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Pierrot en mal de lune, Jung Young-Moon

Ecrit par Emmanuelle Caminade 04.07.14 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Asie, Roman, Decrescenzo Editeurs

Pierrot en mal de lune, traduit du coréen par Choe Ae-young et Jean Bellemin-Noël (Munhak dongme, 2004), 252 pages, 19 €

Ecrivain(s): Jung Young-Moon Edition: Decrescenzo Editeurs

Pierrot en mal de lune, Jung Young-Moon

 

 

Pierrot en mal de lune, publié en 2004 par l’écrivain coréen Jung Young-Moon, est le singulier récit d’un héros d’une soixantaine d’années apparemment ordinaire mais étonnamment hors du commun. Cet homme solitaire quoique doté d’une famille, indécis et même contradictoire, indolent et contemplatif, a le chic pour inventer des histoires et on pourrait le penser égoïste, indifférent et lunatique.

Mais il « souffre de graves insomnies » et semble dans un état  d’« intranquillité » qui n’est pas sans renvoyer à Bernardo Soares, le héros et double de Fernando Pessoa. « Les pensées qui se frottent sans arrêt dans [sa] tête » – introspection poussée et méditations infinies – ainsi que les souvenirs peu fiables, flous ou détaillés qui jaillissent soudain et se superposent, les visions fugitives, les images et les scènes sans cesse fabriquées par son esprit, ne lui laissent en effet aucun repos.

Ce « Pierrot lunaire » « à la tête embrumée » qui ne fait « pas de différence entre ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas », toujours en proie au doute existentiel mais d’une extrême lucidité, remet ainsi en cause l’illusion du réel, sa représentation du monde, dans les situations les plus simples, les plus quotidiennes, nous faisant pressentir un univers inconnu, invisible, dont nous n’aurons jamais la clé. Il pense et imagine jusqu’au vertige, son esprit divaguant en « libre pâture » dans un monde clos car « ce qui existe sous la surface est hors de [notre] portée ». Cela semble pour lui la seule façon d’affirmer sa liberté : « penser étant au moins une chose qu’[il] peut faire à [son] gré ». La seule façon d’exister face à la vacuité de toute chose et à l’inutilité de nos actes, face à ce monde absurde où l’homme s’attache à « remplir fidèlement un rôle qui ne [lui] a pas été confié ». Un monde mouvant et précaire où tout semble apparaître et s’évanouir sans raison, où ce qui semblait important soudain ne l’est plus.

Pierrot en mal de lune baigne dans une mélancolie douce-amère toujours assortie d’une pointe de dérision, dans une tristesse à la fois « infinie » et « apaisée », parfois même heureuse : dans une sorte de « saudade » coréenne. L’enfance, la jeunesse, y surgit par fulgurance tandis que la vieillesse et surtout la mort, la disparition, la décomposition et la dilution, le retour au néant des origines, sont omniprésents.

Ce récit sans fil conducteur juxtaposant des choses à première vue insignifiantes dans six épisodes discontinus nous livre un drôle d’autoportrait, une sorte d’agglomérat d’éléments disparates finissant pourtant globalement par faire sens, établissant le bilan dérisoire de ce qui fait une vie pour le héros : « [un] récit que je veux appeler mon histoire quel que soit le bout par où je l’attrape ». Et cette récapitulation d’éléments inscrits dans sa mémoire alors qu’ils n’ont « rien de très particulier » d’« instants passés sans intention précise », de bribes vécues ou rêvées résumant toute une vie, a peut-être avant tout pour fonction d’aider ce héros sentant la mort approcher à s’y préparer tranquillement.

Le grand mérite de Jung Young-Moon est d’avoir su totalement adapter la forme au propos de son héros, donnant à la fois l’impression d’un « enchevêtrement » d’éléments hétéroclites et contradictoires et, globalement, d’une certaine harmonie. Il ménage ainsi des ruptures soudaines, des à-coups dans sa narration tout en préservant l’unité du récit, ses six épisodes étant narrés à la première personne et de nombreux motifs venant établir un système de résonances entre ces parties. Et si la langue est délibérément simple, se voulant apparemment insignifiante, elle joue paradoxalement sur de nombreux symboles (ceux des fraises sauvages et de la salamandre notamment…).

« Indépendamment qu’elles soient vraies ou pas, il y a des choses qui se révèlent proches de la vérité une fois qu’on les a effectivement formulées », et cette quête de sens, d’un sens qui sans cesse se dérobe, est très habilement traduite par la reprise systématique, au discours direct et en italique, des pensées du héros qui s’incarnent alors avec plus de certitude en étant prononcées : un étrange soliloque pour tenter de manifester aussi un semblant d’existence.

Pierrot en mal de lune mérite un détour. Bien que profondément ancré dans la société coréenne, ce roman montre – s’il en est encore besoin depuis que les éditions Decrescenzo se sont attelées à nous la faire connaître – combien la littérature coréenne tout en gardant sa spécificité peut sembler proche au lecteur occidental car nourrie aussi d’un héritage culturel commun.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Jung Young-Moon

 

Jung Young Moon est un écrivain sud-coréen né en 1965. Auteur de romans et de nouvelles, il a fait ses débuts littéraires en 1997 et a reçu plusieurs prix. Après des études de psychologie, il continue son exploration de l’âme humaine à travers l’écriture : un voyage en terres inconnues non loin du monde moderne de Kafka…

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.