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Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli

Ecrit par Emmanuelle Caminade 22.08.14 dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Actes Sud

Orphelins de Dieu, août 2014, 240 pages, 20 €

Ecrivain(s): Marc Biancarelli Edition: Actes Sud

Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli

 

Auteur de nombreux ouvrages publiés en corse et en français chez des éditeurs insulaires, Marc Biancarelli ne commença à se faire connaître sur le continent qu’avec la traduction de son deuxième roman, Murtoriu, parue en 2012 au domaine étranger d’Actes Sud. Un livre magnifique dont la visibilité fut peut-être un peu atténuée par le succès du Goncourt.

Orphelins de Dieu, écrit, lui, en français, devrait assurer à cet auteur une renommée méritée. Sorte d’anti-western se déroulant dans la Corse du XIXème siècle et nous faisant chevaucher avec ses héros vers la frontière du bien et du mal sans le moindre manichéisme, ce roman violent, sanglant mais non exempt de dérision ni de tendresse, dont la beauté du style subjugue le lecteur dès les premières lignes, revêt en effet une dimension intemporelle et universelle qui vient éclairer le présent. Un roman puissant aux accents épiques et aux interrogations philosophiques se présentant aussi comme une vaste rêverie plongeant dans la mémoire des hommes pour nous inviter à la réflexion.

Passionné par le passé de l’Amérique et grand amateur, entre autres, des romans de Cormac McCarthy et des films des frères Coen, Marc Biancarelli revisite à son tour le genre et l’enrichit de multiples résonances, renvoyant tant par les thèmes ou les décors que par le style au grand romancier américain contemporain influencé par Conrad, et ravivant chez le lecteur les grands récits mythiques de l’Antiquité, les épopées guerrières de L’Illiade et plus encore de L’Eneïde, tout en s’inscrivant ostensiblement dans la lignée de L’Enfer de Dante. Avec une impressionnante maîtrise, l’auteur articule un double récit autour d’un couple aussi attachant qu’improbable inspiré de celui de True Grit, approfondissant et complexifiant le héros des frères Coen en empruntant également de nombreux traits à un célèbre bandit corse bien éloigné de la représentation romantique du « bandit d’honneur » de Dumas et de Mérimée ou même de Flaubert, créant ainsi le sublime personnage d’Ange Colomba ditl’Infernu, porteur à lui seul de toute la tragédie humaine. Et la Corse, très présente dans son histoire mais aussi dans la variété de ses paysages de marais et de salines, « de cistes ébouriffés à la sève poisseuse », ou de crêtes de granit rouge évoquant l’Ouest américain, s’affirme dans ce roman comme un territoire « d’expérimentation du pire », et plus largement comme ce merveilleux « laboratoire de l’Universel » dont parlait Jérôme Ferrari dans son premier livre.

Quatre épouvantables canailles ayant fait de l’innocent berger « Petit Charles » un monstre en lui tranchant la langue et en le défigurant cruellement, sa grande sœur, fruste paysanne ivre de rage face à cette injustice, n’est plus que désir de vengeance. Après avoir ruminé sa haine pendant deux ans, elle n’hésite pas à venir chercher jusque dans son « cul-de-basse-fosse » un tueur à gages du pays réputé pour sa sauvagerie inégalable. D’abord réticent, cet homme vieillissant alcoolique et malade qui commençait à envisager sa retraite se laisse convaincre par la détermination de cette jeune fille qui ne manque pas de cran, acceptant ce « dernier contrat » moyennant un important pécule, mais aussi, plus difficilement, sa présence à ses côtés. Traquant ces barbares qui doivent payer pour le mal qu’ils ont fait, ils chevaucheront et bivouaqueront ainsi de longs jours ensemble dans une nature montagneuse sauvage. Un voyage qui sera pour Ange le dernier mais le premier pour Vénérande, et qui leur fera franchir tous deux « la porte des Enfers ». Et, entre ces êtres solitaires dont l’un semble tendre à l’autre le miroir de sa jeunesse, s’instaurera un étrange rapport de maître à disciple, chacun semblant pour l’autre l’instrument de sa damnation comme, peut-être, de sa rédemption.

« L’Empire était mort à Sedan » mais « on aurait pu être là au bout du monde ou à la fin des temps ». Très vite l’échelle est donnée, une échelle permettant de mieux embrasser rétrospectivement le destin des miséreux pris dans la tourmente d’une longue époque troublée, éternels vaincus de l’Histoire : « des orphelins de Dieu. De ces jeunes combattants que le destin a jetés par les chemins ». Surplombant un horizon marin embrumé, une antique bâtisse de pierre sèche « écrasée par un temps et des scènes immuables » abrite une femme aux rides précoces qui semble ne plus faire partie du monde des vivants. Egarée dans sa folie, « abandonnée à son songe terrifiant », elle revoit ce passé mort qui continue de l’oppresser.

Son aventure nous est contée dès le second chapitre par un narrateur extérieur faisant revivre le premier contact de Vénérande avec l’Infernu, tandis que le second récit, issu des rêveries de ce « fils de la cité dolente » se remémorant le parcours de sa vie, s’installe peu après, remontant quarante ans en arrière quand Ange fut « un des plus jeunes contumaces à accompagner les bandes funestes qui avaient dévasté le pays ». Des hordes d’insoumis, de rebelles devenus mercenaires qui s’étaient exilés en Toscane, y combattant les troupes du Grand-Duc en se livrant à moult exactions et tueries ; et qui avaient trouvé refuge dans cette Maremme à l’humidité pestilentielle évoquant le cinquième cercle de l’Enfer, celui où expient dans la vase du Styx les hommes qui péchèrent du fait de leur colère…

Marc Biancarelli mène avec brio ces deux récits de front, glissant avec fluidité de l’un à l’autre, ne se contentant pas de les alterner mais les entremêlant, le « je » de l’Infernu pénétrant le premier et supplantant peu à peu le narrateur extérieur dans le second en s’adressant à Vénérande pour lui transmettre son histoire. Et avec un sens dramatique aigu il ajoute un ultime et très compassionnel flash-back remontant à l’enfance de l’Infernu qui vient encore éclairer son rude récit. Un récit ayant évolué de la fanfaronnade à la lucidité, émaillé de mises en garde et de réflexions, qui va le mener aux regrets. Cette transmission s’avère alors aussi confession : celle d’un homme dont le destin a basculé irrémédiablement comme vient de basculer celui de la jeune Vénérande. D’un homme devenu sage trop tard qui aspire à la paix de son âme et tente de donner sens à cette vie absurde de violence en l’érigeant en contre-exemple édifiant. Pour amener sa compagne de route à comprendre ses propres errements et à faire face à ses démons, pour la dissuader de cette vaine rage guerrière ou vengeresse :

« Te faudra-t-il une vie pour te retourner, et comprendre et expier ? »

Si l’ampleur du souffle et le ton apaisé qui sous-tendent ce roman lui donnent une grande unité, l’écriture en est très variée, sachant, dans les dialogues ou les longues tirades en italique, épouser l’assurance et l’insolence gouailleuse de cette paysanne inculte dont le doute vient progressivement entamer la détermination tandis qu’une excitation inconnue la soulève ; ou traduire la langue orale del’Infernu, si juste et touchante dans sa simplicité abrupte et sa sincérité. Une écriture parfois haletante, qui s’allonge et s’emballe aussi en accumulant les « et », ou en s’appuyant sur des répétitions et des refrains. Une écriture très visuelle qui brosse les paysages et les portraits en puissantes touches et saisit avec fulgurance les scènes d’action dans un rendu très cinématographique.

Orphelins de Dieu emporte ainsi le lecteur dans ses méandres avec une force inéluctable et sereine n’excluant pas les remous et les turbulences. Ravivant la mémoire et « imprimant la légende » de tous ces combattants oubliés des causes perdues – des Corses bien sûr mais plus largement des hommes de tout temps et de tout lieu que la misère et l’injustice ont poussés au pire, Marc Biancarelli transcende le réel en donnant à son roman la dimension des grands récits fondateurs. Il fait ainsi pénétrer ces miséreux dans cette maison littéraire que pourrait aussi symboliser l’antique bâtisse ouvrant le roman. Un roman expiatoire et libérateur rendant également humblement hommage à tous ces poètes vénérés qui accompagnèrent l’auteur dans ce livre comme (toutes proportions gardées) Virgile soutint Dante dans la difficile entreprise de sa Comédie.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Marc Biancarelli

 

Né en 1968, Marc Biancarelli est enseignant de langue corse. Poète, nouvelliste, dramaturge et romancier, il a publié de nombreux ouvrages en corse et en français, pour l’essentiel aux éditions Albiana, où la version originale de Murtoriu (Actes Sud, 2012) a paru en 2009.

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.