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On Air, Manuel Vilas

Ecrit par Benoit Laureau 23.07.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Espagne, Roman, Passage du Nord Ouest

On Air, (Aire Nuestro), trad. de l’espagnol par Catherine Vasseur, Mars 2012, 261 p. 18 €

Ecrivain(s): Manuel Vilas Edition: Passage du Nord Ouest

On Air, Manuel Vilas

 

L’art, complexe, de la décontextualisation sur fond de Blue moon

Il y a toujours « un être immortel pour écrire la douce histoire de notre monde, de notre air ». Dans son premier roman traduit en français, On Air, Manuel Vilas exploite cette mémoire intemporelle et se réapproprie « notre air » pour produire la programmation délirante des onze canaux de la chaîne de télévision On Air. « Voici la télévision du futur, celle qui ne parle ni du présent, ni du passé, mais du seul temps possible : Le Temps Sans Limite »

 

Partant du principe selon lequel « l’histoire est fiction », Manuel Vilas oppose à la téléréalité contemporaine, une téléfiction empreinte de « mysticisme gonzo » qui articule une série de reportages « hyperréalistes ». Il reconstruit ainsi notre histoire culturelle, sous forme de micro fiction, dans laquelle la mort disparaît au profit de réincarnations téléfictionnelles révélant la porosité du temps et de la mémoire.

Sur fond de morceaux d’Elvis Presley, les reporters de la télévision On Air arpentent le temps et le globe culturel pour nous servir un délire absurde d’où émergent les fantômes et réincarnations de chanteurs, révolutionnaires, poètes, et autres âmes perdues dans le télépurgatoire. Les poètes Reinaldo Arenas et Philip Larkin, Lorca et Whitman, José Lezama Lima et Allan Ginsberg forment alors autant de couples à bord de leurs voitures de collection égarés entre deux bars des télélimbes. Sur le canal Téléterrorisme, l’écrivain catalano-sovietique Miquel Bogolomov porteur de séquences génético-idéologiques inoculées par Staline, provoque une série d’attentats à Madrid en 2040, un Elvis obèse revient d’un temps futur pour organiser l’assassinat d’un président américain et le « Nouveau Vaginisme » devient un mouvement terroriste à caractère pornographico-théologique.

De Patti Smith à José Luis Rodriguez Zapatero, qui apparaît en professeur d’anglais, en passant par une foule d’icônes pop, d’écrivains, de poètes – appartenant souvent à la Génération des 27 – , Vilas permet la rencontre d’individus réels ou fictionnels qui s’inscrivent dans un univers fictif et intemporel. L’essentiel semble d’offrir au lecteur des portraits déconnectés de tout contexte historique et culturel. L’auteur se moque d’ailleurs du temps et de sa concordance, ainsi, le poète Damaso Alonso (mort en 1990) se plaint à son ami – pour une fois réel –, Pedro Lain Entralgo, de ne pas entendre les pensées de Carla Bruni, alors première dame de France…

Manuel Vilas, à l’instar de Augustin Fernando Mallo ou Robert Juan-Cantavella, est un auteur de la jeune génération d’écrivains espagnols dite Nocilla ou Afterpop. Sans qu’il soit possible de définir clairement cette appellation qui paraît plus proche du lien culturel et générationnel que d’un véritable mouvement littéraire, il semblerait que ces auteurs soient animés par un désir de réappropriation de leurs multiples influences culturelles et intellectuelles. Si les fresques de On Air permettent à Sergio Léone de s’expliquer avec Bergman, autour d’un wisky-fiction, à propos de son œuvre cinématographique, à la réincarnation de Luis Cernuda de venger le mépris dont il faisait l’objet de la part des poètes espagnols ou d’honorer la mémoire de Johnny Cash, elles sont surtout l’occasion de railler certains présupposés culturels. Usant de cette sorte de post-modernisme flou et délirant, Vilas, propose une « chaîne de haute culture télévisuelle et de haute couture des maladies du futur », se moque des marques, des industries – notamment automobile – et organise une lutte contre la colonisation culturelle issue du « mythe américain ».

Ainsi, aux grés de quelques incursions futuristes, spéculations politiques ou projets révolutionnaires et en fomentant des attentats à l’encontre des pères intellectuels et politiques, Manuel Vilas ne cesse de questionner notre mémoire et notre héritage culturel.  Ce faisant il se met en scène de diverses manières, prenant le nom de Manuela Vilas après avoir changé de sexe pour incarner le mouvement littéraire dit du Nouveau Vaginisme, ou enfant, à Tanger, victime des abus de l’écrivain américain Paul Bowles. Les Vilas sont nombreux, plus ou moins déguisés, ils prennent des formes et caractères variés mais ne cessent de se confronter à cette mémoire.

Reste que l’argument téléfictionnel peine à convaincre. Il est implicitement présenté par l’auteur comme une construction narrative innovante qui serait le reflet des influences d’une écriture numérique. Le lecteur est invité à « zapper », à basculer d’un programme à l’autre en toute liberté. Pourtant, cette structure de récit, figée par nature, contraint le lecteur à suivre le fils décousu d’un recueil de nouvelles qui ne sont liées que par la récurrence de certains personnages. L’habillage téléfictionnel, qui se déconstruit au fils du récit, perturbe la lecture et ne parvient pas à structurer l’ensemble. Cependant, cette constatation mise à part, Manuel Vilas nous offre, dans son entreprise de réappropriation et décontextualisation d’une certaine culture, une série de textes absurdes, pleins d’humanité, à la fois profondément drôles et sombres.

 

Benoit Laureau


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A propos de l'écrivain

Manuel Vilas

On Air, premier roman de Manuel Vilas enfin disponible en Français vient juste de paraître au Passage du Nord-Ouest et déjà nous nous étonnons une nouvelle fois de la folle liberté qu’affichent les lettres espagnoles aujourd’hui !

 

(Source : Premiere)


A propos du rédacteur

Benoit Laureau

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Rédacteur

 

Diplômé de fiscalité internationale, Benoit Laureau collabore depuis juin 2011 à La Quinzaine littéraire. Il est notamment responsable éditorial du Blog de La Quinzaine littéraire et du blog de poésie de la Quinzaine littéraire.