrait quand M. Hébert, le dos tourné à la classe, ressemblait à un énorme insecte se hissant lourdement contre le tableau noir où il sécrétait des sillages de craie. Tel avait apporté du plomb de chasse dont il criblait les élytres fripés de sa vieille jaquette, telle une grenouille, telle une crécelle. M. Hébert se retournait. Pas tout de suite, car il était sourd. On n’a jamais bien su s’il était sourd par défaut d’oreille ou par défaut de courage. Le fait est qu’il retardait le plus possible d’intervenir contre les méchants et quand il s’y décidait c’était, on le voyait, autant contre lui-même. Il se retournait tout d’une pièce. La troisième phase commençait, celle dans laquelle il se montrait vraiment royal, en dépit de ses yeux mal assurés et de son rictus de désespoir, sous sa grosse moustache, roux passé, que tachait le tabac. Il tirait, d’abord, de la poche arrière de sa jaquette, une petite mallette d’argent, prenait une énorme prise, puis entamait une harangue, ma foi très belle, très soignée de forme, mais pleine de componction et, surtout, de contretemps. Il avait le talent du contretemps. Ses paroles ne se conformaient nullement à son visage ni aux circonstances ni à ceux à qui il en avait. Il menaçait les innocents et ne voyait pas les coupables. La classe insultante finissait par avoir tournure de justicière, tant il était malavisé et candidement injuste. C’est durant ces déclarations oratoires qui s’achevaient dans les larmes, que brillait […] Jarry. Il entrait dans le jeu, à la fin, comme le matador dans l’arène, pour le coup de grâce. Grand silence. Avec froideur, à l’emporte-pièce, il posait au père Heb des questions insidieuses, abracadabrantes, qui rompaient ses périodes, qui déchiraient son onction. Il l’encerclait et l’étourdissait de sophismes. Il le surmenait. Le père Heb se décontenançait, battait des paupières, bégayait, faisait le sourd, perdait pied. En fin de compte, se dérobant, il s’effondrait sur la table, au milieu des cornues et des machines, chaussait ses besicles et griffonnait, d’une grosse main grelottante, un rapport au proviseur. La classe regardait Jarry vainqueur avec émerveillement. Avec crainte et recul, aussi. Car on sentait bien que son sarcasme dépassait la turbulence commune, que quelque chose, en lui, prenait part à ce combat, quelque chose d’autre, une injonction aiguë qui pressait sa tactique. Déjà, sans doute, sur le modèle qu’il tourmentait, le père Ubu se composait au fond de sa rêverie vindicative. […] ».

 

Matthieu Gosztola

 

[1] Alastair Brotchie, Alfred Jarry, une vie pataphysique, traduit de l’anglais par Gilles Firmin, révision par Thieri Foulc [titre original : Alfred Jarry : A Pataphysical Life, MIT Press, 2011], Les presses du réel, collection Hors série, 2019.

[2] « Alfred Jarry, Ubu roi et les professeurs », Nouvelle Revue française, numéro 132, 1er septembre 1924, p.263-273. Voir aussi « Alfred Jarry, collégien, et la naissance d’Ubu roi », Les Écrits nouveaux, numéro 11, novembre 1922 ; repris in Henri Hertz (1875-1960). Hommages et textes, Guy Chambelland (Le Pont de l’Épée), 1983.

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com