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Photographie et croyance, Daniel Grojnowski (2ème recension)

Ecrit par Matthieu Gosztola 15.11.12 dans La Une Livres, Les Livres, Livres décortiqués, Essais, Editions de la Différence

Photographie et Croyance, 2012, 119 p. 14 €

Ecrivain(s): Daniel Grojnowski Edition: Editions de la Différence

Photographie et croyance, Daniel Grojnowski (2ème recension)

Daniel Grojnowski s’est toujours passionné pour l’image. Et a nourri cette passion des feux nuancés de son intellection. En effet, cet intérêt s’est modulé sous la forme d’interrogations extrêmement fécondes entrant en étreinte avec des raisonnements pointus mais clairs et problématisés, s’appuyant sur des exemples qui montrent que l’auteur est un fin connaisseur de la fin du dix-neuvième siècle, interrogations et raisonnements mêlés (car il ne s’agit pas pour les raisonnements, en faisant suite aux interrogations, de chasser ces dernières) renouvelant la vision que l’on peut avoir de cette façon qu’a le réel de tomber dans l’image, et dans l’immobilité de celle-ci : « Quelle que soit la nature et l’origine d’une image, elle m’interpelle, exige de moi que je me soumette à son évidence sensible, à la référence dont elle est médiatrice ».

Son « évidence sensible » est l’évidence du réel.

Même si dans son récent et très beau recueil de notes, Pensées simples (Gallimard), Gérard Macé s’interrogeait de cette manière : « [s]ait-on bien ce qu’on voit quand on photographie ? », Daniel Grojnowski confesse ainsi : « je me suis souvent demandé pourquoi je croyais – pourquoi on croyait – en la vérité de l’image photographique, sans parvenir à donner une réponse qui pouvait me satisfaire. Le présent essai tente d’élucider un “mystère” que l’avènement du numérique estompe, sans l’effacer ».

Avant ce présent essai, deux livres passionnants témoignent du fécond engouement éprouvé et exprimé par Daniel Grojnowski pour l’image et son rapport (plus ou moins) faussé au réel : Usages de la photographie : vérité et croyance : documents, reportages, fictions, paru chez José Corti en 2011, etPhotographie et langage : fictions, illustrations, informations, visions, théories, paru chez le même éditeur presque dix ans avant, soit en 2002.

Photographie et Croyance ne cherche pas à s’inscrire précisément dans cette veine érudite précieuse pour qui cherche à faire de son regard posé sur le regard porté sur le monde (qu’est, primitivement, toute photographie) un instrument d’interrogation autant que de rêverie.

Par cet essai, Grojnowski cherche ouvertement à prendre ses distances avec le genre universitaire. Pour ce faire, il n’inscrit aucune note en bas de pages, et précise ce fait en ouverture de ce livre, témoignant ainsi à quel point cet acte n’est pas anodin. Et, de fait, le genre universitaire est d’abord reconnaissable en ce qu’il obéit, sans faille, à la logique impérieuse de la perpétuation de ce type de notes, censées garantir, pour ce qui est des références invoquées – indispensables au bon déploiement de toute problématique –, l’exactitude du propos, en fournissant au lecteur la possibilité (m        ais le plus souvent jamais actualisée) de le vérifier.

Néanmoins, à y regarder de près, Grojnowski ne quitte pas le genre universitaire en abolissant ce type de notes, puisqu’il conserve des références précises, les inscrivant alors dans le cours du texte. Pourquoi agir ainsi ?

En outre, les références sont à ce point parsemées (paraissant, lorsqu’elles paraissent, suivant une précision plus ou moins affirmée) qu’il ne se dégage, du processus employé, nulle véritable cohérence.

Il aurait été préférable de ne conserver aucune note, ou bien de garder le système de notes de bas de pages, mais alors en donnant des références à chaque fois précises et à chaque fois que cela s’y prête. Car le système adopté par Grojnowski alourdit assurément la lecture.

L’on espère qu’au prochain livre, Grojnowski aura franchi totalement le pas et osera se plonger dans le bain aux remous totalement imprévisibles du genre anarchiste de l’essai d’auteur.

Je dis essai d’auteur car si l’essai peut adopter mille visages, celui que Grojnowski cherche à lui faire prendre, pour ses propres livres, est assurément celui-là : en témoigne la façon dont s’ouvre et se clôt le livre, où palpite, guère timide, fiévreuse presque, mais d’une fièvre contenue par le maillage tendu du style, la veine d’un romancier.

Si Grojnowski quitte le « genre » universitaire, c’est d’abord, en vérité, parce qu’il donne à son essai la « forme d’une “causerie” », déployant une prose qui a pour vocation d’œuvrer « en toute liberté, entremêlant information, spéculation, affabulation », touchant « à des domaines divers, de la théologie à la technique, en passant par l’histoire des religions et l’iconographie ». La « spéculation », l’« affabulation » ? Hum. Certes, les sérieux universitaires auraient de quoi lourdement tiquer. Et d’ailleurs, l’auteur affirme qu’il « déconcertera les spécialistes » (autrement dit les… universitaires).

Plus grave, l’auteur avoue qu’il laissera sans doute parfois les lecteurs sur leur faim. Et tel est, en effet, le cas. Mais comment aurait-il pu en être autrement, dans un essai si court qu’il semble avoir été écrit d’une traite, n’ayant pour vocation que d’être une courte balade proposant au lecteur, un instant, une déambulation dans les arcanes de l’imagination et de l’illumination trouble, inquiète, que peut proposer le savoir…

De plus, s’il arrive à l’auteur de laisser effectivement le lecteur sur sa faim, c’est parce qu’il n’est certes pas utile au spécialiste de l’image qu’est Grojnowski de reprendre les problématiques développées dans ses précédents livres.

Il est ainsi important de rouvrir ses autres ouvrages consacrés à la photographie – dont celui-ci est, plus encore qu’un complément, un apéritif –, donnant à voir les frémissements de la pensée d’un auteur dont le regard pétri de nuances est façon toujours inlassable d’interroger la façon qu’on a d’interroger naïvement (dans le sens étymologique) le monde pour en garder trace (que cette trace porte sur la merveille ou l’horreur, sur l’éphémère ou le vestige), par le biais de l’appareil photographique.

Si l’acte de prise de vue est bien une interrogation, même naïve, c’est parce qu’il vient toujours répondre à un désir.

Ce faisant, Grojnowski interroge la façon dont cette trace, alors même que nous en prenons connaissance, parfois des décennies après, fait naître en nous l’émotion, une émotion telle qu’elle vient poursuivre celle éprouvée face au spectacle du monde, sans médiation, celle-là même qui a poussé l’être soudain affublé d’un appareil photo à en garder une trace.

Cette trace est prétendument marque d’une vérité du réel, car « toute photographie est irréfutable ». Elle « s’impose suivant un principe d’évidence qu’on ne peut contester. À la différence des autres représentations iconiques, elle n’offre pas simplement un simulacre du réel, elle est indicielle, c’est-à-dire qu’elle entretient une relation de contiguïté avec ce qu’elle représente […] ».

Bien sûr, avec l’apparition – et le développement sans frontières : un développement métastasique sauvage – de la photographie numérique, les choses changent quelque peu : ce qui « importe » alors « est la disparition de l’analogie par empreinte et la possibilité d’exploiter les données du réel à des fins de recomposition, la possibilité de la produire librement, sans imposer une adhésion concomitante à sa vérité, du fait que la mimésis ne procède plus d’une relation de “contact” direct ».

Mais, malgré tout, l’on continue d’avoir, invariablement, foi en la photographie, même quand elle concerne, stricto sensu, le sacré (et la nouveauté de cet essai, de son propos, réside entièrement dans ce point : « [p]eu de mentions sont faites du légendaire chrétien, comme s’il bénéficiait du tabou qui préserve les objets sacrés »), comme pour ce qui est du Suaire de Turin : « L’image ainsi produite emporte la conviction, parce qu’elle ne contredit en rien celles du visage du Christ tel qu’on le figure depuis des siècles en Occident sur les retables, sculptures, peintures, crucifix et autres images pieuses ».

Ainsi, la photographie du Suaire – mais cela est vrai, pour l’auteur, de toute photographie – apparaît comme lieu de « projection » suivant une double activité : « le spectateur ou le fidèle y considère ce qu’il aspire à reconnaître ; en même temps, il exorcise son effroi par l’expulsion de ce qu’il appréhende », la perte définitive et totale de ce ou celui/celle qu’il aime.

Si l’auteur étudie les rapports qu’entretiennent photographie et sacré, ce n’est pas seulement parce que la photographie a, au moment de la fin-de-siècle, partie liée à la métaphysique (puisque par ce biais peut être enregistré le « moi astral »), c’est, dans un sens plus large, et plus immédiatement contemporain, parce que toute photographie est pour lui intrinsèquement et comme ontologiquement reliée, dans toutes ses fibres nerveuses – qui forment, fil après fil, la trame du papier photographique – au sacré. « La photographie donne l’exemple d’une remarquable transposition des pratiques religieuses dans la vie quotidienne du monde contemporain, réputé profane ou laïc. Avec elle, on passe de la dévotion à une relation quelque peu magique qui sacralise les représentations ». Toute la problématique de cet ouvrage tient en ce passage, passage au sein duquel l’on entrevoit toute la pertinence de celle-ci.

Mais cette trace qu’est de facto toute photographie est-elle seulement fidèle, en définitive ? Donne-t-elle à approcher quelque chose de la réalité du monde, ou des êtres ?

L’auteur aurait tendance à répondre non, considérant que le visage de quelqu’un (cela vaut bien évidemment pour son corps tout entier), se modifiant considérablement au cours des années, n’est pas propre à une personne, au point qu’il puisse être ce qui recueille entièrement une identité, au point d’être la marque d’une unicité, d’en être la marque suffisante pour que celle-ci puisse être reconnue, au mépris des années, des absences (« Les choses comme les êtres n’ont pas d’images propres. Celles-ci sont produites, élaborées comme autant de représentations illusoires ») ; pas suffisamment propre en tout cas pour que ne le soit pas davantage que lui le souffle, ce souffle qui, dans sa rythmique chaque fois singulière, n’appartient qu’à un être, semble nous dire l’auteur, et sait être reconnu par celui-là ou celle-là qui est tombé(e) d’amour pour celle ou celui qui le porte. Qui le porte comme l’on porte un parfum. L’ayant précisément choisi. Cherchant à exaucer son essence plus encore que son être.

 

Matthieu Gosztola


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A propos de l'écrivain

Daniel Grojnowski

 

Daniel Grojnowski, né en 1936 est un écrivain et un historien de la littérature française, spécialiste de Jules Laforgue, de la forme littéraire et de l’invention photographique, et, plus généralement, de la modernité du rire et de la culture visuelle aux XIXe et XXe siècles. Il est professeur émérite de l’université Paris VII. Il est l’éditeur des œuvres complètes de Jules Laforgue aux éditions l’Âge d’homme. Il a créé en 1989 la collection « Littérature » aux Editions Mascula. Son dernier ouvrage est : Usages de la photographie : vérité et croyance, documents, reportages, fictions, José Corti, 2011.

 

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com