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Photo couleur (1)

Ecrit par Anne Gosztola 06.02.12 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Photo couleur (1)

C’est toujours quand on ne l’attend plus que se manifeste l’improbable ; comme un pied de nez à l’usure dégradante du temps, qui s’égrène, monotone.

« Puir… », marmonna La Graca, assise sur un tronc d’arbre qui pourrissait au bord du champ qui jouxtait sa maisonnette, « juste au moment où je commençais à apprécier la tiédeur d’un quotidien sans surprise ».

Elle tournait et retournait le livre entre ses mains, lissait la couverture, plongeait par moments son nez entre les pages, le promenait au ras des mots, les narines frémissantes. Elle éprouvait un étrange malaise, une sensation vague qu’elle ne parvenait pas à cerner, et cela irritait sa curiosité. C’est justement cette démangeaison qui surgissait sans prévenir, un instinct sûr qui lui faisait deviner les emmerdes là où les autres n’y percevaient que de l’ordinaire, qui avait fait sa réputation. Un flair que tous ses collègues lui enviaient avant qu’elle ne quitte la police. « La Graca voit avec son nez », murmurait-on dans les couloirs du commissariat. Et tous se méfiaient de cette femme, qui surgissait toujours là où on ne l’attendait pas, l’embonpoint attifé de guenilles, le cheveu sale, la gauloise au bec et un livre dans la poche de son vieux pardessus. Elle avait beau puer la vache, tant que la rumeur s’est mise à insinuer qu’elle avait établi demeure dans une étable, elle sentait tout de suite où il fallait creuser.

Elle a donc tourné et retourné le livre entre ses mains, l’a reniflé jusqu’à ce qu’elle se rende compte que quelque chose manquait.

« Qu’en penses tu, Magda ? ». Elle fixait la vache ruminant devant elle. « Quelle étrangeté ! Aucune émanation ! Un livre sans odeur ; a-t-on déjà vu ça ?! ». Elle se frotta le front. L’ouvrage aurait dû sentir l’encre fraîche et le papier neuf, garder la trace de son passage à l’imprimerie, de son trajet jusqu’au magasin. Mais La Graca ne sentait rien.

Dès la première heure le lendemain, elle était de retour au magasin. Méfiante, elle marqua un temps d’arrêt devant la vitrine, pour observer les livres exposés, l’enseigne peinte en rouge. Ougrio. Vente de livres neufs. Rien que du très banal.

Prendre la mine d’une cliente ordinaire et pousser la porte, s’étonner de n’y voir âme qui vive, avant d’apercevoir, dans le coin le plus reculé, un vieil homme affalé que le carillon de l’entrée avait visiblement oublié de réveiller. En profiter pour examiner les rayonnages, tirer un livre d’une étagère, l’ouvrir, approcher son visage pour en sentir le papier, de la manière la plus discrète possible. Il sentait. L’encre et la colle fraîche. Sur la page, les mots fixés semblaient bouger, avides de chanter leur histoire. Elle en tira un autre, puis un troisième et encore un quatrième. Ils sentaient tous. « Suis-je folle ?! », s’interrogea La Graca.

Tout en arpentant les lieux, comme à la recherche d’un ouvrage, La Graca n’avait cessé d’observer le vieil homme du coin de l’œil. Affublé d’une jaquette usée, d’un pantalon élimé, il semblait d’une autre époque, tant dans son apparence que dans cette impression d’absence physique qu’il dégageait. Il n’avait pas bougé. Tassé au creux de sa chaise, sa tête courbée vers l’avant avait déposé sur sa poitrine une barbe blanche dont l’épaisseur, pourtant, dissimulait mal le visage émacié de quelqu’un qui a coutume de rester sur sa faim.

La Graca ressentit de nouveau cette sensation de malaise qui l’avait saisie la veille à l’examen du livre. Elle se figea, sur le qui-vive, et observa à l’entour. Le lieu manquait de vie. Il semblait figé dans le temps. Glacé, silencieux, une chapelle au savoir, une carte postale ancienne. Bizarre qu’elle ne s’en soit pas rendu compte à son premier passage, pensa-t-elle. Elle s’approcha du vieux sans qu’il ne bouge d’un pouce. Se gratta la tête ; comment le réveiller ? Elle hésitait entre l’interpeller et lui toucher l’épaule, lorsqu’elle entendit murmurer : « vous n’avez rien trouvé ». Elle fixa la bouche qui venait de parler. Les lèvres avaient l’air de deux limaces blanchâtres couchées côte à côte, deux corps graisseux qui s’écartaient à peine pour laisser filtrer des mots qui semblaient autonomes. La Graca en fut fascinée.

Il releva la tête. « Vous n’avez rien trouvé ». Il prononçait cela comme une affirmation.

La Graca se troubla. Nan… nan… Comme une boussole en déroute son esprit s’alarmait. Elle fixait maintenant les yeux du vieux. Des yeux fiévreux qui démentaient des traits froids, rigides comme de la pierre, un corps racorni, comme un arbre desséché. Elle les fixait, ces yeux, sans parvenir à en détourner son regard.

Le vieux maintenant la fixait également. Un regard acéré qui vous descendait droit dans l’âme et désarticulait les évidences. Un regard de serpent. Un hameçon qui vous accrochait et vous emportait dans son monde. Un monde qui semblait grouiller et fourmiller d’instincts aveugles et pourtant contenus. Un monde dans lequel La Graca aspira soudain à s’engloutir.

Ils étaient là, l’un dans l’autre, lorsque la porte s’ouvrit avec violence, dissipant la magie de l’instant. Ma parole, pensa La Graca en se secouant, se peut-il que je perde la tête !

Un courant d’air s’était engouffré dans la pièce et, avec lui, un individu déguenillé. Un jeune escogriffe, battant des bras et braillant des paroles incompréhensibles. « …tué ma mère… pourri ma vie… j’en peux plus… assoiffé… je dois en prendre, en prendre… tout de suite… de l’argent… un serpent dans mon cerveau, dans mon corps… il a faim… je dois le faire taire… aide-moi… de l’argent… » Il dérangeait les livres, semblait chercher quelque chose, répétait sans cesse : « où l’as-tu caché… je sais que tu as mangé… mangé… je veux manger aussi… » Ses yeux roulaient dans leurs orbites, de la bave mousseuse avait coulé sur son menton et il ouvrait la bouche comme pour happer dans l’air de quoi le soulager.

Le vieux ne se démonta point ; la Graca en déduira ensuite qu’il avait l’habitude. Il se leva lentement, feignant d’ignorer l’intrusion de cet énergumène, prit trois livres sur une étagère, les colla de force entre les mains de La Graca en lui assurant brièvement qu’elle pourrait, à sa convenance, soit revenir les lui rendre ou bien les lui régler, mais plus tard, avant de gentiment la pousser jusqu’à la porte. Et elle se retrouva sur le trottoir, entendant, derrière elle, le verrou se fermer et le store se baisser.

L’énergumène était son fils. Ce dernier enfin partit, le vieux secoua tristement la tête.

Créer Oubrio, cela avait été son rêve. Un rêve de délivrance. Mais un si vieux rêve qu’aujourd’hui qu’il s’était exaucé, il ne se souvenait plus l’avoir tant désiré. Peut-être même cela n’avait-il servi à rien.

Il fut un temps où il s’était imaginé Oubrio comme un garde-fou face au monde extérieur, une île où réfugier sa solitude, une grande pièce tapissée de livres dont il pourrait se repaître à loisir. Mais l’extérieur, toujours, le rattrapait. Et maintenant son vieux rêve lui restait sur les bras, comme un paquet encombrant dont on ne sait plus que faire, une vieillerie dont seule la valeur qu’on lui a accordée autrefois, l’espoir dont on l’a chargé, empêche que l’on s’en débarrasse. Il continuait donc à assumer la charge de son magasin, par habitude, comme on s’accoutume à un membre atrophié dont il est impossible de se défaire, avec lequel on apprend à vivre parce qu’on ne s’imagine pas faire autrement. Et puis il fallait se nourrir. Trouver la force de continuer à assumer l’enfant qu’il aurait mieux valu ne pas concevoir. Juste parce qu’il n’avait trouvé aucune autre solution. Même si cela ne suffisait pas, ne suffisait plus, n’avait sans doute jamais suffi.

Son regard s’était terni et les traits de son visage affaissés exprimaient une tristesse infinie, irréparable, le sourire du renoncement devant la fatalité. Il savait que, quoi qu’il fasse, cela n’aurait d’autre effet que de pousser son fils à se détruire un peu plus. Et lui revint à l’esprit l’idée que tout, sans doute, serait plus simple s’il parvenait à se détruire. Sans parvenir à s’y résoudre.

La Graca, une fois rentrée chez elle, retrouva la lucidité qui, d’ordinaire, la caractérisait. Elle se posa face à sa vache et tenta, à voix haute, de se repasser la scène.

« Que pense-tu de tout cela Magda ? ». La vache continuait de brouter. « Oh, toi, tu voudrais que je passe mon chemin. Mais quel drôle d’endroit quand même ! ». Et elle se surprit à sourire. « Un lieu somme toute anodin – une simple librairie quoi ! – mais qui puait un je ne sais quoi qui méritait qu’on revienne y creuser. Rien n’y semblait réel ! Toute chose était rangée avec un ordre qui frisait au statisme, de partout se dégageait un froid qui vous glaçait l’âme et semblait avoir figé le temps. On eut pu croire le cliché d’un instant passé, une photo dont le glacis se serait usé jusqu’à en effacer la couleur ».

La Graca soupira. Le souvenir de ce qu’elle avait ressenti en feuilletant les livres lui revint à l’esprit. Les mots s’étaient éboués, chantant comme pour remercier la main libératrice, puis rapidement échappés ; une tentative pour fuir ? L’image d’un cimetière lui vint à l’esprit. Peut-être les livres finissaient-ils par mourir également ? Sans compter que, tout le temps de son passage, si l’on excepte l’entrée fracassante de cet énergumène, aucun hère ne s’était aventuré dans la boutique. Et, diantre ! Qu’est-ce qui donc pouvait bien le lier au vieux ?! D’ailleurs, quel étrange phénomène que ce propriétaire ! Il collait tellement avec l’endroit qu’il en devenait transparent. Un simple figurant qui comble mais qu’on ne remarque pas. Et, pourtant, il avait suffi qu’elle lui laisse ses yeux un instant pour qu’elle se sente transportée dans un autre univers. Avait-il voulu lui dire quelque chose ? La Graca tourna et retourna les trois livres qu’elle s’était contraint d’emporter. Des livres ordinaires. Mais la caresse de leur couverture sur ses doigts réveilla dans son derme le trouble qui l’avait envahie dans la boutique. Il était encore un peu là, tout près d’elle…

Le lendemain, lorsqu’elle poussa la porte du magasin, emplie d’appréhension à l’idée de comment il allait la recevoir et du comportement qu’elle devrait adopter, elle eut la surprise d’un accueil chaleureux. Le vieux semblait heureux de la revoir, un peu gêné aussi. Il se précipita vers elle, presque avec affectation lui tendit sa main gauche, courbant le dos comme dans une révérence, tout en enlaçant sa barbe de l’autre. « Pour hier… hum… si vous pouviez avoir l’obligeance de ne pas m’en tenir rigueur. Je vous en serais fort redevable. Mon fils. Il ne m’honore de sa présence qu’en de rares occasions. Quelques soucis le préoccupent. Des soucis qu’il convient que je règle. Mais n’en parlons plus. Voyons… vous m’avez donc ramené les livres… ».

La Graca, mal à l’aise devant ces justifications qui ne collaient pas au personnage, lui tendit les livres avant de s’échapper vers les rayonnages, feignant de s’intéresser aux titres, de chercher un ouvrage. Elle soupesait chacun, les ouvrait tous un à un, lorsque, soudain… Un nouveau livre sans odeur ! Non, elle n’en est pas certaine. Il lui faut pouvoir l’emporter, le sentir à loisir. Comment faire ? Elle ne peut tout de même pas le voler.

Le vieux a remarqué le manège. Il s’approche. « Oui, celui-ci… Attendez, attendez ». Il le lui arrache presque des mains, s’éclipse dans l’arrière-salle et en revient avec un grand sourire. « Vous vouliez l’acheter, c’est bien ça, aurais-je deviné juste pour une fois ? ». Il semblait taquin, posa le livre sur la table puis en disposa d’autres devant elle. « La poésie, c’est ce que je préfère ». Prise au dépourvue, La Graca n’avait d’autre solution que de se livrer au jeu de la discussion littéraire. Et elle finit par s’y prendre. Et puis, du moment que le livre était là, posé sur la table, à sa portée, qu’elle pourrait l’emporter ensuite pour le sentir à son gré, elle pouvait bien se laisser aller.

Ils évoquèrent chacun quelques classiques pour lesquels ils avaient goût et se trouvèrent des affinités. « Des créateurs de beauté, chacun à leur manière, des cœurs plein d’amour ou de haine, à en éclater, des êtres qui jubilaient devant la création au point de se sentir missionnés pour la magnifier… Mais je ne me sens d’affinité qu’avec les auteurs morts », avoua soudain le vieil homme. La Graca s’enhardit alors à lui poser quelques questions. Et les réponses l’enchantèrent. A tel point que ce ne fut que de retour chez elle qu’elle se rendit compte que le livre acheté sentait comme tous les autres. Et elle se demanda si elle avait rêvé.

Elle revint. De nombreuses fois. Les livres les rapprochèrent. La Graca prit coutume d’arriver dès l’ouverture, de s’asseoir sans un mot près du vieux qui, alors, levait la tête pour l’examinait minutieusement, avant d’entamer la conversation par une question, qui, curieusement, posait un des sujets qui intéressaient La Graca. Toujours le même rituel.

La poésie, le plus souvent, occupait tout leur temps. La Graca qui, toujours, s’était déprimée de ne parvenir à saisir l’esprit de certains vers, s’était rendu compte que le vieux parvenait à tirer, de ces phrases qui lui posaient souci, un son, ou bien une forme, qui tout d’abord flottait, dans la pièce, comme un brouillard léger, avant d’imprégner son cerveau. Ça la faisait bouillir d’une fièvre enthousiaste. Elle s’agitait, remuait sur sa chaise, parlait sans s’arrêter, et, au travers de théories qu’elle puisait dans des pans entiers de sa vie gardés jusque là cachés, livrait ses pensées intimes. Et, plus elle s’exaltait, plus le vieux semblait se gorger de vie. Son visage, d’habitude livide, rosissait. L’usure de ses traits s’estompait. Tous ses membres se déliaient comme sous l’effet d’une danse intérieure dont l’énergie, ondulante sous une peau qui ne saurait plus la contenir, se serait échappée pour enfin prendre possession de la pièce. Et, à mesure que le vieux prenait vigueur, sa boutique semblait s’animer avec lui. Se charger de couleurs. Dégager une chaude et molle vapeur. Et La Graca se sentait ailleurs, pleine d’une transe qui lui brouillait les yeux.

De la poésie ils avaient fait une affaire sérieuse. Ils voyaient, entendaient et sentaient au travers des vers et de la prose. Le monde véritable était celui que l’entrelacs de leurs mots avec ceux des auteurs morts créait ; le reste s’était progressivement effacé, peut-être même n’avait-il jamais existé.

 

(A suivre)


Anne Gosztola


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A propos du rédacteur

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Rédactrice

Anne Gosztola est née en 1976.

Historienne de formation, ayant travaillé sur la prostitution et la police des mœurs au XVIIIème siècle au Mans, puis sur l’approche systémique appliquée au suivi en milieu ouvert des auteurs de violences conjugales, elle est aujourd’hui employée par le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) de Nanterre pour assurer les missions de prévention et de lutte contre la récidive.

Passionnée de mots, elle parle des livres comme s’il s’agissait de guides, d’amis, lui ayant appris à vivre en façonnant son humanité. C’est pour leur rendre hommage, par désir mais également par besoin, qu’elle s’essaie à les manier.

Elle termine actuellement l’écriture d’un premier roman : Le Bilboquet des âmes.