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Perfidia, James Ellroy

Ecrit par Léon-Marc Levy 05.05.15 dans La Une Livres, Les Livres, Rivages/Thriller, Critiques, Roman, USA

Perfidia, traduit de l'américain par Jean-Paul Gratias mai 2015, 821 p. 24 €

Ecrivain(s): James Ellroy Edition: Rivages/Thriller

Perfidia, James Ellroy

 

 

Jimmy’s back ! Un peu différent, mais il est de retour, assurément. Une écriture plus narrative, plus linéaire que dans White Jazz, American Tabloid ou Underwold USA mais on ne peut s’en plaindre : c’est comme une sorte d’apaisement littéraire, une maîtrise acceptée de l’énonciation du glauque, du poisseux, du noir. Car il ne faut pas s’y tromper : l’écriture est moins haletante, moins oppressée, mais elle gagne en profondeur et l’univers est toujours aussi stupéfiant de noirceur.

Ellroy – à la manière un peu de George Lucas avec sa « Guerre des Etoiles » - entame une nouvelle saga angélienne, sa deuxième, mais il la situe avant la première. L’initiale (Le Dahlia Noir, Le grand nulle part, L.A. Confidential et White Jazz) commençait à l’assassinat d’Elizabeth Short en janvier 1947, le Dahlia noir, et s’achevait à White Jazz, dans les années 56/57. La nouvelle saga, inaugurée par ce roman, démarre en décembre 1941, le 7 décembre, jour de l’attaque de Pearl Harbor par les Japonais.

Les Japs. Les jaunes. Les citrons. Les mécréants. Vous imaginez sans mal ce que les flics de L.A., mais aussi les malfrats, les gens de la rue, les gamins, peuvent déverser de haine verbale sur les nippons. D’autant qu‘aucun d’entre eux n’a attendu l’attaque de Pearl Harbor pour truffer son discours quotidien d’insultes racistes, et pas seulement sur les Japonais. Les Youpins (responsables de la guerre, selon le « brave » Dudley Smith que nous retrouvons ici, toujours aussi ignoble, et quelques autres). Les Chinetoques. Les Ritals. L’affect racial n’en est même plus un, tant il tresse la langue de la rue de Los Angeles en 1941 – donc la langue de James Ellroy ici.

La langue d’Ellroy est en soi un univers. Comme Victor Hugo a dressé des œuvres à la gloire de la langue du peuple parisien du XIXème siècle, Herman Melville, la langue des marins et des baleiniers, Joyce, la langue des pubs de Dublin, James Ellroy bâtit son édifice avec les  mots de la Police, des gangs, du Ku-Klux-Klan, de la rue des années 40. Son entreprise titanesque – traverser l’histoire des USA sur des décennies – est autant une entreprise documentaire et narrative que stylistique. Ellroy reconstruit sous nos yeux un monde disparu, et il ne le fait pas comme un historien mais comme un écrivain, en restituant avec une minutie incroyable la parole des acteurs de l’époque. Les historiens français des Annales (Ariès ou Leroy-Ladurie par exemple) rêvaient de la monographie parfaite. Ellroy la fait, avec un talent explosif et captivant.

Une sorte de folie générale s’empare de L.A. le dimanche 7 décembre 1941 à 11h 02.

« Je vais jusqu’à la fenêtre et regarde au dehors.

Un voisin me voit. Nos fenêtres sont grandes ouvertes. Sa radio nous casse les oreilles. Il tend le bras et l’éteint.

Il m’annonce :

-       Les Japonais ont bombardé Pearl Harbor »

Les drapeaux japonais sont de sortie pour servir de crachoirs ou de combustibles, des files de volontaires se forment, les « God Bless America » retentissent partout. Il ne fait pas bon être Japonais dans les rues en folie. Être asiatique tout court car on ne fait guère la différence entre les nationalités aux yeux bridés. Pendant toutes les années qui suivront, jusqu’à la défaite du Japon, les Américains d’origine nippone connaîtront un sort épouvantable, allant jusqu’à la déportation dans des camps sinistres, dignes du Goulag, dans les déserts de l’Arizona ou les montagnes glacées de l’Arkansas.

« Devant le lycée Belmont, des flics ont contraint une douzaine de jeunes Japonais à se coucher à plat ventre sur le sol. Ils les fouillent à la recherche d’une arme, les bourrent de coups de pied et leur appuient un canon de fusil sur la tête. »

Et le génie d’Ellroy est toujours de glisser l’histoire particulière au sein d’un énorme moment de l’Histoire. Un moment de l’histoire qui va faire surgir tous les démons de l’Amérique : haine, racisme, bassesse, égoïsme forcené. L’Amérique d’Ellroy, on le savait depuis toujours, est immonde. Ici encore, il s’en donne à cœur-joie. A commencer par le LAPD, microcosme glauque :

« La police de Los Angeles était une fosse aux serpents. Querelles intestines endémiques entre flics se comportant comme des chefs de guerre de l’époque féodale. L’hötel de Ville était truffé de micros

Le personnage le plus attachant de « Perfidia » est un flic, japonais. Oui, japonais. Intelligent, modéré, spécialiste de technologie adaptée à la police scientifique. Hideo Ashida va être le moteur d’une enquête menée par le LAPD. Il devra non seulement débrouiller les fils d’une affaire de meurtre collectif (une famille japonaise !) mais aussi supporter les sarcasmes et insultes que son origine provoque.

Et l’on croise ainsi – dans cet univers dantesque – des personnages familiers du monde d’Ellroy, ceux qui seront (et pour nous lecteurs, ont déjà été) les héros du Quatuor de Los Angeles : Kay Lake, William Parker, Dudley Smith, … Bien sûr, à ces personnages fictifs s’ajoutent, comme toujours, des personnages réels, hommes politiques, journalistes célèbres, actrices et acteurs de cinéma.

La trame énonciative choisie par Ellroy contribue à ce sentiment de cathédrale littéraire qui se saisit du lecteur. Le récit est découpé en dates et heures (7 décembre 11h02, 9 décembre 10h29 etc.) et chaque moment est raconté par « je », « il, « elle ». Ce croisement permanent des positions de narration serre très étroitement le rythme du récit. Les angles de regard changent et les événements de ces journées nous viennent à travers des personnages qui n’ont rien en commun quant à leur perception. Ce croisement tisse un réel puissant, profondément poétique, constamment étonnant. Il faut dire aussi, même si on en a l’habitude, l’incroyable intelligence de la traduction de Jean-Paul Gratias : il joue à suivre Ellroy dans les méandres étroits du jeu des pronoms personnels et des temps (ah ce passé composé et ce présent qui viennent régulièrement accélérer la narration et donner le sentiment d’un reportage du réel !).

Perfidia est un parfait (rassurez-vous c’est une citation d’Ellroy !) : « post hoc, propter ergo hoc ». Après ça, donc à cause de ça. Le maillon manquant dans la saga de Los Angeles, entreprise littéraire gigantesque et superbe. James Ellroy continue à bâtir la Légende américaine du XXème siècle.

 

Léon-Marc Levy

 


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A propos de l'écrivain

James Ellroy

 

James Ellroy, de son vrai nom Lee Earle Ellroy, (né le 4 mars 1948 à Los Angeles en Californie) est un écrivain de polars américain.

S'affirmant comme « conservateur » et « réactionnaire »1, il dépeint dans son œuvre un monde particulièrement pessimiste et corrompu, dans lequel perce néanmoins la notion de rédemption, fil conducteur de nombre de ses ouvrages. Parmi ceux-ci, on peut citer la série de quatre livres sur Los Angeles dont font partie Le Dahlia noir et L.A. Confidential, sa trilogie Underworld USA qui retrace son histoire des États-Unis de 1958 à 1973, ainsi que son récit autobiographique Ma part d'ombre.

Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma. Il est surnommé American Dog ou le Dog.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil