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Nulle autre voix, Maïssa Bey (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 03.10.18 dans En Vitrine, La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman, Editions de l'Aube

Nulle autre voix, Maïssa Bey, Barzakh/Aube, août 2018, 248 pages, 19,90 €

Ecrivain(s): Maïssa Bey Edition: Editions de l'Aube

Nulle autre voix, Maïssa Bey (par Tawfiq Belfadel)

Une femme absurde

Après Hizya (http://www.lacauselitteraire.fr/hizya-maissa-bey), Maïssa Bey publie son dernier roman, Nulle autre voix. Le roman s’ouvre sur une séquence de violence qui secoue le lecteur et l’incite dès les premières pages à s’investir dans la fiction. La narratrice tue son mari. Pour elle, « la seule issue était la mort »(p.46). A cause de cet acte, la société l’efface en la privant de son nom et de son corps. Elle ne devient qu’un cas. Un cas hors normes. En revanche, la narratrice reconnaît son crime et ne nourrit aucun remords. C’est l’homicide qui lui procure jubilation et délivrance.

Après les années de prison, elle retourne à son appartement et sombre dans la solitude. L’après-prison lui permet de se connaître, de découvrir cette Autre cachée en elle, et surtout de se réapproprier son corps. Un jour, une écrivaine vient la rencontrer dans l’intention de transformer la vie de la criminelle en roman. « Je suis ou je serai bientôt un personnage de roman » (p.132). Du jour au lendemain leurs rencontres se multiplient, la complicité s’installe, et le mystère du personnage principal s’élucide grâce à des secrets, des fragments de vie, des anecdotes et des scènes de la vie ordinaire.

Alors l’écrivaine ira-t-elle jusqu’au bout de sa quête ? Et si ce que lui racontait la criminelle était nourri de mensonges ?

Dans ce roman, Maïssa Bey met la lumière sur une catégorie de femmes, niées par la société, effacées, mises à la marge. Ce sont des femmes qui choisissent la violence comme unique issue pour dire non à la soumission inoculée. « Je ne sais pas ce qu’est l’amour. En revanche, je peux décrire toutes les manifestations de la haine » (p.135) dit la narratrice. Cette catégorie est stigmatisée, marquée par le slogan de « hors normes » parce qu’elle présente des anomalies. « Je présente donc deux anomalies : je n’ai pas enfanté et j’ai ôté la vie à un homme » (p.32).

Un autre thème, sacralisé dans les œuvres de Maïssa Bey, est omniprésent. Il s’agit du dédoublement du personnage. Le roman balance le lecteur entre la criminelle et l’humaine. Autrement dit, entre l’Une et l’Autre.

L’écriture du roman est limpide, incisive, hachée par la rage. Contrairement aux précédents romans où l’auteure prônait une écriture « timide » basée sur les détours et les non-dits, elle utilise dans ce livre un lexique cru, poignant, pour dire les choses telles qu’elles sont.

Le roman se présente comme un patchwork harmonieux où se mêlent art épistolaire, des touches de polar, des flashbacks, et divers fragments qui tiennent en suspens le lecteur et le poussent à réécrire la fiction en la lisant.

Maïssa Bey peint ainsi un personnage atypique, voire absurde. Indifférente, la narratrice ne regrette pas son crime et trouve la délivrance dans la prison. Nulle autre voix rappelle ces fameux récits : Le Procès de Kafka, L’Etranger de Camus, ou Maudit soit Dostoïevski d’Atiq Rahimi. « C’est vrai, je suis une criminelle. Je n’ai ni remords ni envie d’effacer le crime. Et si je devais revenir sur mes pas, je prendrais le même chemin (…). Le mot CRIME est tatoué sur ma peau »  dit-elle (p.202).

Le choix du deuxième personnage de l’écrivaine n’est pas fortuit. L’auteure forge à travers cette fiction une réflexion sur le pouvoir de l’écriture à sauver des êtres, à faire vivre quand tout est menacé de mort. « L’écriture m’a sauvée » dit la narratrice (p.90). Cette réflexion fait rappel à Zabor de Kamel Daoud, dont le personnage fait reculer la mort par la narration.

Enfin, Nulle autre voix est un roman de la condition humaine qui mène à la découverte de ces femmes chez qui la passion de vivre dépend de la révolte ; ces femmes qui sont à la fois Autres et Elles-mêmes.

 

Tawfiq Belfadel

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A propos de l'écrivain

Maïssa Bey

Maïssa Bey est née à Ksar Boukhari, en Algérie. Après avoir  suivi des études universitaires de lettres à Alger, elle enseigne la langue française dans la ville de Sidi Bel-Abbès (ouest algérien).

Elle est l’auteure de plusieurs romans. Et a reçu plusieurs prix :  Grand Prix de la nouvelle de la Société des gens de lettres en 1998; Prix Marguerite Audoux en 2001; le Prix  Cybèle en 2005; le grand Prix des libraires algériens pour l'ensemble de son œuvre en 2005; le Grand Prix du roman francophone , SILA 2008; le Prix de l'Afrique Méditerranée/Maghreb en 2010.


Bibliographie

- Au commencement était la mer, Edition Marsa, 1996

- Nouvelles d'Algérie (nouvelles), Edition  Grasset, 1998

- Cette fille-là, Edition de l’Aube, 2001

  • Entendez-vous dans les montagnes, Edition de l’'Aube, 2002
  • Sous le jasmin la nuit (nouvelles), ,Edition de l'Aube et Barzakh, 2004
  • Surtout ne te retourne pas, Edition de l'Aube et Barzakh, 2005
  • Sahara, mon amour (poèmes), Edition de l'Aube, 2005, photos O. Nekkache
  • Bleu, blanc, vert, Edition de l'Aube, 2007
  • Pierre, Sang, Papier ou Cendre, Edition de l’Aube,  2008
  • L'une et l'autre (essai), Edition de l’Aube, 2009, Edition Barzakh, 2009
  • Puisque mon cœur est mort, Edition de l’Aube, 2010

A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.