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Nouvelles

La Grange-au-mort

Ecrit par Philippe Leven , le Mercredi, 28 Septembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Micro-nouvelle


Georges n’aimait pas son métier. Le devoir quotidien de véhiculer et respirer les immondices de la Ville de Paris côté Est n’a rien de vraiment excitant pour l’esprit. Ni de très présentable socialement derrière les zincs du soir. Le comble de l’amertume pour Georges était d’avoir à partager ces tâches ignobles avec les inévitables « bougnoules » que comptent les services municipaux de voierie dans toute cité digne de ce nom. Georges en était devenu aigre et ombrageux, parasité par des haines dont il avait lui-même souvent honte. Il évoquait parfois avec un serrement de cœur la brève période où, sortant du service militaire, il avait tenté avec un copain de monter un petit troquet à Pantin. Mais l’autre buvait, Georges n’avait guère le sens de la gestion, et tout avait sombré avec la rudesse des rêves meurtris. Depuis, il fallait vivre, et le service de nettoiement le faisait vivre. Plus ou moins. Il ne s’habituait pas à sa misère et son caractère en subissait des altérations profondes. Mustapha et Diallo, son équipage de la benne à ordures 7452 N de la Ville de Paris, en faisaient les frais avec la philosophie résignée qui vient heureusement aux souffre-douleur.

Quand Georges arrêta son véhicule à la hauteur des écluses St Martin, quai de Jemmapes, comme chaque matin ouvrable, il savait que ses deux « bougnoules » avaient une minute pour collecter les poubelles du secteur.

Le Rêve

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Mardi, 13 Septembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


Tout était fini. Cette histoire d’amour était im-po-ssi-ble. L’un et l’autre, mariés, chacun de leur côté. Impossible. Ce ne devait être qu’une aventure sans conséquence. Vraiment ? Comme s’il n’y avait jamais que des conséquences aux aventures !

Ils avaient succombé à un désir irraisonné l’un de l’autre. Une sorte de coup de foudre à retardement. Car s’ils se connaissaient depuis longtemps, ils ne s’étaient croisés que de loin, de temps en temps ; elle avait un mari dans les affaires, ils fréquentaient le même cercle de relations.

Or son mari partit, une nuit, pour toujours.

Quelque temps plus tard, un beau matin, elle s’éveilla et, sans que rien n’eût préfiguré cet envoûtement, le désir de lui la submergea. Un désir amoureux. Elle ne comprit pas ce qui lui arrivait, c’était pure folie ; errant dans la maison vide, possédée par l’envie de cet homme, elle ne parvenait à offrir aucune résistance à ce déchainement érotique. Une sorte de charme divin s’était abattu sur elle. Inattendu et inexplicable.

Murs et murmures (2 et fin)

Ecrit par Anne Gosztola , le Lundi, 12 Septembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Yann regarda la main de Miroir qui amenait le briquet au bout de la gauloise. Il le regarda l’allumer, et ne dit rien. C’est alors qu’il le vit tel que les journaux l’avaient à l’époque décrit : dur et cynique, tendre pour l’apparence, rempli de gestes magnanimes, de ceux que magnifie l’histoire, claquant sa vie autant que son argent comme s’il n’avait eu besoin ni de l’un ni de l’autre et plantant ses crocs dans les femmes, pour mieux les dépecer. Un braqueur de banque au grand cœur, un torero de la finance, un bourreau de l’amour. En bref, le Miroir d’avant la déchéance.

Yann reçut le choc de pleine face. Ne s’y attendant pas il en fut profondément ébranlé. Ce qui l’amena à se poser la question, celle justement qu’il n’aurait jamais dû se poser. Etait-ce son père ? Ce père imaginaire dont, dans sa solitude, il avait si souvent caressé le nom, rêvé les traits, dessiné un caractère que ses actes cherchaient à embrasser. S’ensuivit le doute et l’espoir qui éclot dans les manques. Larve ténue couvée, nourrie par des possibles inventés.

A trop fixer Miroir, Yann commença à trouver dans les rictus de l’alcoolique les traces d’une ressemblance. Le son de la voix lui semblait soudain familier, commune la façon de balancer la main comme pour rythmer les mots, les mêmes oreilles courtes et recourbées sur le bout et ces doigts longs et fins qui tiraient sur la clope lui évoquaient les siens. L’espoir qui devient serpent, s’accapare toute la place, la mâchoire qui se referme, pénètrent les crochets et s’infiltre le venin mortel.

49 millions de baguettes pour 36 millions de personnes par jour

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 11 Septembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED, Maghreb

« J'ai mangé. Au début, comme les autres : le pain, les sucres divers, les viandes venues de loin, de l'Inde à la bouche, les volailles et les herbes de toutes sortes qui absorbent le soleil en douce. Mais cela finit par me lasser et ne pas me suffire. J'avais une sorte de besoin impérieux de plus, de plus grand et de plus comble. Ma Mère appelait cela le serpent sans fin et mon Père disait que cela me mènerait vers la mort prématurée ou le basculement dans le vide, du haut des bords de la terre. Mais cela n'arriva pas et mon appétit me transforma. Il devint ma priorité, mes yeux, mon audace. Je pouvais suspendre ma respiration mais jamais ma mastication. Mon corps avait mué et je m'attendais, certaines nuits, à voir pousser sur mon dos des fourrures âcres ou des griffes inoxydables. Mon appétit était clair dans ses propos : soit je dévore, soit il me dévorait. Alors j'ai fini par revoir mon règne alimentaire et élargir ma gamme : j'ai mangé, en plus de ce mangent tous, le plâtre, les pierres rondes et bien polies qu'on retrouve en bord de mer, les restes de poteaux. Puis je devins moins regardant : j'ai mangé les morceaux de trottoirs disponibles et qui appartenaient à la commune. Les gens étaient obligés de marcher sur la route et les voitures d'attendre leur tour, quand je finissais un repas dans un village. J'ai alors mangé plus : les terres arables, les terres abandonnées sans collier, les lots de terrain à propriétaires en litige, les surfaces à contentieux et les assiettes sans affectations fixes.

Murs et murmures (1)

Ecrit par Anne Gosztola , le Mercredi, 07 Septembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

13h00. Sur le bureau de Yann, la réquisition du Parquet. Enquête sociale rapide avant comparution immédiate pour vol de bières dans une station-service. Un coup de fil au bureau des déférés ; l’homme à auditionner ? Rien d’autre qu’un clodo prit en flagrant délit.

S’interroger. Logiquement, vu l’insignifiance du délit, le Parquet aurait dû classer l’affaire. Alors fouiller dans les archives et questionner les dossiers. Découvrir l’épaisseur du casier judiciaire de l’homme et comprendre pourquoi il avait été décidé de sévir. Esquisser une grimace, jeter un œil à sa montre et calculer le temps du trajet jusqu’au tribunal.

Miroir s’appuya sur la table d’entretien, sortit une vieille gauloise chiffonnée, se la coinça au bec. On ne fume pas ; qu’importe ! Juste se donner un genre, revêtir une contenance. Des conseillers, des tas il en avait vu défiler. De ceux qui feignent de s’intéresser à ceux qui s’investissent, d’autres qui haussent les épaules et prétextent des tonnes de boulot, et puis ceux qui le regardaient tristement, comme s’il s’était agi d’une ruine d’un mausolée. Mais ce conseiller, cet autre qui lui faisait face, il s’agissait d’un cas à part ; droit, froid, les traits figés, rien à en tirer ! Il te jauge, te soupèse, te classe, pour finalement t’opposer le dédain. Et Miroir de lire sa déchéance dans le regard lancé et de détourner le front, comme s’il se fut agi d’un crachat.