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Poèmes Épars, Rainer Maria Rilke

Ecrit par AK Afferez 15.12.15 dans La Une Livres, Points, Les Livres, Critiques, Poésie, Langue allemande

Poèmes Épars, septembre 2015, trad. Philippe Jaccottet, 220 pages, 7,90€

Ecrivain(s): Rainer Maria Rilke Edition: Points

Poèmes Épars, Rainer Maria Rilke

 

À la suite d’événements tragiques, on peut avoir tendance à se replonger dans la lecture de certains auteurs qui ont su prendre toute la mesure de notre humanité – et parmi eux, en premier plan, figure certainement Rilke, dont la justesse des mots et l’acuité de la vision ouvrent l’esprit à lui-même.

Ce nouveau recueil bilingue réunit des poèmes écrits dans les vingt dernières années de la vie de l’écrivain (1907-1926). Philippe Jaccottet en est le traducteur, et il n’y a décidément pas meilleure oreille pour nous offrir l’œuvre rilkienne dans toute sa nuance (même si, lorsqu’il s’agit de parler du poète et non plus de le traduire, la plume de Jaccottet se fait quelque peu verbeuse, comme dans la préface, court essai rédigé au départ pour un numéro du Magazine Littéraire consacré justement à Rilke en 1993). Nous est dévoilée ici une traduction organique, empreinte de l’imaginaire et du vocabulaire rilkiens, à tel point qu’on oublie – parfois, pas toujours – qu’il s’agit de poèmes traduits, que la langue de départ n’est pas le français.

La langue poétique de Rilke trouve ses racines dans le lyrisme spécifique à la langue allemande, ce qui rend périlleuse toute tentative de traduction : les vers rimés, la rythmique très personnelle des poèmes en allemand acquièrent en français une certaine préciosité ; la sensibilité originelle si subtile verse dans le sentimentalisme. Mais Jaccottet pressent les dangers, ne choisit la rime que lorsqu’elle ne compromet pas la souplesse et l’intégrité du vers, s’affranchit volontiers de la littéralité pour s’approcher un peu plus du cœur poétique rilkien.

De ces poèmes ressort ainsi une sensibilité à fleur de peau à ce qui relève de l’infime, de l’à peine perceptible, à ce qui réverbère dans l’esprit bien longtemps après la sensation même – ainsi le silence vibrant du gong, ce « son excédant les mesures / de l’ouïe », le battement d’un papillon dans un cimetière, un châle qui « crée un pur espace pour l’espace »… Le poète, chez Rilke, est un être à la perception attentive, qui ne se contente pas d’embrasser le monde de manière superficielle afin d’en tirer quelque maxime ou métaphore, mais dont le regard pénètre jusqu’au cœur des choses. Tout s’en trouve alors animé d’un courant vital, à l’image de ce ruisseau froid en juin : « Sous les buissons partout empoussiérés, /c’est un passage d’eaux vivantes /radieuses de répéter /que ce qui passe chante ».

À cette attention s’associe une tendance à l’abstraction – mais abstraction n’est pas synonyme ici de déracinement vaporeux par rapport à la réalité concrète ; c’est au contraire le mouvement qui porte le poète du monde matériel au monde affectif et spirituel et lui fait ressentir des liens qui nous sont imperceptibles. Ce mouvement n’est pas exactement celui de la transcendance : au contraire, comme le fait remarquer Jaccottet dans sa préface, c’est l’abandon de la transcendance, le renoncement de « viser au plus haut » qui permet l’acuité du regard et de la langue du poète. Le retour aux choses engendre un renouveau, et Jaccottet peut ainsi résumer la trajectoire de Rilke : « Il est merveilleux alors de voir ce poète arrivé à la maturité et qui, jeune, n’avait su dire que le soir et l’automne, tout envahi à présent d’images d’aube et de printemps » – ces poèmes frémissants, envahis de printemps nous offrent alors une vision apaisée de notre monde, porteuse d’un espoir réservé mais non moins présent.

 

AK Afferez

 


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A propos de l'écrivain

Rainer Maria Rilke

 

Né dans une famille désunie, Rainer Maria Rilke passe une enfance solitaire en Allemagne. Son père, un officier à la retraite, souhaite qu'il fasse une carrièredans l'armée. Il l'envoie pendant cinq ans dans les écoles militaires de Saint-Pölten et de Mährisch-Weisskirchen.

A Prague, Munich et Berlin, il étudie le droit et le commerce. Parallèlement, il publie des textes en prose et des poèmes, comme "Pour ma joie", dans des revues allemandes et autrichiennes.

Sans réelles attaches, il vit en Italie, en Russie, en Espagne, au Danemark, en France et en Suisse où il écrit des recueils de poésie en français, tels que "Vergers" ou "Les Quatrains valaisans". Il traduit même Paul Valéry en allemand.

Spiritualiste, il est convaincu de la présence de Dieu, notamment dans son recueil "Histoires du bon Dieu" en 1900.

"Le Livre de la pauvreté et de la mort", une méditation sur la mort, révèle la richesse de sa vie intérieure.

En 1926, il se pique avec les épines d'une rose qu'il vient de couper. Quelques temps après, Rainer Maria Rilke décède d'une leucémie au sanatorium de Valmont, en Suisse, où il aurait refusé les soins thérapeutiques.

 

A propos du rédacteur

AK Afferez

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Rédactrice

AK Afferez a grandi aux États-Unis et vit à présent à Lyon. Elle est écrivaine, traductrice, et blogueuse sporadique sur akafferez.wordpress.com. Dans la vraie vie, elle s’appelle Héloïse Thomas-Cambonie et poursuit des recherches sur la littérature contemporaine américaine.