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Personnages secondaires, Alejandro Zambra

Ecrit par Victoire NGuyen 26.11.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, L'Olivier (Seuil), Roman, Amérique Latine

Personnages Secondaires, traduit de l’Espagnol (Chili) par Denise Laroutis, 167 p. 17,50 €

Ecrivain(s): Alejandro Zambra Edition: L'Olivier (Seuil)

Personnages secondaires, Alejandro Zambra

 

Le roman des enfants seuls

 

Le roman d’Alejandro Zambra est un subtil mélange d’introspection de soi et de la répercussion de l’Histoire sur les générations antérieures et présentes. Les pages fouillent nerveusement l’histoire de la vie quotidienne des pères et des fils pendant cette période sanglante pour le Chili que sont les années 80.

« Mon roman, c’est le roman des parents, je l’ai pensé à ce moment-là, je le pense maintenant. Nous avons grandi dans cette croyance que le roman, c’était celui des parents. En les maudissant et aussi en nous réfugiant, soulagés, dans cette ombre qu’ils nous faisaient. Pendant que les adultes tuaient ou étaient tués, nous dessinions dans un coin. Pendant que le pays s’effondrait par morceaux, nous, nous apprenions à parler, à marcher, à plier les serviettes en forme de bateaux, d’avions. Pendant que le roman se déroulait, nous, nous jouions à cache-cache, à pas vu pas pris, à disparaître ».

L’attitude indifférente des enfants est de façade car cette « insouciance » devant le carnage ne montre pas par là une méconnaissance de l’Histoire et de la petite histoire. En effet, si enfant, le narrateur joue à l’espion pour plaire à une petite fille, il n’en est pas moins pour lui que quelque chose se passe tout autour de son monde, quelque chose qui n’est pas normal. Il a été témoin des lapsus de son père, de ses colères et de ses brusques silences. Ce père est étrange car il bute sur le terme « communiste ». Il le lance dans des échanges comme s’il s’agit d’un juron éhonté. Par conséquent, le narrateur voit bien que dans la bouche paternelle, ce mot a une signification sulfureuse, tabou et interdite. L’insouciance apparente masque déjà la déconfiture des pères dans le regard du fils. Ainsi à la question de l’instituteur « Et qu’est-ce qu’il est, ton père ? », la réponse du fils-narrateur est sans équivoque « Mon père n’est rien ». Ce « rien » équivaut à un meurtre symbolique du père. Dans l’inconscient du fils, ce père cesse depuis longtemps d’être un dieu. Mais pour quelle raison ? Mais pourquoi ? Telles sont les questions que le lecteur se pose bien qu’il ait saisi le malaise familial face à certaines situations ou conversations mêmes anodines. Le lecteur sait qu’il y a des secrets, des non-dits dans cette histoire familiale puisque les réunions ou retrouvailles sont distantes et parfois même hostiles à l’endroit du fils.

La subtilité du roman réside dans le va-et-vient incessant entre le passé, l’enfance du narrateur et sa jeune camarade Claudia et le présent où tous les deux sont devenus des adultes inaccomplis, inachevés et errants « nous n’étions alors que des personnages secondaires, des enfants par centaines qui sillonnaient la ville en trimballant à grand-peine notre sac de toile ». Or contrairement à Claudia qui construit sa vie par l’éloignement, le narrateur se concentre sur l’écriture. La cristallisation de la souffrance dans des mots clairement identifiés fait de ses malheurs des pièces à conviction. Le livre dévoile en même temps des vérités crues sous des lumières tamisées. « Le livre était un loup, un masque précieux », « Au lieu de hurler, j’écris des livres ».

Personnages secondaires est donc une quête de l’origine du malaise social du fils face à ceux qui ont perdu la vie sous le régime de Pinochet. Et sa famille dans la tourmente de l’Histoire ? De quel bord était-elle ? La confrontation finale qui a ici une résonnance tragique livre la réponse du père. Cette scène est la clé de voûte du roman car elle met en évidence une forme de « génération perdue » dans la figure du fils.

 

Victoire Nguyen


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A propos de l'écrivain

Alejandro Zambra

 

Alejandro Zambra est né en 1975 à Santiago du Chili. Il est considéré comme l’étoile montante de la littérature chilienne. En effet, les critiques ainsi que le monde littéraire le voient comme le représentant de la nouvelle génération d’écrivains d’Amérique latine. Bonsaï et La vie privée des arbres, ses premières œuvres ont été traduites dans plus d’une dizaine de langues et ont reçu de nombreux prix. Alejandro Zambra est professeur mais aussi critique littéraire et poète. D’ailleurs ces talents sont mises en exergue dans ce présent roman Personnages Secondaires.

 

A propos du rédacteur

Victoire NGuyen

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Un peu de moi…

Je suis née au Viêtnam en 1972 (le 08 Mars). Je suis arrivée en France en 1982.

Ma formation

J’ai obtenu un Doctorat es Lettres et Sciences Humaines en 2004. J’ai participé à des séminaires, colloques et conférences. J’ai déjà produit des articles et ai été de 1998 – 2002 responsable de recherche  en littérature vietnamienne dans mon université.

Mon parcours professionnel

Depuis 2001 : Je suis formatrice consultante en communication dans le secteur privé. Je suis aussi enseignante à l’IUT de Limoges. J’enseigne aussi à l’étranger.

J'ai une passion pour la littérature asiatique, celle de mon pays mais particulièrement celle du Japon d’avant guerre. Je suis très admirative du travail de Kawabata. J’ai eu l’occasion de le lire dans la traduction vietnamienne. Aujourd’hui je suis assez familière avec ses œuvres. J’ai déjà publié des chroniques sur une de ses œuvres Le maître ou le tournoi de go. J’ai aussi écrit une critique à l’endroit de sa correspondance (Correspondance 1945-1970) avec Mishima, auteur pour lequel j’ai aussi de la sympathie.