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Paul Fort à la faveur de Brassens

Ecrit par Jean Bogdelin le 07.10.13 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Paul Fort à la faveur de Brassens

 

 

Malbrouck, dont le château se trouve à la jonction de trois frontières, dans le nord-est, était-il un personnage mythique, surgissant goguenard d’une comptine composée pour le Dauphin de France ? Comptine devenue ensuite chant de marche des armées du Roi, puis chanson enfantine dans nos écoles.

 

Malbrouck s’en va-t-en guerre

Mironton, mironton, mirontaine

Malbrouck s’en va-t-en guerre

Ne sait quand reviendra

Le dépliant de l’exposition Brassens, l’été dernier au Château de Malbrouk, se devait de nous ramener à une réalité palpable, sinon historique. Le Château avait en effet un autre nom lorsqu’il fut occupé par le duc de Marlborough, pour lui servir de quartier général, en vue d’envahir la France du Roi-Soleil. Incapable d’aller plus loin, il quitta la place dite forte sans vraiment combattre. Il partit régner ensuite dans les esprits en France, via la comptine, et devint célèbre, tout en étant méconnaissable, vu l’état dépenaillé de son nom.

On n’aurait pu trouver pour Brassens un lieu plus magique, faisant, miraculeusement en sourdine, corps avec la glorieuse comptine, pour nous faire de nouveau entendre ses chansons, plus poétiques les unes que les autres. De leur charme, se dégage en plus un air de famille avec les poèmes de Paul Fort. Pour le sentir, il suffit d’écouter l’une des plus célèbres, la Complainte du petit cheval blanc, que beaucoup prennent pour du Brassens, pur jus.

 

Le petit cheval dans le mauvais temps, qu’il avait donc du courage !

C’était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant

Il n’y avait jamais de beau temps dans ce pauvre paysage. Il n’y avait jamais de printemps, ni derrière ni devant.

Mais toujours il était content, menant les gars du village, à travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.

Sa voiture allait poursuivant sa belle petite queue sauvage. C’est alors qu’il était content, eux derrière et lui devant.

Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu’il était si sage, il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.

Il est mort sans voir le beau temps, qu’il avait donc du courage ! Il est mort sans voir le printemps ni derrière ni devant.


Evidemment, Brassens présentait le poème en strophes plus évidentes, avec les rimes exposées à leur place, au lieu d’être dissimulées, ainsi que la métrique, dans une prétendue prose :

 

Le petit cheval dans le mauvais temps,

Qu’il avait donc du courage !

C’était un petit cheval blanc,

Tous derrière et lui devant.

 

Le succès de la chanson était tel auprès du public qu’il arriva à l’oreille de Paul Fort, à qui Brassens n’avait sollicité aucune autorisation. Le poète ne s’en était pas formalisé. Il se disait simplement content que son poème ait reçu un pareil accueil. Pour se défendre, le chanteur avouait, avec une certaine candeur, que la poésie de Paul Fort lui parlait, à lui tout spécialement. Aussi reprenait-il d’autres poèmes, tels que Comme hier ou Si le Bon Dieu l’avait voulu. Dans Comme hier, Brassens respectait la métrique ainsi que les élisions de Paul Fort. Il présentait simplement le texte à sa manière pour recevoir la musique. Ainsi toute prose apparente devient strophe de poème :

 

Hé ! donn’moi ta bouche, hé ! ma jolie fraise !

L’aube a mis des frais’s plein notre horizon.

Garde tes dindons, moi mes porcs, Thérèse

Ne r’pousse pas du pied mes p’tits cochons.

Va, comme hier ! comme hier ! comme hier !

Si tu ne m’aimes point, c’est moi qui t’aim’rons

L’un tient le couteau, l’autre la cuiller

La vie, c’est toujours la même chanson.


Mais il n’en va pas tout à fait de même pour Si le Bon Dieu l’avait voulu, car en devenant strophe la prose s’est un peu déshabillée, peut-être avec le parti de gagner au change. Pardi.

 

Si le Bon Dieu l’avait voulu

Lanturette, lanturlu

J’aurais connu la Cléopâtre

Et je t’aurais pas connue.

J’aurais connu la Cléopâtre

Et je t’aurais pas connue.

Sans ton amour que j’idolâtre,

Las ! Que fussé-je devenu ?


La prose disait ceci (dans l’Alouette de Paul Fort) :

Si le Bon Dieu l’avait voulu – lanturlurette, lanturlu – j’aurais connu la Cléopâtre, et je ne t’aurais pas connue. Las ! que fussé-je devenu sans ton amour que j’idolâtre ? Mais le Bon Dieu n’a pas voulu – lanturlurette et lanturlu – que je connaisse Cléopâtre. Gloire à Dieu au plus haut des nues !

Les textes du chanteur lui-même font souvent penser à Paul Fort. Le Parapluie par exemple prend une tonalité comparable, alliant simplicité et émotion. Il en est ainsi du reste pour beaucoup de chansons de Brassens, comme Chanson pour l’Auvergnat et la brave Margot. On écoute toujours avec plaisir Le parapluie :

 

Il pleuvait fort sur la grande route

Ell’ cheminait sans parapluie

J’en avais un, volé sans doute

Le matin même à un ami

Courant alors à sa rescousse

Je lui proposais un peu d’abri

En séchant l’eau de sa frimousse

D’un air très doux, ell’ m’a dit oui

Un petit coin d’ parapluie

Contre un coin d’paradis

Elle avait quelque chos’ d’un ange

Un p’tit coin d’ parapluie

Contre un coin d’paradis

Je ne perdais pas au chang’, pardi.

 

Dans la brave Margot, il y a ce refrain (et Margot c’est une égérie souvent vue chez Paul Fort) :

 

Quand Margot dégrafait son corsage

Pour donner la gougoutte à son chat

Tous les gars, tous les gars du village

Etaient là, la la la la la la

Etaient là, la la la la la la


Gougoutte renvoie en écho à ce poème du recueil Chansons à la gauloise de Paul Fort, La goutte au nez, qui commence ainsi :

 

J’ai la goutte au nez. C’est mon chic, c’est ma manière. Goutti, goutta, goutte au nez, c’est comme ça que je suis né.

Le lait obstiné de ma nourrice princière, sur mon petit nez en l’air. J’étais mignon mignonné.


Brassens était à la bonne école, en se plaçant dans la lignée de Paul Fort, qui se réclamait de Villon et Verlaine. Assez délaissé actuellement, Paul Fort attirait pourtant, quand il était jeune, l’estime de Mallarmé, témoin à son mariage, et plus tard celui d’Apollinaire qui fréquentait sa revue Vers et Prose. En 1912, à 40 ans, il a été élu Prince des Poètes, à la Closerie des Lilas. Parmi ses électeurs, on relève Mistral, Carco, et Apollinaire évidemment.

Si le chanteur avait vécu plus longtemps, il aurait sans doute chanté aussi le Bonheur, qui débute ainsi :

 

Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite.

Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite. Il va filer.

Si tu veux le rattraper, cours-y vite, cours-y vite

Si tu veux le rattraper, cours-y vite, il va filer.


Et termine sans qu’on ne s’y attende, étonnant de rythme, en magnifique pendant à la Complainte du Cheval blanc :

 

Saute par-dessus la haie, cours-y vite, cours-y vite.

Saute par-dessus la haie, cours-y vite ! Il a filé !


Sa guitare était là, au bout de la rétrospective, exposée sous une épaisse vitre, dans un sarcophage de verre.

 

Jean Bogdelin

 


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Chroniqueur au "Monde.fr"