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Onde générale, Jean Daive (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 30.09.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Onde générale, Jean Daive, Flammarion, coll. Poésie-Flammarion, 2011, 277 pages, 18 €

Onde générale, Jean Daive (par Matthieu Gosztola)

 

« Comment s’appelle / ce qui désigne / les opérations d’anéantissement ? », s’interrogeait Jean Daive dans Le Retour passeur (P.O.L.). Dans Onde générale, magnifique livre de poèmes, il ne cherche pas à répondre à cette question, mais lui donne corps singulièrement, expérimentant par l’écriture une façon d’être continûment « face [au] paysage /du pourrissement ». Toujours, pour les corps portés par le poème, il s’agit de se tenir dans l’effacement. « L’ombre graminée des corps / goûte la mélancolie / de la décomposition », ainsi qu’il était dit dans Le Retour passeur, recueil portant en lui l’onde d’Onde générale. « Le trou noir des visages » (Le Retour passeur) s’approfondit ainsi en « large trou / à la place du corps » (Onde générale).

Cette disparition du corps renvoie à l’idée ancestrale de sacrifice : « [l]e corps […] / le sacrifice ne peut manquer de le dévorer ». La sauvagerie immémoriale s’élabore selon des rites : « Une échelle sera lit d’agonie / avec femme attachée / qui plonge dans les flammes ». Elle est civilisationnelle, c’est pourquoi elle est constamment approchable puisqu’à tout instant nous sommes plongés dans la civilisation :

« Un jour, l’enfant […] / trace sur le sable / le contour d’un pied / qu’il parsème de pétales de roses. // En effaçant le dessin / avec les doigts, il met / au jour un pied en sang / puis des chairs écorchées ». Le fait intemporel du sacrifice se répand au tout de l’univers inscrit dans « un ordre / habitué / à l’effacement ».

Aussi l’effacement se communique-t-il à chaque réalité (« [l]a maison se décompose comme un adieu ») jusqu’à la plus impalpable, l’effacement signifiant alors sa paradoxale présence dans le poème par les signes de ponctuation donnant trait à l’absence : « Le jour a perdu son corps. / … … … … … … ». Alors le monde est-il réduit à l’onde suivant laquelle il se propage, qui « brûle » parce qu’elle est pleine de sens : « [l]’espace de traversée / jusqu’aux mains / n’est que longueurs d’onde ».

Cette universelle décomposition n’est pas, pour ce qui est de l’homme, le fait d’une passivité de l’être. « Il y a toujours […] un effacement à projeter / avec le corps », ce qui signifie que le corps crée son propre effacement Ou plutôt : le corps est ontologiquement l’effacement maquillé en structure organique indivisible. Le corps est « une disparition bougée ». Jean Daive se situe ainsi en lien avec Mathieu Bénézet qui rappelle dans son dernier livre que « [m]on corps est trop au-delà de mon corps pour quoi je vous parle » (Il vient d’un enfant dans un autre livre, L’Arachnoïde).

Cette échappée du corps hors des structures du corps se manifeste par des métamorphoses incessantes : « j’ai un corps malade / de la métamorphose : il se / métamorphose et le nombre / de mes formes / est sans limite ». Encore l’effacement, pour être ce qui tient le corps dans une structure sans structure, doit-il avoir une forme. Ce sera, notamment, celle de la fumée. « Fumée s’élève devant la forêt / qui est-ce ? // Une femme ? ». « Et les enfants plus légers / qu’une simple source. // Ils flottent / au-dessus de l’herbe brûlée », était-il déjà tracé dans Le Retour passeur.

Le monde étant un agrégat en mouvement de disparitions, où se situe le sens ? Le sens est ce qui résiste au principe de métamorphose : il est cet indivisible qui demeure. Puisque la disparition se communique à tout, le sens ne se situe pas dans le visible mais dans ses soubassements, dans ses structures figées qui portent la mouvance de son effacement : « [i]l y a le polyèdre et la sphère non engendrables ». « Enjoindre les effacements / […] Ah – – – // Le sens échappe / disséminé // en carrés et rectangles / conquérants ».

Le sens est ainsi fonction des thêmata auxquelles Daive donne une grande assise dans ce recueil, comme quoi le monde est en sa vérité même structure géométrique. Les thêmata sont des suppositions préthéoriques concernant la nature : à savoir, par exemple, qu’elle présente une harmonie de type mathématique, qu’elle est composée d’unités fondamentales… La philosophie pythagoricienne, à laquelle Daive donne un grand écho dénaturé dans Onde générale, découle directement de ces intuitions, lesquelles trouvent naissance dans le fait qu’étant œuvre divine, la nature est dans les fondatrices consciences nécessairement perfection et harmonie.

La façon qu’ont les mathématiques de courir sur tout le recueil n’est ainsi nullement un artifice : « [c]e monde en dilatation / il en perçoit la littéralité millimétrée / et à la seconde près / une première version / qui se calcule en retard. // À la surface / dont il ne méconnaît pas la profondeur / s’approche un feu […] ». Il ne s’agit plus de « géométriser » le monde comme dans Le Retour passeur. Attribuer « une fonction géométrique » aux objets n’est autre que révéler leur nature profonde. Et c’est ainsi que l’on peut littéralement se tenir « assi[s] / dans la géométrie » et « danser / sur les logarithmes utilisés ».

 

Matthieu Gosztola

 

Jean Daive, écrivain français, né le 13 mai 1941 à Bon-Secours en Wallonie (Belgique), est l’auteur de plusieurs recueils de poésie et de quelques romans. Après avoir été vélocipédiste dix-sept années durant, il a élaboré diverses émissions radiophoniques sur France Culture de 1975 à 2009. Il a participé aux Nuits magnétiques, a produit Peinture fraîche durant une décennie. Il a créé les revues Fragmenten 1969, fig. (sans majuscule) chez les éditions Fourbis en 1989 et Finen 1999. Il préside le Centre international de poésie Marseille (« cipM ») depuis 2001.

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com