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Poésie en forme de rose, Pier Paolo Pasolini

Ecrit par Marilyne Bertoncini 07.05.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, Rivages poche, Italie, Poésie

Poésie en forme de rose, préface et traduction de René de Ceccaty, édition bilingue et intégrale, mars 2015, 489 pages, 12 €

Ecrivain(s): Pier Paolo Pasolini Edition: Rivages poche

Poésie en forme de rose, Pier Paolo Pasolini

 

Plonger dans la fabrique des films de Pasolini. Etre emporté par un souffle épique ultra-contemporain, où se perçoivent des accents de Dante ou de Leopardi. Recevoir de plein fouet le choc d’images d’une beauté plastique barbare, nostalgique ou désespérément réaliste. Comprendre l’époque noire de la vie politique, économique et sociale italienne dans les années 60, qualifiée par l’auteur de « décennie ridicule » – et par bien des côtés si semblable à notre début de siècle… Tout cela est enfin possible pour le lecteur français grâce à cette première édition intégrale et bilingue, présentée par René de Ceccaty, traducteur fidèle et inspiré autant que spécialiste de l’Italie et de Pasolini, qui nous rend ce texte accessible grâce à une préface documentée et un appareil de notes faisant de cette édition de poche un ouvrage précieux.

Sans doute plus connu du public français pour son œuvre de cinéaste, les scandales associés à son nom, sa fin violente – et mystérieuse – à 53 ans – Pier Paolo Pasolini, également romancier, essayiste, épistolaire, témoin révolté des injustices sociales, et poète à la place originale, reconnu par ses pairs (parmi ses amis, Attilio Bertolucci, Elsa Morante et Moravia…), occupe une place de premier plan dans la vie littéraire italienne.

Les poèmes réunis par lui sous le titre Poésie en forme de rose, et publiés en 1964, couvrent les quelques années où il découvre le cinéma et le tiers-monde. Les sept chapitres qui le composent regroupent des textes en apparence éclectiques – fragments de journal de voyage en Afrique et en Israël, poèmes en forme de lettre ou de journal intime, réflexion sur l’histoire, cahier de tournage, bribes de scénario en vers de films en cours, ou projets d’œuvres futures… – que l’auteur lui-même a tenu à rassembler pour les donner à lire comme une sorte de roman de lui-même au cours de ces années. Et c’est bien ce fil d’Ariane qui mène à la découverte des préoccupations artistiques, politiques et personnelles d’un personnage passionné, secret et public, adulé et honni et, au fond, aussi admiré qu’incompris.

Que retenir – que présenter de cet ouvrage ? Les pages magnifiques témoignant de la gestation deL’Evangile selon Saint Matthieu, alors en cours de tournage, l’arrière-plan du film La Ricotta – jugé blasphématoire et longtemps occulté après son procès – le reflet dans les mots de la sensibilité du cinéaste-poète aux paysages péri-urbains qui servent de décors-personnages aux films de la Trilogie Romaine – de Mamma Roma (dont les Poésie Mondaines sont le journal de tournage) à Accatone et ses mauvais garçons errant dans la banlieue romaine en mutation, entre ruines antiques abandonnées et improbable essor. Des notes de repérages où se lisent déjà les paysages de Médée et des films mythologiques alternent avec des pages magnifiques consacrées à des paysages qui semblent sortir de tableaux du Corrège et du Parmesan, doux paysages de la vallée padane, appelant et se mêlant aux géographies exotiques évoquées par exemple dans La Guinée (mythique et jamais visitée) : La Guinée… poussière des Pouilles ou bourbier / du Pô, reconnaissable à une imagination / tellement attachée à la terre, à la famille, // comme est la tienne, comme est la mienne : / je les ai vues au Kenya, ces couleurs / sans demi-teinte, sans ironie (…)

C’est l’osmose entre ces différents plans de vie et de création qui transparaît à la lecture de ce recueil – pièces pas aussi disparates qu’elles ne forment effectivement une sorte de journal intime fragmentaire, en reflets de miroirs brisés d’un lieu, d’une époque, d’un visage à l’autre… Le regard politique et poétique de Pasolini, à travers son lyrisme très personnel, rend sensible la « différence » qui marque l’auteur, autant de par son orientation sexuelle que par ses choix politiques et religieux (marxiste-catholique) – (…) Rien n’est plus terrible / que la différence. Exposée en chaque instant / – criée sans fin – exception / incessance – folie effrénée / comme un incendie – contradiction / par laquelle toute injustice est profanée. Plusieurs poèmes font référence à cette singularité revendiquée qui le mettait en danger. Ce qui frappe, c’est la détermination du poète à assumer la position de celui par qui le scandale arrive, qu’il le dénonce ou l’incarne – et le lecteur français ne pourra pas éviter de penser à Rimbaud autant qu’à François Villon, présent en filigrane dans ces vers : Quand les années soixante / seront perdues comme l’An Mil, / et que mon squelette n’aura même plus / la nostalgie du monde, / que comptera ma « vie privée », / pauvres squelettes sans vie / privée ni vie publique, maîtres-chanteurs, / que comptera-t-elle ! Mes tendresses compteront, / c’est moi, après ma mort, au printemps, / qui gagnerai le pari, dans la furie / de mon amour pour l’Acqua Santa au soleil.

Ce choix désespéré et lucide me semble illustré par le titre du recueil, cette rose de poésie qui est bien « fleur du mal » – la rosa privata del terrore e della sessualità (p.312) ainsi que la lit René de Cecatty, mais aussi – quand on pense à la relation qu’entretient Pasolini au sacré, et à la figure féminine et maternelle – une rose « mystique » dévoyée, symbole de douleur et de rachat des péchés, du cœur de laquelle sourd toute l’inspiration. Ballade des mèresSupplique à ma mère, sont deux poèmes (pp.37-83) de la section intitulée La Realtà – qui ouvre le recueil, c’est encore la femme qui est au cœur du poème éponyme : (…) Mon amour / n’est que pour la femme : bébé et mère. / Rien que pour elle, j’engage tout mon cœur (p.111). Dans un mestruo di fango e di sole febbrile s’ouvre la poésie en forme de rose, et le poète déchiré effeuille les pétales de la fleur comme autant de stations d’un calvaire –C’est une rose chair de douleur, / avec cinq roses incarnates, / cancer de rose dans la rose / : première : au commencement était la Douleur.

Douleur du constat d’échec – J’ai eu tout faux – à l’heure où l’on aurait aimé que la fatalité offrît une autre chance : la Vie n’offre qu’une SEULE occasion. / Je l’ai totalement manquée. Douleur d’être en marge, d’être exclu parmi les exclus de cette société soumise au « pacte industriel » qu’il dénonce et combat. Exclu du monde moderne qui se profile, comme une « nouvelle préhistoire » et pour lequel se pose la question du devenir de la poésie. Douleur – et orgueil – d’être une force explosive – « Je suis heureux de ma monstruosité » dit-il – et une force solitaire « E intanto sono solo perduto nel passato » (p.250) – comme un dernier rempart contre la dépoétisation, la déréalisation, le mensonge de ceXXème siècle sacré, région de l’âme / où l’Apocalypse est un vieil événement (p.79) – « Je suis une force du Passé. / Mon amour ne réside que dans la tradition » écrit-il le 10 juin 1962 dans un poème des poésies mondaines, qui se clôt par ces trois vers dantesques : « E io, feto adulto, mi aggiro / più moderno di ogni moderno / a cercare fratelli che non sono più ».

Il me semble soudain, parcourant de nouveau ce recueil, que j’effectue une sorte de chemin de croix, au côté du poète en crise d’écriture – mêlant – comme toujours, dans son propre calvaire intime – création et désirs charnels… Terminus, Jérusalem, dans le poème L’aube méridionale où le lecteur découvrira ces lignes étrangement prémonitoires de la fin de Pasolini, dix ans plus tard, sur une plage blême d’Ostie : « (…) mon Dieu : c’est quelque chose peu à peu tellement hors norme / que je me sens isolé comme un condamné à mort / (…) il ne me reste / qu’à faire de ma poésie objet de ma poésie, / – puisque tout désormais est sous l’égide / d’une sale mort. La chair veut le sang ».

 

Marilyne Bertoncini


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A propos de l'écrivain

Pier Paolo Pasolini

 

Pier Paolo Pasolini est un écrivain, poète, journaliste, scénariste etréalisateur italien, né le 5 mars 1922 à Bologne, et assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, sur la plage d'Ostie, à Rome.

Son œuvre artistique et intellectuelle, éclectique et politiquement engagée, a marqué la critique. Connu notamment pour son engagement à gauche, mais se situant toujours en dehors des institutions et des partis, il observe en profondeur les transformations de la société italienne de l'après-guerre, et ce, jusqu'à sa mort en 1975. Son œuvre suscite souvent de fortes polémiques (comme pour son dernier film, Salò ou les 120 Journées de Sodome, sorti en salles l'année même de sa mort), et provoque des débats par la radicalité des idées qu'il y exprime. Il se montre très critique, en effet, envers la bourgeoisie et la société consumériste italienne alors émergente, et prend aussi très tôt ses distances avec l'esprit contestataire de 1968.

 

(Source Wikipédia)

 

 

A propos du rédacteur

Marilyne Bertoncini

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Née dans les Flandres, Marilyne Bertoncini vit entre Nice et Parme,  manière pour elle d'habiter les marges. Docteur en Littérature et spécialiste de Jean Giono dans une autre vie, elle est l'auteure de nombreuses critiques littéraires et d'articles sur la pratique pédagogique. Après avoir enseigné la littérature, le théâtre et la poésie, elle  se consacre désormais à sa passion pour l'art, le langage et la photo, collaborant avec des artistes plasticiennes et traduisant des poètes du monde entier. Ses traductions, ses articles,  photos et  poèmes (également traduits en anglais et en bengali) paraissent dans des revues françaises et internationales, dont La Traductière, Recours au Poème, Autre Sud, Subprimal, Cordite, The Wolf... et sur son blog où dialoguent textes et photos en cours d'élaboration : http://minotaura.unblog.fr

Sa traduction, Tony's Blues de Barry Wallenstein, et son premier recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème éditeurs . A paraître en 2015, l'édition des poèmes de Martin Harrison, et de Ming Di.