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Poetry, Valérie Canat de Chizy

Ecrit par Marilyne Bertoncini 22.08.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits

Poetry, Jacques André éditeur, avril 2015, 92 pages, 11 €

Ecrivain(s): Valérie Canat de Chizy

Poetry, Valérie Canat de Chizy

 

Deux fils se tressent, se tissent, au fil de ce court récit. L’ouverture se fait par l’évocation du film coréen Poetry de Lee Chang Dong, narrant l’irruption de la poésie dans la vie de Mija – personnage aux prises avec la maladie qui lui fait perdre la mémoire, le vieillard grabataire dont elle s’occupe, son petit-fils et les liens obscurs et redoutables de ce dernier avec une jeune suicidée… Film à peine évoqué, à travers la rémanence de la voix de Mija, parce qu’il suscite la surrection du souvenir chez la narratrice à venir :

« Les dernières paroles sur l’eau du fleuve, lequel s’écoule, déverse ses eaux, résonnent encore. Le film s’appelle Poetry, la voix sème des pétales, les platanes absorbent la lumière, et des paroles reviennent, surgies du passé, des éclats de rire aussi, comme le tintement des verres qui s’entrechoquent ».

Deux fils, pour une double histoire – en fait, une même histoire – de filiation : Valérie Canat de Chizy retrace le cheminement qui l’a menée à l’écriture, depuis la position presque autistique, écrit-elle, de son enfance – tandis que le tissage des souvenirs ramène sur la page sa relation au père, à partir de la maladie et de la mort de ce dernier, accompagnement traité avec la délicatesse tendre qu’appellent ces pétales des premières lignes, qu’on imagine flottant dans le vent comme dans la mémoire, avant de disparaître.

Pétales aussi, ces séries de notes écrites d’une voix douce, qui parle d’une expérience si particulière, si personnelle, d’un ton si juste, intime et sans fioritures, qu’elle touche à l’universel humain : êtres rêvant, dérivant, l’auteur et ses lecteurs suivent le cours à rebours de sa méditation mélancolique, entre « le vide de l’enfance » et « la mort, cette compagne »…

« Je m’abandonne au flux de l’intérieur, je capte des mouvements, dans les profondeurs de l’eau, chuchotis de poissons, sans une ride, je capte le battement du coeur vivant, même mort ».

L’image du puzzle s’impose parfois au lecteur – « je continue d’agencer mon univers avec les couleurs de l’écriture, je fais des collages de mots, je décore mon intérieur » dit en effet la narratrice. A partir du monde apocalyptique à la Basquiat, marqué de frontières, de murs – les murs du réel, limites et remparts – de portes fermées par la surdité tard reconnue, de marginalité et de solitude, imposée puis choisie comme « un cocon de poésie » l’écrivain déclare « j’ai inventé ma vie. A partir d’un tas de gravats ». En passant par le souvenir des polaroïds qui rappellent le père, la tombe ultime, les mots s’alignent, titubent, hésitent, déplacent les frontières, fissurent le monde et parfois « désertent »dans ce monologue qui  se tisse pour le père – lettre sans cesse reprise, dans l’espoir que les mots rendent« chamane pour parler avec (lui) ».

De brefs chapitres, de belles pages aux phrases fluides, nous font cotoyer le passé, la lutte pour la vie et la mort intimement mêlés : « La vie sans toi, c’est juste un peu de mort sous la couche des jours, un peu de cendres sur les cils, dans la plissure des vêtements, c’est comme une pièce dont le feu s’est éteint dans l’âtre, c’est une source de chaleur en moins à tel point que tout s’écoule, comme un fleuve, en arriver à oublier ce pourquoi on a lutté pendant si longtemps (…) »

Lecture méditative et lente, qui se savoure pour la beauté des mots, qui émeut par ce qu’elle réveille en chacun, ce petit Poetry de Valérie Canat de Chizy est, lorsqu’on le referme, un recueil aussi précieux qu’une Consolation de Sénèque : un texte qui apprend à vivre, malgré le/grâce au chagrin – douleur grise à partir de laquelle on découvre que dans le souvenir et les rais du soleil, « tout est consistance ».

 

Marilyne Bertoncini

 


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A propos de l'écrivain

Valérie Canat de Chizy

 

Valérie Canat de Chizy, auteur d’un blog : « Verre Menthe, trajectoire poétique » (http://verrementhe.blogspirit.com/), ses poèmes sont publiés dans différentes revues. On peut lire un entretien avec Cécile Guivarch sur le site de Terre à Ciel (http://www.terreaciel.net/Valerie-Canat-de-Chizy-2#.VaOgffmB4QI) V. Canat de Chizy est aussi bibliothécaire, et collaboratrice de la revue Verso. Elle est l’auteur de plusieurs recueils, depuis La mer, peut-être, et Échos, chez Encres vives, en 2006. Ses derniers textes ont été publiés par les éditions La Porte, La chambre des parents, en 2012, et en collaboration avec Cécile Guivarch, Le Bruit des Abeilles, en 2015 (ce dernier recueil a fait l’objet d’une note de lecture sur La Cause Littéraire).

 

A propos du rédacteur

Marilyne Bertoncini

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Née dans les Flandres, Marilyne Bertoncini vit entre Nice et Parme,  manière pour elle d'habiter les marges. Docteur en Littérature et spécialiste de Jean Giono dans une autre vie, elle est l'auteure de nombreuses critiques littéraires et d'articles sur la pratique pédagogique. Après avoir enseigné la littérature, le théâtre et la poésie, elle  se consacre désormais à sa passion pour l'art, le langage et la photo, collaborant avec des artistes plasticiennes et traduisant des poètes du monde entier. Ses traductions, ses articles,  photos et  poèmes (également traduits en anglais et en bengali) paraissent dans des revues françaises et internationales, dont La Traductière, Recours au Poème, Autre Sud, Subprimal, Cordite, The Wolf... et sur son blog où dialoguent textes et photos en cours d'élaboration : http://minotaura.unblog.fr

Sa traduction, Tony's Blues de Barry Wallenstein, et son premier recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème éditeurs . A paraître en 2015, l'édition des poèmes de Martin Harrison, et de Ming Di.