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Orance, Ahmed Slama (par Germain Tramier)

Ecrit par Germain Tramier 23.10.18 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman

Orance, éditions Incipit en W, septembre 2018, 100 pages, 15 €

Ecrivain(s): Ahmed Slama

Orance, Ahmed Slama (par Germain Tramier)


Il croyait avoir isolé son problème, deux syllabes et quatre lettres, Oran ; cloche de verre des passions tristes.

Après Remembrance, récit d’enfance en hyperliens, Ahmed Slama revient avec Orance, son premier roman : biographie imaginaire, celle d’une enfance oranaise, d’une adolescence et d’une jeunesse, tentant de se soustraire à cette ville-cadavre qui l’entrave.

Orance, que l’on pourrait qualifier d’autobiographie fictive  à la troisième personne, nous plonge dès la première errance du personnage au cœur d’une ville étrangère, cet Oran où il s’ennuie, fantasme sur des relations interdites, comme sur cet ailleurs, la France tout aussi lointaine.

Nous sommes frappés dès l’abord du roman par son style, un vocabulaire fourni, des mots qui s’agencent pour reconstruire sonorement des lieux, des matières. La phrase est sans cesse éclatée, zébrée pourrait-on dire de nombreuses virgules ; elle nous jette des impressions comme un courant de conscience appliqué à tout dire du monde. Ces impressions sortent la description de son rôle traditionnel, cette parenthèse sémantique qui coupe la progression narrative, et devient partie nécessaire de l’histoire, recherche de l’espace à imaginer. On pourrait qualifier cette écriture, mais le terme, galvaudé, n’est pas nouveau, d’impressionnisme littéraire : « Ils eurent cette impression commune de rouler des heures, fange poussiéreuse, le fourgon avançait sur d’anciennes ornières, traces de pneus, horizon chaotique, hormis ces détritus – vestiges de poubelles, sachets en plastiques mouchetés de trous qui nappaient les alentours ; ils virevoltaient, drapeau d’une patrie sans nom –, ici où là des éboulis divers, et par instants, mirages subreptices, la mer ». Le plus souvent, les surfaces décrites, les murs craquelés, les tables rouillées, désignent un univers vieilli, qui s’accorde au propos d’ensemble, à savoir dénoncer dans tous ses aspects la décrépitude d’une ville : « Kamel gueulait son nom, l’invitait à le rejoindre, là, ils s’assirent parmi les chaises bancales faites de cet inox, tube creux contaminé de rouille, qui râpait les dalles ».

Pour le sujet du livre, il était trouvé dès le titre : Orance associe l’idée d’une parenthèse marchée sans but et cette ville qui ne laisse aucune perspective, emmurée derrière ses traditions, sa religion, ses nombreuses problématiques : précarité, tabou sexuel, femmes sacrifiées. Oran apparaît comme la ville de l’éternel présent, du présent passé qu’on quitte avec difficulté, comme le note le personnage : « (…) il fit part à Kamel de ses vues quand à cet Oran qui s’effritait, redevenait poussière. Il évoqua un chapelet de noms, tous ces gens qui avaient quitté Oran. Il glosa au sujet des rescapés qui, torturés par le besoin de bouger, ne faisaient plus que gesticuler ici-bas, sans but, avec la poussière pour unique compagne, prêtre à les enterrer vivants ». De cet enfer lassé, les femmes sont les premières ombres, accrochées dès l’enfance par le devenir-mère, dressées à accomplir les tâches domestiques ; on reconnaît d’ailleurs leur vertu aux callosités de leurs phalanges. Elles ne peuvent tenir, dans les mœurs, que deux rôles séparés, deux avatars : « leur imaginaire ne parvenant à tracer aux femmes que les figures de putes ou de mères ; les premières on en usait pour assouvir ses pulsions, on s’y frottait, on en épuisait le contenu, « toute manière, elles sont bonnes qu’à ça » ; quant aux secondes, non, c’était de celles que l’on respecte, que l’on protège, matrices de la progéniture ». Cette pression sociale se manifeste dès l’abord du livre par les regards que le voisinage jette à la mère du personnage : l’accoucheuse d’ange que son mari vient de quitter, qui ne peut faire autrement que d’élever seule ses enfants ; inutile de préciser que cette indépendance inquiète : « (…) et derrière elle, fenêtre, on distinguait les braises stellaires qui commençaient de s’éteindre, l’agrégat de bâtiment à l’entour, terrasses et balcons où se dressait la toile oculaire ; c’est qu’on l’épiait cette femme singulière, depuis son arrivée ici, quartier pauvre, elle aiguisait de ces curiosités, jamais épanchées ».

Dans ce huit-clos urbain, il ne peut exister que des amours pauvres, ceux qu’on ne peut incarner, baisers proscrits dans la rue, et ceux qu’on réalise, amours fantoches des bordels ; impossible est donc de lier la tendresse au corps. Le personnage cherche pourtant cette femme imaginaire, cette Lily rêvée, car la Lily de chair, celle qu’il rencontre à la fac, il ne la voit que par intermittence, à la manière de deux amis, deux cousins prétendus, pour ne pas éveiller les soupçons. Est-ce à dire que Orance est un roman d’amour ? Il est un récit du fantasme comme le sont la plupart des livres ; la quête du personnage étant de se rapprocher d’une histoire qui, sans cesse, manque et le pousse imperceptiblement aux rives de la ville. Car ce n’est que dans la mer, aux abords de la mer, que peut naître la transgression ; à l’image du premier amour du personnage, Ghizlaine, non pas encore Lily, l’adolescente qu’il ne peut toucher que sous la surface, sous la conscience : « Et deux vaguelettes vinrent avaler ses esquisses de seins, sa tête, suivie de ses mèches raidies par la mer, se fraya, à coup de menton, un chemin, comment tu t’appelles ? Ghizlaine, qu’elle lâcha en deux bulles et, dans le clapotement marin, nous barbotions, nos pieds qui s’effleuraient, chorégraphie sous-marine ». L’escapade du personnage et de Lily, vers la fin du livre, est intéressante à ce propos. Il part avec elle loin d’Oran, dans un vieux bus qui n’en est pas un ; parcourt un paysage rocailleux, couvert de détritus – image réfléchie des grèves oranaises – vers la mer où s’assoupir. Il n’existe plus alors devant eux qu’une étendue bleue, route fantasmée, qu’ils comptent emprunter pour sortir d’Oran. Les personnages quittent momentanément leur carcan tranquille, l’écrin de la ville morne : « les mains enchevêtrées, ils sautèrent sur le monticule sablonneux, ils y crièrent à s’en crever l’être, désir puéril de tout recouvrir : la mer, ses bruissements ». Ce cri de contestation en bord de mer est ce qui justement ne pouvait sortir ailleurs. Orance est à ce titre un témoignage captivant sur l’immigration, les contraintes matérielles, la condition des femmes à l’étranger ; il permet également à son auteur d’asseoir un style singulier, de se jeter plus loin qu’il ne l’avait fait, dans la recherche de sa propre langue.

 

Germain Tramier


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A propos de l'écrivain

Ahmed Slama

 

Né en 1989, Ahmed Slama est critique et rédacteur pour de nombreux sites, dont La Cause littéraire, et Littéweb qu’il a créé en 2016. Il a également publié des textes dans plusieurs revues : Dissonances, Sale Temps pour les Ours, Remue.net, Revue rue Saint-Ambroise, Revu la revue, etc. Dans Remembrances, son premier livre, il nous invite à suivre des souvenirs d’enfance par le biais de textes en hyperliens, qui permettent la participation active du lecteur, le laissant déambuler à sa volonté dans un dédale d’images et de pensées.

 

A propos du rédacteur

Germain Tramier

 

Diplômé d’un master de lettres modernes, j’ai eu l’occasion d’écrire un article sur l’autoréflexivité chez C. F. Ramuz, qui paraîtra prochainement aux éditions Classiques Garnier, dans un ouvrage collectif : L’Œuvre et ses miniatures. L’objet autoréflexif dans la littérature européenne, dirigé par Luc Fraisse et Eric Wessler. Quelques-uns de mes poèmes ont été publiés, notamment sur le site Infusion Revue et dans l’ouvrage collectif « Pierre d’Encre n°6 » de l’association Le Temps des rêves. J’anime également une chaîne youtube consacrée aux films d’animation, « Animétrage », qui se propose d’en analyser la mise en scène et s’attache à aborder des œuvres peu diffusées, comme des court-métrages par exemple.