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Personne, Gwennaëlle Aubry

Ecrit par Didier Bazy 20.08.11 dans Critiques, Les Livres, Mercure de France, Roman, Gallimard

Personne, prix Femina 2009

Ecrivain(s): Gwenaëlle Aubry Edition: Mercure de France

Personne, Gwennaëlle Aubry

Personne. C'est le mot de passe qu'Ulysse exprime pour tromper le cyclope anthropophage et sauver ainsi sa peau.

Personne. C'est rien et ce n'est que quelqu'un de quelconque, comme personne, comme tout le monde.

Personne. C'est le masque qui nous constitue et une personne, c'est important.

Quand Personne campe la figure du père, Antigone prend la plume et Iphigénie veut comprendre.

Le cadre oulipien est déclaré. Sous les auspices de Perec, l'auteur écrit « parce que nous avons vécu ensemble... ombre au milieu de leurs ombres... ». Où nous dirige cet abécédaire filial qui commence avec Artaud et qui se clôt avec Zélig ? Du génie fou vers le caméléon mimétique, du moine dans le Jeanne d'Arc de Dreyer (où l'autre moine sous pseudonyme, le moine de Lewis) vers le suicidé de la société, psychanalysé et victime d'une société devenue plus folle que les individus qui croient la constituer, faut-il demander à la spécialiste de Plotin si cette progression, sous les astuces des limites de l'Oulipo, évoque, un tant soit peu, des hypotyposes, qui consistent à décrire des faits comme s'ils se déroulaient sous nos yeux ? Oui.

Et nous voyons là une manière d'hommage internel au père : James Bond sans qualités ou Clochard céleste. C'est aussi présent et distancié que dans le film de Woody Allen mais l'effet humoristique du tragique n'est perceptible qu'à un certain degré. On ne rit pas des morts, on ne rit plus de son père.

Mêlant avec subtilité l'enquête et l'intime sans sombrer dans l'impudeur des fouilles, l'écriture de G.A surfe sur les souvenirs présents en composant à l'imparfait avec le tact d'un Proust ou d'un Leiris. Elle réussit ce tour de force (comment parvenir à portraiturer ses plus proches ?) du détachement impliqué au sens où " la règle d'or est d'aider ceux que nous aimons à nous échapper " selon Hügel. Peut-être aussi que la règle s'est inversée. Si le devoir des parents est d'aider sa progéniture à prendre son vol, une prouesse filiale consiste bien à agir de même. C'est ce point d'inflexion (point où la droite coupe la courbe vs où la courbe coupe la droite) qui est le déclencheur d'émotions puissantes chez qui a aimé ses parents et a aimé ses enfants. L'art ici touche au grand vivant sous la petite santé, voire une vie, au sens deleuzien, qui est le véritable sujet du livre.

Rendre visible l'invisible, critère désormais classique de toute oeuvre digne de ce nom, voilà le pari réussi. Vous ne le connaissiez pas ? Voici une lecture réparatrice. Oui c'est quelqu'un mon père. Il n'est pas Dieu, non. Mais c'est un des dieux et non des moindres de la narratrice. Agamemnon, Oedipe et Ulysse en 150 pages. Beaucoup de philosophie crée de la littérature concentrée. Si les références sont martelées, le vocabulaire est discret. Les grandes évocations refusent l'outrecuidance de toute transcendance. Et cela rend divinement efficace et sensible une lecture multiple dont les sens débordent malgré la forme de l'abécédaire qui évite le bréviaire. Umberto Eco a été digéré.

Du coup, un seuil est franchi. Les petites histoires privées n'intéressent personne ? Alors je vais vous parler de personne. Ici la création est buissonnière. L'école est finie. Les courants, les néo-courants deviennent des courants d'air. Quand le particulier tutoie l'universel, le terreau des chefs-d'œuvre accueille le travail et le talent. Quand le moteur de l'amour anime la charrue de la plume la joie aérienne bourgeonne. Se fâcher est commun, Personne est le livre de la réconciliation lucide. Oui, il était comme ça et dans mes yeux et sous ma plume il est comme ça, pareil, égal, présent, bien présent.

Pourquoi n'écrit-on pas de la sorte pour les vivants ?

Dernière touche printanière, Belle-Ile, 26 Mars 2009. Foin de l'autofiction ! Le sentiment océanique est à tous. On a les parents qu'on peut. On a les enfants qu'on peut. Personne est un livre grec. Ah les Grecs Dédalus ! Pour cligner de l'œil avec J. Joyce.
Miracle grec donc. En prime, Proust, Joyce et Musil en un petit volume. On dirait du Kafka. Ne brûlons plus nos ailes. Fémina a du goût. Le prix ? 15 €. C'est donné quand on peut relire dans n'importe quel ordre des pages. Et grandir à chaque phrase.


Didier Bazy


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A propos de l'écrivain

Gwenaëlle Aubry


Gwenaëlle Aubry est une romancière et philosophe française née le 2 avril 1971.

Traductrice de Plotin, elle a publié plusieurs ouvrages et articles sur la philosophie antique et ses réceptions contemporaines.

Elle est l'auteur de cinq romans : Le Diable détacheur est le récit, hanté par la figure de Perséphone, de la passion d'une adolescente pour un homme mûr, ancien soixante-huitard devenu publicitaire ; L'Isolée fait entendre la voix d'une jeune femme, Margot, sœur lointaine de Florence Rey, depuis la prison où elle est incarcérée. Elle dit son amour pour Pierre, sa lutte à ses côtés pour les sans-papiers, l'expérience de la révolte et du refus radical. C'est la voix de cette détenue, enfermée dans son huis-clos intérieur, qui résonne encore dans L'Isolement, un récit sur la prison, le deuil et la dépossession.

Pensionnaire de la villa Médicis en 2005, Gwenaëlle Aubry y écrit un roman-variation sur la laideur, Notre vie s'use en transfigurations, qui confronte le monologue intérieur d'une femme laide au discours esthétique de l'indifférence du beau et du laid. À la suite de cela, elle compose une anthologie, Le (dé)goût de la laideur.

Elle a aussi réalisé, pour France Culture, une adaptation radiophonique de La Mort de Virgile d'Hermann Broch.

En 2009, elle obtient le prix Femina pour Personne, récit sur son père atteint d'une psychose maniaco-dépressive. À partir du journal qu'il a tenu et qu'elle a retrouvé après sa mort mais également de ses souvenirs, elle y trace le portrait fragmenté d'un homme étranger à lui-même et au monde.



A propos du rédacteur

Didier Bazy

 

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Co-fondateur de La Soeur de l’Ange (Ed. Hermann)

Co-fondateur de la Cause Littéraire

Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français

– Préfacier chez Pocket (Molière, Corneille)

– Deleuze et de Cuse (Collectif) Aux sources de la pensée de Deleuze. Vrin, 2005) dir : Stéfan Leclercq

– Après nous vivez (G S Editions, 2007)

– Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010) préface de Michel Host

– Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012) préface de Michel Granger

L’ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013) sélectionné 2014 prix roman historique jeunesse

– Cendres    (Publie.net, 2015)

– Traitements de textes ( Ed. de Londres 2015 )
– Explorateurs, qui êtes vous ? (Ed. Bulles de savon 2016)

Sélection 2018 prix Michel Tournier Jeunesse

– Savants, qui êtes-vous ? ( Ed. Bulles de savon, diff-distr Flammarion )2017

à paraître 2018

– Péguy internel