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Par le vent pleuré, Ron Rash

Ecrit par André Angot 08.11.17 dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Seuil

Par le vent pleuré, août 2017, trad. anglais (USA) Isabelle Reinharez, 208 pages, 19,50 €

Ecrivain(s): Ron Rash Edition: Seuil

Par le vent pleuré, Ron Rash

 

La découverte macabre d’ossements humains au bord d’une petite rivière bordant un bourg des Appalaches va être l’occasion pour Eugène Matney, écrivain raté noyant les ruines de sa vie personnelle dans les brumes de l’alcool, de replonger dans un douloureux passé.

50 ans auparavant, au cours de l’été, Eugène et son frère lors d’une banale partie de pêche vont voir leurs vies bouleversées par une ondine surgissant des flots : Ligeia Mosely, sirène sexuelle, éclaireuse d’un monde nouveau, symbole d’une révolution qui va marquer leurs destins.

Dans ce court roman, proche de la « novella », Ron Rash se sert de la structure du polar pour revenir sur ses thèmes de prédilection.

Une fois de plus l’eau, comme dans les légendes celtiques qui lui sont chères, est associée à la mort.

De sa voix singulière et cynique, il joue avec l’intensité dramatique pour croquer le portrait d’homme pris dans le piège d’une existence vouée à la solitude infinie et le chagrin le plus implacable.

Une interrogation magnifique sur la vérité, l’innocence et la culpabilité.

Une ligne de scission où le poids des traditions familiales sera balayé par cet effondrement d’anciennes valeurs au profit d’un monde nouveau, où va se livrer à travers les personnages ce combat violent des fragiles forces du bien et celles triomphantes du faux.

Eugène devra alors affronter le passé douloureux et revenir dans une lente exploration de ses souvenirs au berceau de sa jeunesse où violence et mensonge, manipulation et folie ont forgé et façonné son pitoyable et approximatif destin.

The risen est l’histoire de la résurrection de Ligeia – you know – une héroïne d’Edgar Poe. L’héroïne extraordinaire va ce coup-ci couler à nouveau dans les veines de deux frangins. Des bras opposés. Comme la main droite et la main sinistre. Celles qui ont fait coulé tant d’encre. De Kant à Pasteur, de Péguy à Tournier.

Une astuce de Ron est dans le splendide incipit en italiques. Mais on ne peut pas comprendre tout de suite. Une autre astuce est le portrait détaillé de l’assassin, assez tôt dans l’ouvrage, mais le fil de la lecture l’emporte. Avec mille autres astuces. Et mille astuces, ça fait un sacré bouquin.

Coup de maître de la dentelle : les alternances passé-présent coulent de source. Le passé est si puissant ici que le présent se laisse envahir. Oui, le présent est aussi fait des non-dits du passé. Là, le narrateur alcoolo va jouer le pire rôle de sa vie de raté : accoucher son frère, chirurgien. Le monde à l’envers.

Eugène, bien né ou mal né, soupçonne son frère. Il soupçonne d’ailleurs quasiment tout le monde. Le grand-père tyrannique et omniscient vaudra un bon détour. Médecin du village, il sait tout sur tout le monde. Enfin, il savait. 50 ans après, aujourd’hui, il est mort le vieux.

Pistes, impasses, fausses routes, croisées de chemins, hors pistes. Ainsi va la forme du roman policier.

Et puis est-ce bien important de savoir qui est coupable, qui est lâche, qui ordonne, qui exécute, qui qui quoi ? Les justes lecteurs sont si injustes avec les juges. Ils n’ont pas tort. Ron Rash nous le démontre encore une fois ici, alcoolisme du narrateur à l’appui.

« Je suis l’un des derniers, dans ce comté, à n’avoir ni portable ni ordinateur, parce que je n’en ai pas besoin. Je garde ma ligne fixe uniquement dans l’espoir qu’un jour je décrocherai et j’entendrai la voix de ma fille ».

Ron Rash nous montre encore une fois qu’un bon roman est puissance de mensonges et d’erreurs que le lecteur débrouille pour devenir plus intelligent.

Même si les premières amours laissent trop et trop souvent de traces, les sirènes retournent toujours au fond des mers.

 

André Angot

 


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A propos de l'écrivain

Ron Rash

 

Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, a écrit à ce jour trois recueils de poèmes, quatre de nouvelles (dont un finaliste du PEN/Faulkner Award 200, et trois autres romans – tous lauréats de plusieurs prix littéraires. Ses nouvelles et poèmes ont été publiés, entre autres, dans The Yale Review, la Sewanee Review, la Southern Review. Son premier roman, Un Pied au paradis, unanimement loué par la critique, a été récompensé par l’Appalachian Book of the Year et le Novello Literary Award. Son dernier recueil de nouvelles, Burning Bright, a obtenu en 2010 le prestigieux Frank O’Connor Award. Il est actuellement titulaire de la chaire John Parris d’Appalachian Studies à la Western Carolina University. Il vit dans les Appalaches, berceau de sa famille depuis 1750 (source éditeur).

 

A propos du rédacteur

André Angot

 

André Angot

Spécialiste de littérature américaine. Du nord au sud. D’est en ouest. Il rénove une maison dans le Dauphiné.