Identification

Pierre ou Les ambiguïtés, de Herman Melville, par Gaëlle Cauvin

Ecrit par Gaëlle Cauvin le 16.04.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Pierre ou Les ambiguïtés, Herman Melville - Folio

Pierre ou Les ambiguïtés, de Herman Melville, par Gaëlle Cauvin

 

La réception de Pierre ou Les ambiguïtés fut assez mauvaise lorsque le roman parut en 1852 aux Etats-Unis. Les critiques y virent une parodie du mélodrame gothique, des émotions et des actions exagérées et une langue particulièrement opaque. L’indistinction du vice et de la vertu, du bien et du mal, et les considérations sur la démocratie américaine, qu’elle puisse générer turpitudes et meurtres, déplurent au public de l’époque. Tenu dès lors pour un auteur dangereux, irrévérencieux et dépravé, Melville fut notamment accusé d’avoir violé la sainteté des liens familiaux.

L’intrigue est simple : Pierre Glendinning, jeune homme de bonne famille et gouverné par une mère possessive et puritaine, doit épouser Lucy Tartan. Il pressent et découvre qu’il a une demi-sœur Isabel Banford que sa mère refuse de reconnaître. Il s’enfuit alors avec elle à New York, accompagné d’une femme réprouvée Delly Ulver. Tous trois s’installent dans l’église des Apôtres occupée par d’autres infortunés : artistes, écrivains, spirites et philosophes dont le mystérieux Plinlimmon. Pierre tente de vivre de sa plume.

A la mort de sa mère, il apprend qu’elle a légué le domaine à son cousin Glen Stanley fiancé à Lucy Tartan. Celle-ci, aussitôt mariée, aussitôt déçue, rejoint la communauté de l’église des Apôtres. Les écrits de Pierre ne rencontrent aucun succès, leur noirceur ne convenant pas à la frivolité des temps. Leur vie à quatre devient objet de scandale. Pris d’assaut par les dettes et incapable d’écrire, Pierre tue son cousin, est aussitôt arrêté, placé en prison, et entraîne ses compagnes dans la mort.

Blessé par l’insuccès de Moby Dick paru en 1851, Melville voulut avec Pierre ou Les ambiguïtés faire un roman à succès. Il prit alors un personnage opposé à Achab : Pierre Glendinning, jeune propriétaire terrien que l’avenir promet au bonheur. Dans les premiers livres du roman, on le voit arpenter son domaine, discourir avec sa mère, prendre le phaéton dont il est fier et rejoindre sa fiancée. « Phaéton », le mot est rare, il désigne une voiture à cheval, légère et découverte. Dans la mythologie grecque, Phaéton, fils du Soleil, meurt foudroyé pour avoir perdu le contrôle du char de son père, et ainsi manqué d’embraser le monde. Dès les premières pages, Melville insuffle à son roman quelque chose de noir, « une perversion » diront les critiques. Le narrateur insiste sur l’arrogance de ce jeune homme frais émoulu, sur la prétention de sa mère, sur leurs relations équivoques : tous deux s’appellent « frère » et « sœur », et sur les manques dont souffre le jeune homme : un père mort il y a longtemps et une sœur dont il se plaît à rêver l’existence. Le jeune homme est romantique, et le rêve devient réalité, mais pas celle qu’il espérait.

La révélation a lieu au livre III : Pierre a une demi-sœur, de laquelle il boit les paroles. Le livre suivant opère à un retour en arrière, appuie la révélation et explique les visions du jeune homme obsédé par les apparitions d’un visage : celui de la mère de sa sœur, dont un oncle avait fait le portrait et que le jeune homme, dans son enfance, a vu par l’entremise d’une tante. Il y a là tous les ingrédients du drame familial et du récit romantique que Melville tourne en dérision : il joue, fait des digressions et se plaît à remonter le passé pour compromettre le bonheur de son héros. Les actions sont ainsi doublées, imaginées et fantasmées d’abord, puis vécues et révélées, enfin répétées et commentées par le narrateur. C’est la voix de Melville qui dénonce l’hypocrisie sociale.

Pierre, le docile, l’obéissant, le croyant, le fiancé, l’innocent, quitte le chemin qu’il pensait tout tracé pour s’engouffrer dans les ambiguïtés de ce monde. Si l’on a dit de ce roman qu’il était terrien, et que Melville avait abandonné ses récits marins, il y est beaucoup question de maelstrom, d’abysses et d’abîmes. Ainsi commence le livre XI : « Aspiré par le maelstrom, il faut que l’homme tourbillonne avec lui », et le narrateur parle de prédestination. Déchu de son domaine, le héros découvre les affres de la ville, autant dire de la civilisation. Melville semble régler ses comptes avec la société, et loin de son dessein initial, de faire un roman à succès, il persiste et signe avec une œuvre sombre, pleine de rancœur et de colère. Ni le public ni critiques ne le suivirent. On stigmatisa l’intrigue incompréhensible, la construction trop compliquée…

Pierre ou Les ambiguïtés fut traduit en français en 1939 par Michel Leyris. Pour ce dernier, l’objet de ce roman est « de montrer que l’homme est en proie au désarroi des ambiguïtés depuis qu’il a goûté au fruit interdit de la science du Bien et du Mal ». Oui, il y a quelque chose de biblique dans ce roman, quelque chose de ces prêcheurs américains dont Melville tourne en dérision les litanies, la morale et le bien-fondé de l’action. Si dans la première partie du roman, le héros, sous l’emprise de l’hypocrisie du monde, hésite entre suivre les conventions et braver les interdits, dans la seconde partie, tournant le dos à son héritage, salissant sa réputation et compromettant son bonheur, il tente de prendre son destin en main et de passer à l’action. Courage, grandeur d’âme, héroïsme ? Bêtise ! Le discours du narrateur, de plus en plus prolixe au fur et à mesure que le jeune homme s’émancipe de son milieu, remet en question son dessein vertueux, le raille et le ridiculise. Il porte un regard critique sur les grands projets émancipateurs des siècles précédents, sur les utopies, sur le progrès. « Il demeure vrai que plus un homme est sage, plus il a de doutes sur certains points ».

En faisant de Pierre un écrivain en herbe, Melville évoque aussi la vie littéraire du XIXe aux Etats-Unis, s’exprime sur le processus de création et sur sa propre façon d’écrire. « J’écris comme il me plaît » précise le narrateur dans le livre XVII intitulé La jeune Amérique littéraire. Dans le livre suivant, il trouve d’abord banals les débuts littéraires de son héros et misérable la grande majorité des publications de son temps : « Ce génie hautain et merveilleux – qui n’était encore qu’un amateur de vie – va bientôt nous apparaître sous un jour différent. Il va apprendre, et combien amèrement, que si le monde vénère la médiocrité, il s’attaque par le feu et par le glaive à toute grandeur contemporaine ».

Melville ignorait que le récit du capitaine Achab allait devenir au XXe siècle un des monuments de la littérature américaine. Pierre ou Les ambiguïtés suit de près. Il fut adapté au cinéma par Leos Carax avec le film Pola Xen 1999. Malgré les acteurs, Guillaume Depardieu, Laurent Lucas et Catherine Deneuve, le film fut très mal reçu, sauf par Jacques Rivette pour lequel c’était le plus beau film français de ces dix dernières années. Compliment entendu, Carax l’adapta à la télévision et ce fut alors un très beau succès. La recette : un grotesque déjà présent dans le roman de Melville mais que le cinéaste poussa au maximum.

 

Gaëlle Cauvin

  • Vu: 804

A propos du rédacteur

Gaëlle Cauvin

 

Gaelle Cauvin : est née en 1967. Elle donne des cours de français, travaille pour des éditeurs en free-lance, dans la presse comme secrétaire de rédaction. Elle écrit et peint. Elle vit à Paris depuis vingt ans.