Identification

Oeuvres complètes. L'unique et sa propriété et autres textes, Max Stirner

Ecrit par Frédéric Saenen 20.02.13 dans La Une Livres, L'Âge d'Homme, Les Livres, Recensions, Essais, Langue allemande

Œuvres complètes. L’Unique et sa propriété et autres textes, 440 p., 29 €

Ecrivain(s): Max Stirner Edition: L'Âge d'Homme

Oeuvres complètes. L'unique et sa propriété et autres textes, Max Stirner

 

Stirner le Souverain

 

Autre reprint chez L’Âge d’homme, concomitant avec celui de Sexe et Caractère d’Otto Weininger, celui des œuvres complètes de Max Stirner dont, là non plus, pas un iota n’a été modifié depuis sa première version en 1988.

De son vrai nom Johann Kaspar Schmidt (1806-1856), Max Stirner fut le dynamiteur de l’humanisme bourgeois, avec un texte dont la radicalité n’a pas pris une ride : L’Unique et sa propriété, paru en 1844. Surgeon de l’hégélianisme de gauche et du courant dit de la « critique pure », Stirner rejeta en matière de philosophie tout ce qui lui apparaissait de l’ordre du simulacre. La religion tout comme le libéralisme, sous leurs prétendues vocations à émanciper l’âme ou à favoriser la circulation des biens, sont des formes supérieures d’oppression, qu’il s’agit de mettre à bas.

« La liberté politique signifie que la “polis”, l’État sont libres, la liberté religieuse que la religion est libre, la liberté de conscience que la conscience est libre et non pas que je suis libre de l’État, de la religion et de la conscience ou que j’en suis débarrassé. Il n’est pas question de Ma liberté, mais de celle d’une puissance qui Me domine et M’asservit : un de Mes tyrans – l’État, la religion, la conscience – est libre, un des ces tyrans qui font de Moi leur esclave, si bien que leur liberté est Mon esclavages (sic). […] ».

Le ton est donné, et Stirner n’en démordra pas. Ce qu’on lui sert comme un idéal d’égalité, il l’interprète automatiquement comme une remise à zéro, soit un nivellement massif au rang de « gueux égaux ». Stirner ne plie le genou devant aucune idole, et surtout pas celle adorée par les communistes en remplacement à la transcendance, le travail. Dans le système collectiviste, Stirner dénonce la société comme « un nouveau fantôme, un nouvel être suprême », qui nous oblige et nous « engage à son service ! ». Plus grave, il rejette la bonne conscience humaniste des laïcs, qui prônent le reniement identitaire en faveur d’un idéal fallacieusement désintéressé pour l’homme en soi, mais dont le seul but est en fait de « verrouiller toutes les portes à l’égoïsme ».

Or, s’il est bien une valeur qui sort saine et sauve de cette démolition en règle qu’est L’Unique et sa propriété, c’est justement l’égoïsme, vu comme moyen de réalisation ultime de l’individu. Contre l’État, contre le Nous général oppresseur, Stirner magnifie l’individu souverain, le Moi appelé à se dépasser en permanence. Tous les problèmes sociaux sont réévalués à l’aune d’une autopoïétique absolutiste : « C’est l’égoïsme, l’intérêt personnel, qui doit décider et non le principe d’amour ou des motivations du même ordre, telles la pitié, la douceur, la bonté ou même la justice et l’équité […] : l’amour, qui exige le sacrifice, ne connaît que des victimes ».

Même si elle peut être tirée à hue et à dia et nourrir des idéologies qui flirtent avec l’aberration au niveau de leur application dans la vie civile (on pense notamment à l’anarcho-libéralisme), on ne peut qu’éprouver, en lisant Stirner, une enivrante stimulation des énergies centrales du Moi. Jusqu’à la fièvre. Il est sans doute bon alors, afin de se refroidir les sangs, de se rapporter à des passages tels que ceux-ci, où Stirner pousse la franchise jusqu’à dévoiler la logique qui préside à l’envoûtement qu’il provoque : « Quand Je trouve le monde sur ma route – et Je le trouve partout sur ma route – Je le consomme pour apaiser mon égoïsme. Tu n’es pour Moi que mon aliment, même si Je suis, moi aussi, utilisé et consommé par Toi. Nous n’avons entre Nous qu’un rapport, celui de l’utilité, de la mise en valeur et de l’avantage. Nous ne nous devons rien l’un à l’autre, car ce que Je semble Te devoir, c’est tout au plus à Moi-même que Je le dois. Si Je Te montre un visage serein, afin que Tu sois gai Toi aussi, c’est que J’ai intérêt à ta gaieté et ma mine sert donc à Mon désir : Je ne la montre pas, en effet, à Mille autres que Je n’ai pas l’intention d’égayer ».

C’est dire, Lecteur, si tu auras été prévenu de la sublime dangerosité de ce texte !

 

Frédéric Saenen


  • Vu : 3005

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Max Stirner

 

Max Stirner, de son vrai nom Johann Kaspar Schmidt (Bayreuth, 25 octobre 1806 - Berlin, 26 juin 1856), est un philosophe allemand appartenant aux Jeunes hégéliens, considéré comme un des précurseurs de l'existentialisme et de l'anarchisme individualiste, bien qu'il ait lui-même toujours refusé le qualificatif d'anarchiste. Il est l'auteur, en 1844, d'un « livre-comète », L'Unique et sa propriété, qui connut un grand retentissement à sa sortie avant de tomber assez vite dans l'oubli. Sa philosophie est un réquisitoire contre toutes les puissances supérieures auxquelles on aliène son « Moi », et Stirner vise principalement l'Esprit hégélien, l'Homme feuerbachien et la Révolution socialiste. Stirner exhorte chacun à s'approprier ce qui est en son pouvoir, indépendamment des diverses forces d'oppression extérieures au Moi.

(Wikipédia)

A propos du rédacteur

Frédéric Saenen

Poète, critique littéraire pour Le Magazine des Livres, Gavroche

- Le Bulletin célinien, ou sur le site Parutions.com En 2010, il publiera

- Un « Dictionnaire du pamphlet en France » aux Editions Infolio ainsi qu'un recueil de nouvelles aux Editions du Grognard.