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Olivier, Jérôme Garcin

Ecrit par Henri-Louis Pallen 13.03.13 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Folio (Gallimard), Biographie, Roman

Olivier, août 2012, 176 pages, 5,95 €

Ecrivain(s): Jérôme Garcin Edition: Folio (Gallimard)

Olivier, Jérôme Garcin

L’enfant Olivier Garcin, jumeau de Jérôme, disparu accidentellement avant l’âge de six ans en juillet 62, n’apparaît une fois pour toutes livré à la dilection arrêtée dans la mémoire de ses proches, en médaillon, à aucune des 164 pages de ce récit. On ne le sent pas figé dans son innocente jeunesse mais plutôt inlassablement approché, rencontré et accompagné, dans un accomplissement de soi qui semble se poursuivre après sa disparition ; réussite que la recomposition de l’écriture rend possible de façon convaincante ici car presque naturelle sous la plume du survivant, désormais « jumeau sans jumeau », qui ne s’apitoie pas sur lui-même mais « voit des signes partout » et les interprète.

Dans cette relation dynamique, l’auteur ne se veut pas celui du « tout petit tombeau de papier » que serait un livre de plus sur la perte d’un cher, mais l’acteur d’un « bilan » vif qui se dresse par étapes successives ; il ne peut clore ce point toujours provisoire d’une situation, car elle est mouvante et reste plus que jamais à réactualiser. La recomposition mosaïcale, de ce petit « double » parti, qui ne disparaît à aucun moment de la ligne de mire du frère qui ne s’estime pas son aîné, s’effectue au travers d’une chaîne de 28 notes distinctes, de dimensions variant de une à onze pages ; ces unités de creusement, tranches de la vie présente ou récente de l’auteur, s’écrivent à des moments et en des espaces différents, fidèlement à la représentation d’une véritable hantise qui ne cesse jamais d’opérer.

Leur déroulement s’oriente surtout dans deux directions distinctes mais intimement imbriquées, ce monologue par phases tenant « à la fois de l’apostrophe, de l’invocation et de la prière », au point qu’à certains moments il donne l’impression de confiner au dialogue lacunaire avec l’absent tant la présence de ce dernier dans le filigrane est rendue sensible.

Le sujet principalement approfondi, et premier, est de toute évidence l’effort de compréhension de la gémellité et de ses résonances pluridirectionnelles, dont on sent que c’est bien le prisme à travers lequel Jérôme Garcin appréhende sa relation au monde en général depuis l’arrachement ressenti comme une mutilation de son être. Comme les amputés continuent d’avoir des douleurs parfois vives dans le membre fantôme, l’écrivain, sans parole de sensiblerie, nous fait partager les affres de son « incomplétude » ; notamment en jalonnant sa réflexion de considérations qui se veulent « en marge » voire carrément contre ce monde réel où la perte d’un proche est définitive et sans remède autre que le travail de l’écriture, précisément, ce qui d’ailleurs ne saurait en réduire la portée ni constituer sa seule légitimité. L’auteur, se déclarant « déçu », dit vouloir « contourner » ou « fuir » le monde ordinaire, jugé « scandaleux ».

L’effort rédactionnel, en même temps qu’il reste proche de faits vécus générant toujours d’insolubles interrogations, participe tout autant de sa prise de distance que de sa volonté d’empathie et d’approche. Si les souvenirs communs y sont certes évoqués avec tendresse et un souci de rigoureuse vérité, cette démarche de Jérôme Garcin paraît moins consister à les retracer pour eux-mêmes (en partie certainement parce qu’ils ne peuvent être en grand nombre, considérant l’âge des jumeaux en 62) qu’à envisager de nouveaux partages potentiels lors de rencontres évidemment impossibles avec le défunt, mais posées de façon si intense dans le mental qu’elles deviennent moins imaginaires pour le lecteur, en tout cas plus vraisemblables dans la force d’entraînement de leur poésie.

Parmi d’autres aspects du livre croisés en sous-thèmes avec le premier et enrichis de façon diffuse au fil du récit (amour pour l’épouse qui est son « autre religion », prégnance du père, dilection pour les paysages de campagne, pour les chevaux, la littérature), le souci de l’exactitude dans le travail de la langue, ici ou là très marqué au cours de son cheminement, s’impose également comme l’un des plus frappants dans la posture réflexive et narrative de Jérôme Garcin.

Que de recours sentis au métalangage, exempt de fioriture, dans le souci de précision affirmé sous des formes diverses, récurrent comme un véritable leitmotiv en cette économie visée dans le choix des mots. En effet dans son « besoin de mettre des mots », plaçant le Temps (aux sens multiples de celui-ci) au centre de son attention, l’auteur surveille et interroge la correction de son propre outil d’expression. En son malaise croissant de l’« incomplétude » fécondante, il se sent en permanence à « l’heure de l’imparfait », se disant conscient d’avoir contribué avec sa famille à faire « du passé un présent perpétuel » ; dans le « monde bipolaire » resté le sien depuis la disparition de son jumeau, une part de lui est dans le « présent décomposé, l’autre dans le passé recomposé ». Son « goût grammatical de l’imparfait » et des « métaphores abricotées », dans l’empathie redoublée avec la nature, l’aide à « remplir le vide » laissé en lui et, paradoxalement, à « conjuguer au présent perpétuel» les « verbes frissonnants » du temps perdu à retrouver. Exigence et resserrement mallarméens ne sont pas loin. Il ne saurait être un hasard que les vers choisis pour l’exergue du livre (« Frères, n’oublions pas ceux qui dorment à l’ombre / Sous la croix, et qu’un mot de nous peut réveiller ») soient du maître dont le fils chéri, Anatole, a succombé après une longue agonie pratiquement à l’âge d’Olivier, jumeau de l’auteur. Très au-delà de son sujet autobiographique, ce récit toujours limpide offre de multiples centres d’intérêt aux lecteurs.

 

Henri-Louis Pallen


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A propos de l'écrivain

Jérôme Garcin

 

Jérôme Garcin est journaliste et écrivain. Il est l’auteur de plusieurs récits, romans et essais, parmi lesquels, aux éditions Gallimard, Pour Jean Prévost (1994, Prix Médicis de l’essai), La Chute de cheval (1998, Prix Roger-Nimier), Théâtre intime (2003, Prix France Télévisions de l’essai), et Olivier (2011).

 

A propos du rédacteur

Henri-Louis Pallen

 

Originaire de l’Isle-sur-la-Sorgue, passionné de littérature depuis mes études primaires. J’ai été, entre autres correspondances, un proche de René Char et de Marcel Arland. Prix Froissart 79, auteur de poèmes publiés en revues, européennes (Sud, Europe, Revue de Belles-Lettres, Courrier International d’Etudes Poétiques, Poémonde, Marginales, etc.) et américaines (World Literature Today, Books Abroad) ainsi que de pièces de théâtre et de romans ; textes pour la promotion desquels je n’ai jamais eu le temps de consumer mes énergies et mes attentes, pris sans douleur dans le tourbillon professionnel. Retraité de l’enseignement secondaire puis supérieur depuis septembre 2010 (Titulaire du poste Prag 210, IUFM de l’Académie de Créteil, Universités Paris 12 et Paris Est Marne-la-Vallée) je vis plus que jamais mes chemins d’écriture marqués par l’exigence, comme mon engagement premier et principal.

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