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Pauline Dubuisson, par Thomas Besch-Kramer

Ecrit par Thomas Besch-Kramer 28.09.18 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Pauline Dubuisson, par Thomas Besch-Kramer

 

« Seuls les livres me permettaient de respirer à nouveau normalement, et je me suis jetée dans la lecture pour m’échapper de cette obscurité qui me compressait le cœur jusqu’à l’âme »,

Pauline Dubuisson

 

Dire qu’il y a des livres à lire… dire qu’il reste des livres à écrire : c’est une promesse d’avenir. Quand je suis entré dans l’Armée, j’avais juré de ne plus lire et de faire corps avec le monde viril des hommes, des armes. Effectivement, pendant trois ans et demi, je ne lis plus – hormis les titres du Figaro et les reportages de Col Bleu.

Dire aussi qu’il y a des livres qui ne sont pas à lire et d’autres, à jamais non-écrits… Dire aussi qu’il y a une industrie du livre comme il y a une industrie de l’armement et une industrie du film grivois.

En mélangeant mes dernières lectures, je dirais qu’il y a aussi des livres à ne pas écrire, des livres de mémoire vive qui livrent et dé-livrent des tourments, par la parole. Cette double-face sans faux plis « lecture/histoire contée » est un paradoxe du livre. Il y a des moments où il vaut mieux parler qu’écrire ; il y a des moments où il vaut mieux écouter et me laisser bercer que dire et écrire. Il y a le lu, le dit et l’écrit.

Un médecin me dit une après-midi : « Vous vivez dans une prison mentale ». C’était sans appel, sans espoir. Sortir de la prison, je le fais tous les matins quand je regarde le ciel bleu percer les nuages filoches et que je prépare le café. Mais la prison demeure ; la prison mentale est ma demeure. J’en meurs à petit feu comme le feu qui allume ma cigarette et attise mon cancer des poumons à venir.

Pauline dit aussi, par la plume de l’auteur Seigle, que la prison à vie est un châtiment à perpétuité alors que la mort, la peine de mort, ne l’est pas. Et je vis à perpétuité dans une prison mentale, une prison menteuse puisque mes pensées ne m’appartiennent plus. Qui pense quand j’écris ?

Des écrivains ont un « nègre » ou un « garçon » qui leur tend de quoi écrire. D’autres ont un(e) secrétaire comme les généraux ont leur aide de camp. Ecrire à plusieurs mains existe dans le monde des livres, monde que je ne fréquente plus.

Je me rends compte, je « réalise » que l’adresse de l’écrit – à qui je m’adresse – est le plus important. Faire sortir des tourments sans être lu par quelqu’un qui m’aime est niais, vain, abscons. Et pourtant, l’écriture peut soigner – mais pas comme les contes racontés par papa-maman ou oncle-tante ou parrain-marraine avant de s’endormir.

A qui je m’adresse forme le style, impose l’emploi de la correction des mots et construit un amour réciproque entre le lu et l’écrit. Un Ange veille sur les Correspondances amicales. Certains disent et donc « pensent », tel André, que le cerveau est un fusible ; qu’il fond au-delà de 20 ampères et que les pensées, mes normes, fondent, fusionnent, se fragmentent à ce moment du choc avec le « réel ». Quand ce que je ne peux plus présenter comme viable, quand ce qui devient souffrance irrépressible atteint le cœur, l’âme, le cerveau et donc l’estomac et les tripes, alors je m’affaisse, je me clive… Ma personnalité n’est plus une personne : elle n’est personne et elle est personne. Ulysse disait, pour se sauver du Cyclope : « je suis personne » : Nemo.

Ruse de la langue, face à la droiture orthonormée de l’esprit cartésien. Ulysse, pour continuer la ruse, est né mot. En plus d’être agile, viril, meneur d’hommes, et amoureux de Pénélope, il est semeur de mots, rusé. Or, la ruse, c’est ce qui est interdit dans les confessionnaux : il faut être transparent à Dieu, à sa faute, son péché, car Dieu voit tout… D’ailleurs rares sont les dialogues, les entre-dits, dans les confessionnaux. Il s’agit d’un interrogatoire irrespectueux, à la différence des interrogatoires policiers ou judiciaires, où le prêtre est un inquisiteur qui ne respecte ni la dignité ni l’intimité. Puis viennent les formules magiques à base de latin ânonné, le col paré de l’étole magique, violette « naturellement ». Interdits et entre-dits ne contournent pas la loi : ils forment une conscience à la culpabilité, à la souffrance, à l’« expiation ».

Tout ceci est bien éloigné du soleil qui brille, de la neige qui poudroie et du bruit régulier du marteau-piqueur. Tout ceci est bien éloigné de la luminothérapie des pilotes qui voient le bleu du ciel et se protègent du soleil à chaque vol, tous les jours !

En fait et pour résumer, les prêtres et autres dévoyés de Dieu sont des singes, des bêtes, des pilotes qui ne savent pas voler ; ils vous emmènent dans le ciel sans connaissances aéronautiques ! Pardonnons-leur car ils proposent et imposent l’enfer sans idées des cieux.

Résultats d’analyse : l’ego, le singe, la bête, le prêtre qui ne sait pas voler – mais qui vole les âmes – sont un mal nécessaire. « Eh ! Go ! » nous disent-ils, sans se demander à quoi va aboutir le vol. Crash ou atterrissage en douceur ? Les Américains disent kiss landings et applaudissent le pilote dans ces circonstances toutes douces de visage embrassé, ombragé.

J’ai rencontré une femme pilote de B737 ; nous passions une soirée festive entre pilotes ; nous buvions à raison et nous jouions au jamboree. Ce n’est pas facile de piloter un bus rempli d’enfants ; ce n’est pas facile de piloter un Airbus rempli de passagers. Mais au Kansas, lors de cette soirée organisée par la pilote, nous étions heureux et fiers d’elle, fiers aussi de notre carrière naissante dans les airs. C’était une vie bohème dans les champs aménagés en airstrips et nous goûtions les barbecues en campagne, les dimanches de repos. Nous volions vers le meeting avec deux coucous, des Cessna, et après avoir parqué les avions, nous nous régalions d’un Chick filet ou d’un hamburger maison.

– Dis donc, Thomas, le Bon Dieu sort et va dans ces pages !

– Ces pages ?

– Oui, tes pages…

– Tu sais, je crois que c’est le dialogue de l’Ange et de la Bête.

– Peut-être…

– Ecoute alors, le roulement de tambour, la trompette…

– Sonnerie « Aux Morts » ?

 

Thomas Besch-Kramer

 


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A propos du rédacteur

Thomas Besch-Kramer

 

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Lauréat du Conseil International d'Etudes Francophones (Ottawa, 2005), je ne cesse d'interroger l'art, les sciences et les religions sur les questions du bien, du mal. J'ai fréquenté les cieux avec l'aviation et les langues avec l'enseignement.