Identification

Pleurer des rivières, Alain Jaspard (Par Eric Essono Tsimi)

Ecrit par Eric Essono Tsimi 25.09.18 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman, Héloïse D'Ormesson

Pleurer des rivières, août 2018, 192 pages, 17 €

Ecrivain(s): Alain Jaspard Edition: Héloïse D'Ormesson

Pleurer des rivières, Alain Jaspard (Par Eric Essono Tsimi)

 

C’est un premier roman pervers, c’est-à-dire qui ne cherche pas à vous prendre par les bons sentiments. Le narrateur vous parle de filles qu’on déshabille, à 15 ans, que l’on « déflore ». Qui utilise encore le mot « défloré » en France, à l’ère du #NousToutes triomphante ? Comme un anachronisme volontaire, car il y a dans cette fiction forte, étrange et dérangeante, une dynamique propre du temps qui passe. Le narrateur se permet de passer sans gêne du passé simple au passé composé, du présent de l’indicatif à l’imparfait. Il y a, dans Pleurer des rivières, une dynamique du temps qui ne se contente pas de passer, qui s’agite, mais finit par se stabiliser plus loin dans le roman.

« Bien avant l’aube, il ne reste qu’un tas de fils de cuivre noircis, encore quelques filets de fumée et, dans la cabine d’un Ford, deux voleurs épuisés, endormis, des membres et des visages de ramoneurs.

Ils s’éveillèrent passé dix heures du matin.

Engourdis, au chaud dans leur duvet, ils bandaient, ça fait souvent ça quand on dort dans un camion, mais c’est mécanique, on pisse un bon coup, ça calme, tout rentre dans l’ordre ».

Les hommes y bandent tout le temps, mais les femmes sont souvent insatisfaites. Pleurer des rivières est un roman d’action, c’est-à-dire que vous avez l’impression de l’avoir, dès la première page, ouvert par le milieu. On ne parle plus assez de style mais les premiers romans cherchant tous à faire entendre une voix, celui-ci réussit dans les premiers chapitres à se distinguer. Je ne parle pas du style avec l’air prétentieux du puriste ou de celui qui lit avec un détecteur de métaux à la place de sa sensibilité, le chercheur d’or, non. Je le dis calmement et fermement : ce roman, sitôt que vous l’ouvrez vous envahit par son style vif, son style et sa fureur, l’écriture en est rock’n roll.

Vous ferez alors connaissance de Franck, un Rom ou un Gitan comme il se définit, même s’il ne parle pas un seul mot d’espagnol. Lui, Emmanuel Macron ne l’aimerait pas du tout, il en a sept d’enfants, avec son épouse Mériem, celle qui, alors âgée de 14 ans, a été « déflorée » sous vos yeux dès la première ligne du roman… Sept ! Enfin elle attend son huitième, à 28 ans ! Il y a Franck, il y a aussi son pote Sammy, qui ne vaut pas mieux : « un bel homme taillé comme dans du bois, une belle moustache, des beaux cheveux, vaillant au lit, mais ça suffit pas pour retenir une femme, surtout quand tu alternes les infidélités, les cuites, les baffes et les séjours au placard ».

C’est un roman d’une telle drôlerie au début, mais qui devient empesé, grave après et dont la réussite est la peinture des caractères, plutôt que l’intrigue tout en road trip et scandales sociaux. Qu’est-ce que ce serait toute cette furie, si au détour de chaque page, ne vous attendait un trait, une description, de cette France multiple.

Les personnages, quels sont-ils ? Ceux de L’Arabe, les Pakistanais, le recéleur portugais, l’Africaine, Marseille, les commissariats, le tribunal de Pontoise, Fleury-Mérogis, c’est cosmopolite comme le crime, mais parfois attendu, un peu facile : « à Nanterre ou quelque part par là, et c’est là que le tour est joué, Mériem prend le nom de Séverine, sa carte d’identité, sa carte Vitale, personne ne contrôle jamais, c’est plein d’Africains polygames qui font soigner toutes leurs femmes sous le même nom avec une seule carte Vitale à l’hôpital ».

Les caractères s’épuisent et sont changés d’un chapitre à l’autre, si, si, la police utilisée change, ce n’est pas juste une coquetterie, c’est qu’il y a des références, c’est un roman cultivé. Le titre même, Pleurer des rivières, est une référence à la chanteuse Viktor Lazlo. Vous ferez la connaissance de personnages féminins qui ne s’en laissent pas conter : Amina, alias Mina ; « l’opulente Martiniquaise », Fatoumata, alias Fatty. Fatty, la négresse qui n’aime pas les négros, ça je connais, en temps que Noir à l’intersection de tous les désamours !

Le narrateur avance une explication sociologique, Fatty aurait été excisée. Pas très convaincu que je doive être détesté, comme Noir, à cause d’un forfait pour la commission duquel on ne m’a jamais demandé mon avis. D’ailleurs ce sont les pages les plus longues du roman. L’amitié coupable de Sévérine et Mériem, cela finit plutôt mal autant vous le dire.

Le rythme du début s’est provisoirement essoufflé dans quelque chose d’autre qui est en fait sa matière : c’est un roman un peu militant, attentif, empathique, qui a voulu cacher sous les dehors des stéréotypes et de la brutalité du style ses bons sentiments qui ne feront pas pleurer sous les chaumières.

 

Eric Essono Tsimi

 


  • Vu : 1199

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Alain Jaspard

 

Né en 1940, Alain Jaspard est réalisateur. Il a signé plusieurs adaptations de livres jeunesse en séries animées, notamment Tom-Tom et Nana de Jacqueline Cohen et Bernadette Després, Le Proverbe de Marcel Aymé, ainsi que Les Contes de la rue Broca de Pierre Gripari. Pleurer des rivières est son premier roman.

 

A propos du rédacteur

Eric Essono Tsimi

 

Eric Essono Tsimi est un chercheur affilié à l’Université de Lausanne, Université de Grenoble-Alpes et l’University of Virginia aux Etats-Unis. Auteur d’une demi-douzaine d’ouvrages, il a écrit une centaine d’éditoriaux et tribunes dans la presse francophone.