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Ordinaire, Sophie G. Lucas

Ecrit par Balval Ekel 17.11.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie

Ordinaire, éd. La Porte, 2016, 20 pages, 3,80 €

Ecrivain(s): Sophie G. Lucas

Ordinaire, Sophie G. Lucas

 

La vie comme tout le monde

La poésie autrement

« est-ce qu’on ne pourrait

pas faire un peu plus de bruit

avec nos vies »

C’est ce à quoi s’emploie le poète Sophie G. Lucas.

Depuis Moujik Moujik paru en 2012 et en cours de réédition – recueil qui fera date dans le panorama de la poésie contemporaine –, cette auteure explore tous les recoins de la vie offerte au plus grand nombre. De la routine de chacun, elle fait un évènement, un temps fort du destin commun.

Les personnages de ses poèmes regardent les jours qui rallongent, surveillent leurs enfants dans un parc, dansent un peu dans leur cuisine en écoutant la radio, prennent le courrier en ouvrant la boîte aux lettres au fond du jardin, font leurs courses au supermarché, une soirée barbecue entre voisins, la vaisselle, et fument une cigarette dehors dans la nuit. Leur univers ressemble au nôtre entre les traites de la maison, les bons de réduction, les publicités à la radio ou les prospectus dans la boîte. On y retrouve la banalité de nos décors : les sets de table tachés, la toile cirée, la télé allumée fort, le café dans le verre pyrex, la véranda, les pavillons bien rangés, les portiques et les caméras.

Mais il suffit d’un coup d’œil, d’un geste, d’une pensée pour que l’ordinaire de la vie acquière sa dimension tragique, son poids, et que les titres des chansons et musiques si souvent entendues révèlent les complots ourdis contre nous par le destin. La poésie de Sophie G. Lucas dit les tentatives avortées de dialogues, le repli sur les sensations, les soliloques, la fragilité des êtres invisibles soumis à de pauvres rituels. Ainsi Learning to fly des Pink Floyd accompagne-t-il cette femme partie chercher son courrier :

« ça fait l’oiseau des pans

de la robe de chambre ouverte

par-dessus son jean et son pull

quand elle

marche

dans le jardin jusqu’à

la boîte aux lettres »

C’est une journée pour elle mais en plein après-midi en découvrant des prospectus en guise de courrier, le vide de sa vie devient flagrant :

« elle ne referme pas

la boîte clac clac

sous le vent brisant

le silence des pavillons

bien rangés les fleurs

entourées de pierres

elle pense à un cimetière »

La modestie habite ces existences dont l’unique point d’appui semble être des chansons inspiratrices des poèmes et qui leur servent de titre : Perfect day de Lou Reed, Where are we now de David Bowie, Helpless de Neil Young, Fall de Devendra Banhart, You know I’m not good de Amy Winehouse, etc…

La vie se déploie ici en minuscules et les verbes ne connaissent pas l’avenir – à peine si l’on peut prévoir les sept jours suivants :

« les bons de réduction

elle y lit l’avenir pour la semaine »

Qu’une pensée audacieuse apparaisse, elle est aussitôt réduite à des parenthèses, ainsi cette femme dans son jardin faisant le constat qu’elle vieillit :

« la lumière a perdu du terrain autrefois

elle jouait là avec les ombres

(une autre vie) »

L’existence tient tout entière en un geste pour ceux qui ne sont ni des héros ni des rebelles. A l’entrée du supermarché :

« elle écrase son mégot dans

le petit tas de sable

là sous l’énorme flèche de peur »

Parfois un seul mot, un signe même comme l’esperluette, peut creuser le fossé entre celle qui a tout et celle qui n’a rien :

« & elle la fille & sa nuque & sa bouche &

(…)

& la fille se lève et lui sourit

& rejoint les dos des hommes

Dans la fumée & bière & rires forts

& une musique saturée

Elle serre sa canette

& les mains froides »

Parfois la phrase s’émiette accordée au rythme du cœur qui s’emballe :

« deux jours

qu’elle n’est pas allée travailler

pour voir

ce que cela fait

d’être encore vivante »

A ne pas confondre avec le rythme de la mort en soi imposé par le consumérisme :

« elle taca tac taca tac sur le parking

du supermarché

tremblements de caddie

jusque gorge »

Sophie G. Lucas montre comment notre vulnérabilité d’êtres ordinaires peut être consolée ou creusée par la beauté familière des chansons mettant en exergue de son recueil cette citation de John Lennon extraite de Ordinary people :

« We’re ordinary people

we don’t know which way to go

cuz we’re ordinary people »

Dans les derniers poèmes, cependant, on entrevoit la liberté et le bonheur dont on s’était privé :

« quelque chose est en train de changer »

Et dans le visage de l’autre :

« rien dessus

mais dedans plein »

Ordinaire est un recueil pour changer des poèmes maniérés, artificiels, appris à l’école, et des poèmes abscons proposés par des techniciens de la littérature depuis ces trente dernières années. Il s’adresse à ceux qui ne savaient pas qu’ils aimaient la poésie et à ceux qui l’apprécient.

On peut se procurer ce livret en écrivant à l’éditeur, Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin, 02000, contre un chèque de 3,80 €

 

Balval Ekel

 


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A propos de l'écrivain

Sophie G. Lucas

Poète nantaise Sophie G. Lucas est née en 1968 à Saint-Nazaire. Révélée avec son recueil Nègre blanche (Le dé bleu, 2007) qui a reçu le Prix de Poésie de la ville d’Angers présidé par James Sacré, elle a notamment publié aux états civils Notown (2007) et Moujik Moujik (2010).

Elle partage son écriture entre une démarche autobiographique et intime, et une approche sociale et documentaire.

 

 

A propos du rédacteur

Balval Ekel

 

Balval Ekel vit entourée de livres et de gens qui les aiment. C’est une chance qu’elle essaie de transmettre aux adolescents avec qui elle travaille. Elle est l’auteur de deux livres : Elek Bacsik, un homme dans la nuit, consacré à son père, et Le Bunker, sixième témoignage, éditions Jacques Flament.