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Paris est d’eau, par Raphaël Rouxeville

Ecrit par Raphaël Rouxeville 31.01.19 dans La Une CED, Ecriture, Création poétique

Paris est d’eau, par Raphaël Rouxeville

 

Eponge sous la pluie fine, je suis marcheur, l’abbé Hénocque.

Je traverse Italie en soupe, prends les Gobelins ruisselants jusqu’à la Contrescarpe. La place est aux terrasses vides. Plic-ploc. Et aux rires chinois. Sous des parapluies.

La ville est là. Elle mouille le jour. Le jour. Qu’un à deux fantômes absentent.

La ville pourtant se montre, se voit, dégorge.

Mais toujours hier. Liquide. Toujours à venir.

Le métro s’en va lagune. Mes pieds font tragiquement pfouit-pfouit.

Alors, allons, houba-houba, chercher l’ailleurs.

A Port-Royal, je décide que la pluie fera une vitre infime pour quatre paumes glissantes, d’un côté et de l’autre (à moins que ce ne soit pour six, car je suis le poème).

On accorde alors les lignes de nos mains à cette fontaine, à ce cadeau du ciel. On bricole, comme il nous arrange, nos perpendiculaires, tendues à travers la cascade, où se prennent des gouttes étoilées. On assemble, caressés par l’eau froide, le papillonnement chaud de nos sangs, que nous savons éphémères.

Dans le carreau qui dégouline, nos enfantements sont des ailleurs sublimes, d’étincelles aqueuses ; étincelles rageuses et suaves et odorantes, inestimables et qui ne veulent pas ne pas rien dire, comme l’entre-choc de deux mâchoires, ou ta fourrure dans la neige, ou le fumet d’une tourbe humide.

Car la ville est d’eau. Coulante entre les doigts. Irrémédiablement plus loin.

Voilà La Closerie, puis La Coupole. Dont le nom rouge flotte dans le caniveau, avec les lèvres maquillées de Kiki – la louve blanche – qui ondoient floues, comme jetées dans le port du Havre.

Man Ray aussi a quitté l’atelier. Sous cette averse, il n’y a plus que des fuyards. Miller et Hemingway, chiens de faïence, chiens de yankee, ont fait des provisions buvantes, détaché une barque appontée au Select. Et gagné la Seine. Farewell Montparnasse. Chenal d’Amérique.

La ville glougloute. Paris n’est jamais là.

Houba. Paris s’essore.

Paris n’est qu’un souvenir. Fouit.

Paris n’est que d’avenir. Ploc.

Paris est tous les ailleurs. Plic.

Paris est d’eau. Pfouit.

 

Raphaël Rouxeville

 


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A propos du rédacteur

Raphaël Rouxeville

 

Raphaël Rouxeville est professeur de Lettres. Il est titulaire d’une maîtrise sur les rapports entre l’œuvre de Rimbaud et la chanson.

Attention, après 44 années d'incubation, le virus poétique de Rouxeville a déjà inoculé de nombreuses revues poétiques telles Terre à ciel, Décharge, Le Capital des mots, Lichen et La Cause littéraire. Il est fort probable qu'il n'en restera pas là et qu'il participera, dans les 44 prochaines années, à la pandémie poétique mondiale qui, selon tous les experts, devrait sévir vers 2050.