Identification

Parecchie soli, parecchie visi

Ecrit par Elisabeth Guerrier 01.05.11 dans La Une CED, Ecriture, Création poétique, Chroniques Ecritures Dossiers

Parecchie soli, parecchie visi

Le lézard a senti passer sur son dos l’ongle du destin en traversant la route déjà bleue de chaleur.
Il a accéléré. J’ai ralenti.
Partir pour endosser les collines et pleurer comme il se doit à la vue des premiers champs d’oliviers.
Partir pour grimper un peu dans l’immuable sous la cime protectrice des cyprès.
Les glycines blanches et les vignes encore inhibées par l’hiver.
Ouvrir la route, couper en plein à travers.
Partir.
Mais soudain, j’ai dû m’arrêter.
Plus de quatre milliers faisant tous face à l’ Ouest, alignés parfaitement sur le flanc de la colline.
Ils ont surgi coupant en plein à travers la rêverie du voyage, en plein à travers l’idée de la rêverie.

Plus d’idée, plus de rêverie, plus de voyage.
Ils ont levé leurs huit mille bras à travers la route.
J’ai dû m’arrêter.
A une vingtaine de kilomètres de l’exubérance florentine, je les ai retrouvés.
Engloutis sous des terres dont ils ne connaissaient rien.
Dans un pays dont ils ne parlaient pas la langue.
Pour une cause qui les dépassait, broyés dans des rouages dont on a perçu la force mais dont personne ne saura jamais le coût.
La paix est un état de la guerre.
Garçons, garçons aux rires un peu niais qui adhèrent encore à l’enfance.
Vingt ans ?
Dix-huit ans ?
De toutes les couleurs, ils dorment ici aussi.
Jusqu’à l’instant de leur réveil la route est douce au toucher.
Leur silence dure depuis assez longtemps pour qu’on en ait oublié le vacarme.
Sur ces hectares en pente douce, ils se sont relevés comme un seul homme et leur foule est devenue inconcevable.
Pour nous, passant, l’odeur, la peur, l’outrage du sacrifice, la solitude insatiable de l’agonie, inconcevables.
Comme ils sont sages, dormant côte à côte sous les signes de bétons blancs de leur religions.
Si sages sous leur croix, leurs étoiles de David.
Avant, avant que leur corps ne s’affaisse, chacun sa foi, chacun son doute.
Avant que leurs intestins ne se vident, chacun son rêve et la couleur de ses yeux.
Mais en accrochant leurs poings au dernier souffle qui les a perdus, ils ont pleuré.
Tous.
Perdus pour nous.
Perdus pour eux, là, au creux des hanches de la Toscane.
Ils ont gardé leurs dieux pour plus tard.
Dans le sol généreux qui déjà les absorbe et qui nous donne les grappes du vin que l’on boira.
Tous, ils ont appelé leurs mères.

 

Elisabeth Guerrier


  • Vu : 1813

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Elisabeth Guerrier

Lire tous les textes d'Elisabeth Guerrier

 

Rédactrice


Poésie

Artiste/Peinture/Art Digital

Auteur(e) : "IsolementS"

Sites :

http://guerrierart.com/

http://guerrierpoesie.blogspot.com/