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Où j’ai laissé mon âme, Jérôme Ferrari

Ecrit par Isabelle Siryani 27.01.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Actes Sud

Où j’ai laissé mon âme, 160 pages, 17,30 €

Ecrivain(s): Jérôme Ferrari Edition: Actes Sud

Où j’ai laissé mon âme, Jérôme Ferrari

 

Où j’ai laissé mon âme lui fait mal. A l’âme. Car il lui parle, il l’interroge. Il exige d’elle des réponses tout en sachant qu’il n’y en a pas. C’est là tout l’art de Jérôme Ferrari. Poser les questions sans les poser. Retourner nos tripes sans avoir l’air d’y toucher. Sans violence, alors que si, c’est violent. Le roman est puissant, fort et exigeant. Historiquement juste et douloureux, même s’il n’est que fiction, et profond comme on l’attend d’un roman de guerre. Mais c’est aussi un roman d’amour. Où de l’amour ? Une relation de frères d’armes entre deux hommes, deux soldats, deux gradés pendant la bataille d’Alger. Oui c’est bien une forme d’amour. Deux héros. Deux héros, vraiment ? Est-on héros quand on a honte ? Est-on héros et coupable à la fois ? Un roman de guerre, d’honneur et d’amour donc, mais avant tout un roman d’hainamoration.

 

Où l’adoration vire à la haine…

Deux âmes. Le plus jeune, le lieutenant Andréani d’abord, qui ouvre le roman à la première personne en un long monologue et nous fait part de son amour, de son respect, de son admiration pour celui qui était son mentor, l’autre âme. La première fois qu’Andréani tue, c’est à coups de pioche un soldat italien qui volait des poules dans son village. Il s’engage dans l’armée et est envoyé à Diên Biên Phu pour atterrir dans les camps du Viêt Minh. C’est là. Là dans l’humidité d’une mousson et au cœur d’une défaite, qu’il rencontre l’autre, son compagnon de captivité, le capitaine Degorce. Là qu’il va voir en lui, plus âgé, plus gradé, plus expérimenté, un mentor, là que des liens de sang et de mémoire vont se tisser. Mais plus tard, à Alger, au cœur d’une autre guerre, aride celle-là, et souterraine, c’est un autre capitaine qu’il retrouve, un capitaine qu’il ne reconnaît plus.

Le capitaine André Degorce, lui, était promis au concours de l’école normale supérieure. Mais, résistant, c’est d’abord à Buchenwald qu’il échoue après avoir été torturé par la Gestapo. Très pieux, il épouse à son retour une veuve de guerre corse plus âgée, Marie-Jeanne. Puis, la guerre encore le renvoie dans les camps de prisonniers Viêt. Héros de guerre dans toute sa splendeur, quand il retrouve Andréani à Alger en 1957, c’est pour diriger le service des renseignements suite aux attentats meurtriers perpétrés par le FLN. Tous les moyens sont bons alors pour mettre un terme aux attentats sanglants à commencer par la torture. Le destin est farceur puisque c’est maintenant lui, l’éternel torturé, qui doit torturer. Et son âme ? Torturée. Aucune pitié pour l’âme. Après tout c’est la guerre.

De victime à bourreau

Degorce est catholique pratiquant et déporté de guerre, comment alors ? Tiraillé entre ses convictions, son devoir et son dégoût de la torture, le capitaine est dévoré d’interrogations. Mais les lettres à sa femme et la lecture de la Bible ne lui suffisent bientôt plus. Andréani, lui, assiste à la perdition de son héros, il ne le comprend plus. Lui, qui ne se pose aucune question, qui exécute les ordres comme il exécute les prisonniers après les avoir torturés sans scrupules, en bon bourreau fonctionnaire qu’il est devenu. Après tout, ont-ils eu de la pitié pour les victimes lors des attentats ceux qui passent entre ses mains ? Andréani n’a bientôt plus d’admiration pour Degorce mais de la haine envers celui qu’il trouve hypocrite et veut le forcer à se confronter à ses contradictions et bassesses. Le lieutenant ne supporte plus les scrupules de son capitaine « Vous êtes un bourreau et un assassin, lui assène-t-il, le monde ne sait plus qui vous êtes et Dieu n’existe pas ».

« Aucune victime n’a jamais eu le moindre mal à se transformer en bourreau, au plus petit changement de circonstances ».

Où se trouve le bien du mal, et la trahison ? Doit-on rester fidèle à un camp qu’on juge coupable ou dissident ?

Quel camp choisir alors pour nous lecteur impassible ? Qu’aurions-nous fait ? Que ferions-nous ? Sous l’habile plume de Ferrari, l’empathie qu’on éprouve pour Degorce, ses nuées d’interrogations, sa culpabilité, son humanité contrariée, se transforment presque en rejet. On finit par préférer l’attitude entière du bourreau Andréani au comportement trop ambigu et lâche du donneur d’ordre Degorce qui cherche presque l’absolution auprès de Tahar Hadj Nacer, le chef de la rébellion. Mais la voix d’Andréani s’élève à nouveau, impitoyable et glaciale :

« Nos missions n’étaient pas différentes. (…) Nous étions des soldats, mon capitaine, et il ne nous appartenait pas de choisir de quelle façon faire la guerre (…) moi aussi, j’aurais préféré le tumulte et le sang des combats à l’affreuse monotonie de cette chasse aux renseignements, mais un tel choix ne nous a pas été offert. (…) Vous vous demandez encore comment il est possible que vous soyez devenu un bourreau, un assassin. Oh, mon capitaine, c’est pourtant la vérité, il n’y a rien d’impossible : vous êtes un bourreau et un assassin. Vous n’y pouvez plus rien, même si vous êtes encore incapable de l’accepter. Le passé disparaît dans l’oubli, mon capitaine, mais rien ne peut le racheter ».

Où j’ai laissé mon âme est un livre d’homme qui nous rappelle à nos propres contradictions et qu’il est bon de lire dans l’actuel climat de terreur. Faut-il se laisser aveugler par la haine ? Qui de l’homme qui obéit comme un fonctionnaire, comme un robot et se mue tortionnaire au nom de la guerre et de ses victimes, ou de celui qui s’interroge, se débat, s’émeut  et semble perdre son âme, qui est le juste, qui est le bon ? Il n’y a pas de bon. Tout est mauvais et tout est sale. Et c’est en cela que ce livre est une claque, superbe et douloureuse, qui nous confronte aux temps de guerre où la permanence meurtrière et aveugle force l’homme dans un calvaire manichéen sans fond et sans réponses. Où j’ai laissé mon âme n’offre aucune certitude, juste une nuée de questions humanistes troublantes et le sentiment d’assister impuissant à une quête impossible et inéluctable du bien dans le mal.

« Car j’ai aussi appris que le mal n’est pas l’opposé du bien : les frontières du bien et du mal sont brouillées, ils se mêlent l’un à l’autre et deviennent indiscernables dans la morne grisaille qui recouvre tout et c’est cela, le mal ».

 

Isabelle Siryani

 


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A propos de l'écrivain

Jérôme Ferrari

 

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari a enseigné la philosophie en Algérie, en Corse avant d’occuper un poste à Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis. Il est l’auteur de Dans le secret (2007), Balco Atlantico (2008), Un dieu un animal (2008, prix Landerneau), Où j’ai laissé mon âme (2010, prix roman France Télévisions, prix Initiales, prix Larbaud, Grand Prix Poncetton de la SGDL pour l’ensemble de son œuvre), Le sermon sur la chute de Rome (2012).

 

A propos du rédacteur

Isabelle Siryani

 

Artiste, cinéphile, parisienne de jour et de nuit, Isabelle Siryani est une passionnée qui se rêvait violoniste, reporter de guerre, peintre, danseuse et réalisatrice. Son master audiovisuel en poche, elle est atteinte d’ennui foudroyant chronique et comprend vite que son bonheur se joue sur le papier. Entre humour et séduction, dans l’écriture comme dans la vie, chaque rencontre est pour elle une inspiration. Sensible au double « je », ce n’est pas un hasard si Isabelle a choisi d’intituler son premier roman Mélatonine et d’y perdre son héroïne entre les jours et les nuits.