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Poésie et cinéma, entretien avec Matthieu Gosztola Questions posées par Béatrice Bonhomme

Ecrit par Matthieu Gosztola 03.05.18 dans La Une CED, Les Dossiers, Côté écrans, Entretiens

Poésie et cinéma, entretien avec Matthieu Gosztola Questions posées par Béatrice Bonhomme

 

– Quand et avec qui allez-vous au cinéma (seul, en couple, en famille, avec des amis…) ?

 

En matinée (souvenir inoubliable, enfant, de La Nuit du chasseur de Laughton) ou le soir. Plus souvent le soir. Seul ou en couple. Mais être au cinéma, dans ce noir chaud, accueillant, qui est (excitation et légère angoisse) comme le prélude d’une survenue, d’un accouchement miniature (l’accouchement d’une émotion), être au cinéma, c’est : ne jamais être seul, n’est-ce pas ? Puisque l’émotion que l’on éprouve est à la fois hautement singulière et universelle, étant partagée, du moins supposément, par toutes les personnes présentes. L’on est tous ensemble, toujours, et la solitude à laquelle nous convie la salle de cinéma, lorsque l’on y va seul, nous le fait confusément sentir, ressentir, à chaque instant, même quand cette constatation n’affleure pas, n’embrasse pas la conscience mais demeure nichée dans le profond inintelligible. Être au cinéma me fait toujours songer au sermon de John Donne mis en exergue par Hemingway dans Pour qui sonne le glas : « La mort de tout être humain me diminue, / Car je suis concerné par l’humanité tout entière ».

– Aimez-vous le cinéma et si c’est le cas, qu’est-ce que vous aimez dans le cinéma ?

 

J’aime – beaucoup – le cinéma. Ce que j’aime dans le cinéma, ce sont les visages. C’est la voix posée dans le silence. C’est un fragment de paysage, autrement invu (cf., par exemple, le dernier plan de La Ligne rouge de Malick). C’est un trouble (Kieslowski) d’un être en proie à ce qui le dévore et qu’il serait bien en peine de nommer. C’est un charme qui sourd, lumière pulsée, des contours d’une démarche, d’un visage modelé par les inflexions d’une voix, d’une pensée. Ce que j’aime dans le cinéma, c’est l’attention que l’on peut donner à tout ce qui fait sens, à tout : à tous les détails qui rendent singulier un instant, singulière une figure, qui font que chaque instant, chaque figure sont singuliers. Alors que la vie quotidienne, dans son flot turbulent, tumultueux (quand bien même une rigueur métronomique le gouverne), dans tout ce qui est propre à nous faire oublier l’essentiel, dans tout ce qui nous fait étreindre – sans même que l’on puisse conscientiser cette étreinte – nos topoï, est ce qui nous distrait, est ce qui nous enracine, dans notre angoisse souvent, dans nos préoccupations du au jour le jour toujours. Or, la vie est éblouissement, brûlure, sauvagerie partant du cœur pour revenir au cœur. La vie est, chaque jour, à chaque lever de soleil (cf. Yi Yi, le film taïwanais du réalisateur Edward Yang), une ineffable nouveauté (douceur), qui devrait nous surprendre, nous enchanter, nous ravir (dans les deux sens du terme). Et le cinéma est là pour – dans d’idéales conditions – nous le rappeler.

 

– Est-ce qu’il y a un (des) films que vous retenez de votre enfance ?

 

Trois films, vus en cachette, qui sont venus se nicher dans mon cœur, dans mon souffle. Théorème de Pasolini. La Double vie de Véronique de Kieslowski. Et Le Regard d’Ulysse d’Angelópoulos, avec cette quête si touchante d’un premier regard (cf. Les Fileuses– 1906 – des frères Manákis), avec ces références, qui m’ont tout de suite emporté, de l’Odyssée (cf. le chant XI, présence du devin Tirésias), avec, last but not least, dans la scène d’ouverture, ce bateau bleu foudroyant (de beauté surprenante) emprunté au Séducteurde Magritte…

 

– Y-a-t-il un « type » de cinéma que vous appréciez plus particulièrement ?

 

J’aime que le cinéma soit ce que Kieslowski cherchait, dans sa démarche : faire que la caméra soit ce qui glisse à l’intérieur de l’être pour filmer, plan après plan, son âme. Ou j’aime que le cinéma réponde à la définition qu’en a donnée, un jour, Godard : (en substance) Pour faire du cinéma, il suffit d’acheter un camescope, et de filmer sa petite amie. En somme, filmer l’indéfinissable, l’imprévisible ?, ce qui survient d’un point (insituable) de doux frottement : celui qui résulte du contact(rencontre) entre le cinéaste (un œil plongeant ses racines dans un trouble : dans des sentiments, des émotions…) et une figure, une unicité, une ipséité (dont l’efflorescence tient aussi au regard, aimant bienveillant, de la personne qui la filme). Savoureuse recette, dont on ne sait quels seront les ingrédients. Dont on sait quels sont les ingrédients, une fois le film fait.

 

– Est-ce que le cinéma a apporté quelque chose à votre écriture de poète ?

 

Le cinéma nourrit – intensément – mon écriture poétique. Plutôt qu’un commentaire, je vais vous confier, aveu, une survenue. Qui tient à mon regard posé sur le film Conte d’hiver de Rohmer sorti en 1992 et qui appartient au cycle des Contes des quatre saisons. Ce film a résonné en moi si fort, dernièrement, qu’il en est né le poème suivant, poème qui s’inscrira peut-être dans un recueil. C’est comme si la syntaxe du film (je fais référence notamment à son début) s’était immiscée dans le poème pour le modeler, de l’intérieur. Il n’y a bien sûr, dans ce geste, aucune objectivité. Seulement le constat comme quoi un trouble (né de la vision répétée du film) a trouvé, par le rythme, par la sémantique, une efflorescence. Syntaxe (filmique) faisant naître une syntaxe (poétique) : c’est comme si deux langages avaient pu, très modestement s’étreindre.

 

CONTE D’HIVER

 

les mots

les silences

contenus

dans les mots

 

le blanc

qui se trouve être

ce qui surprend

 

l’être

quand tendre

vers son ineffable

 

les mots et les silences

pour habiter le monde

pour être au plus près

 

du monde (tout et encore tout)

et donc au

plus proche de soi

 

l’intelligibilité du monde

et de son mystère

devenue

la maison

que l’on porte

à l’intérieur de soi

 

grâce

aux mots

et à leurs silences

 

ces mots sont le visage

 

tendu de l’âme

d’où l’intelligence corsetée

du langage

 

car il faut en passer par l’intelligence

il faut en passer par le marivaudage

que le langage offre avec les autres

c’est-à-dire avec lui-même

 

pour être au plus près de soi

et donc de ce qui vient

nous entourer

 

de ce qui vient

pour venir

 

voilà en substance

ce que nous apprend

Rohmer

 

reprenons

les mots

les silences

ces pétales

mouillés

 

ces pétales un peu fanés

et tombés des mots

que l’on tient près de soi

 

contre soi aussi

(un peu)

par bouquets

 

que l’on tient

pour offrir

 

les mots

la mer

le ressac

la transparence

d’un sentiment

 

(il nous laisse voir le monde)

(il nous laisse voir ce qui vient)

(il ne nous laisse pas voir ce qui s’en va)

(il nous laisse voir ce qui revient)

 

cette transparence

comme un vase que l’on

retient du regard

 

pour qu’il ne tombe pas

pour qu’il ne tombe jamais

 

même en cas de séisme

de grande amplitude

 

(c’est un conte)

(mais la vie est un conte)

(un souffle)

 

reprenons

les regards

qui touchent les choses

 

et ce qui est contenu

dans les choses

vient toucher le regard

 

(mais, on ne le sait pas)

 

les regards et les gestes

les silences et les moues

 

les gestes posés sur les choses

dans les choses

 

les gestes pour faire

se réveiller les êtres

 

chaque être est une

belle aux bois, comme un chant (comme un chat)

 

endormie

dans un conte

qu’il faut venir

réveiller

 

avec un vrai regard qui pourra

comme un arbre

(un arbre vraiment regardé)

être ce qui dit son nom (le réel)

 

son prénom

(ce qui dit pour chuchoter)

 

un regard

qu’on prend

avec soi pour ne plus jamais

se perdre

 

(se perdre, c’est ce moment où la souffrance nousarrive)

 

les mots et les gestes et les choses

pour être au plus près du mouvement

 

de

l’

élan

 

pour être au plus vrai

de la transparence

 

la mer allée avec le soleil

et les gestes pour venir

taire la grisaille

du souvenir

 

du soupir

 

les caresses suivies

d’un long silence

 

(fané)

 

reprenons

pour que revienne

la transparence

 

(ailée)

 

le simple mouvement

de l’eau

qui quitte sa source

pour trouver la lumière

 

(un visage)

il faut être heureux

(votre visage)

 

s’obliger au bonheur

comme une propédeutique

à la douceur (du monde, de tout ce qui est mélangé)

 

et alors

même dans l’absence

même dans la surprise

de ce qui ne revient jamais

et nous laisse coi

pourra

se dire

l’entrelacement

des transparences

 

reprenons

l’entrelacement

par quoi tout pourra se faire (se faire doucement)

et se retrouver

 

se retrouver

pour se trouver

 

reprenons

La mer

Le soleil sur la mer

Les poissons

Les mouettes

Le bateau

Les rires

Être nue

Marcher nue sur la plage

Sur les cailloux

Les coquillages

Les algues séchées par le soleil

La marinière

Posée

Pas tout à fait pliée pas tout à fait froissée

Par terre

Le livre ouvert refermé

Sur le meuble sous la lampe

Allumée

La lampe allumée pour faire l’amour

Le bois du meuble

L’appareil photo

Les promenades

Les rires

Les animaux

Le vélo

Les vélos

La jetée

Le sommeil

La sieste

Le soleil sur la mer

Le scintillement

Sa main à lui sur elle sur sa robe

Dans le sommeil

Sa main à elle sur elle

Dans le sommeil

Et le soleil avec eux

Le soleil le soleil

L’eau qui vient les réveiller

L’arbre illuminé

L’arbre en carton

La lumière qui a besoin d’une seule prise électrique

Pour exister

Tu es imprudente tu sais

Le rire pour seule réponse

Le rire comme assentiment à la vie

Au demeuré des choses

(Comme les algues

Et soi près des algues)

L’adresse (rue Victor Hugo)

Écrite sur le carnet

Avec un stylo plume

36 Rue Victor Hugo, 92400 Courbevoie

Se tromper sur son adresse

Prendre un mot pour un autre

Je voulais dire Levallois et j’ai dit Courbevoie

Je m’en suis aperçue six mois après

Quand j’ai rempli les papiers pour la maternité

J’ai fait le même lapsus

J’étais conne conne conne à lier

Tu as dû penser qu’il t’avait oublié ?

Non, j’ai plutôt pensé

Qu’il était mort

Métro Pont de Levallois-Bécon puis longer la Seine

Puis traverser la Seine

D’ailleurs voilà j’ai pris une décision

36 Rue Victor Hugo, 92300 Levallois-Perret (pas loin de la rue Jules Verne)

Métro Anatole France prendre la rue Voltaire

 

reprenons

les transparences

viennent

nous surprendre

dans notre cachette

 

mais ce n’est pas

pour nous faire

peur

 

c’est pour dire bonjour

 

bonjour  ce n’est pas une politesse

c’est une vérité

ce jour est bon

 

Reprenons.

Tu fuyais ? Mais t’es folle.

Comment s’appelle-t-elle ?

Demande-lui.

Comment tu t’appelles ?

 

Le rire, les pleurs de joie (Pascal)

Le lit d’enfant, les barreaux du lit

Le doudou

 

Bouge pas, j’y vais. J’arrive !

Ouvrir la porte.

Bonjour.

Bonjour.

 

– Voyez-vous des relations et lesquelles entre ces deux arts : la poésie et le cinéma ?

 

Pour moi, Mère et fils de Sokourov – et ce n’est là qu’un exemple –, par le traitement minutieux de l’image (des heures de réglages techniques pour tourner chaque plan…), c’est de la poésie achevée

 

Matthieu Gosztola/Béatrice Bonhomme

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com