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Nouvelles

L'Autre

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 04 Décembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


L'Autre, j'en ressentais le creux, la trace creuse en moi, le besoin de me mouvoir vers lui, la calcination quand il me brûla ou l'endroit endolori par son arrachement. Brusquement, je me suis senti en déséquilibre, sans l'autre, un peu chancelant dans mon humanité, bref et sans direction dans l'espace quand ce n'est pas une direction vers un visage, tournant dans l'affolement ou en orbite autour d'une énigme. L'Autre n'était pas ma moitié mais mon véritable moi. J'y allais dans toutes les directions, j'y venais, j'en revenais. Tout s'expliquait par mes gestes vers ce centre inachevé quand il n'est pas totalement voulu. Le désir, l'offrande faite au ciel, le sacrifice, l'invention du feu pour deux mains et pas pour une seule, la sexualité qui en était le cri et l'art qui en est le soupir, ou le sens de toutes les rivières du monde qui en sont la confession, la narration, le récit qui vient et s'en va.


Tout était supposition de l'autre, trace de son pas, son bruit dans la nuit ou le jour pas encore déplié du futur. L'autre était mariage, noces, brûlure, feu, flamme, pollen, approches et pattes en fourrure de l'animal prudent qui approche pendant que toute la forêt le regarde avec bienveillance.

Comic Boulevard

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Jeudi, 01 Décembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Nouvelle

 

Il avait donné rendez-vous à sa maîtresse au bar de cet hôtel, pour un ultime tête à tête, mais son épouse avait court-circuité leur rencontre et s’était interposée sans prévenir. Coup de théâtre, arrangé ou fortuit, l’amante ne sut que penser. Ce coup était de toute évidence malsain. Alors elle se leva et, abandonnant le couple légitime à son propre piège, s’extirpa de ce plan de dupes.

Dehors il commençait de pleuvoir. C’était la fin de l’automne, et l’après-midi se précipitait dans la nuit. Comme son histoire d’amour.

Avait-il réellement convoqué sa femme pour avoir le courage de rompre avec sa maîtresse, en faisant ainsi allégeance à sa moitié ? Ou était-ce elle, qui l’avait suivi et s’était imposée entre eux ? Ce qui est sûr, c’est que leur liaison avait éclaté au grand jour depuis quelque temps déjà ; l’épouse ayant surpris leur conversation téléphonique alors même qu’il s’apprêtait à rejoindre celle qu’il aimait pour une nuit à Ravello. Depuis il demeurait bloqué dans une impasse, terrifié à l’idée de tout perdre : sa maîtresse, ou son mariage (sa femme était prête à faire un scandale) ; l’immobilité le faisant plutôt pencher du côté du confort social. Schéma vénal classique. Cependant l’amante ne pouvait y croire. Elle l’aimait.

Eclair de chaleur

Ecrit par Philippe Leven , le Lundi, 14 Novembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Micro-nouvelle noire

 

Elle se retourna pour la première fois au bout du couloir. Aussitôt les deux hommes qui la suivaient baissèrent la tête d’un même mouvement. Ce vieux sentiment tiède et familier de déjà-vu l’assaillit brutalement, escorté de son flot brûlant de panique et de plaisir. Comme un jet violent de lumière rouge et de cris sur un enlacement odieux. Elle serra de ses doigts crispés le cuir de son sac à main, pendu à son épaule. Il ne fallait pas qu’elle s’affole, qu’elle laisse déferler en elle le flux des images, le poids de la mémoire, les spasmes de la hâte : ne rien laisser pénétrer qui ferait vaciller sa maîtrise d’une scène déjà vécue, mille fois rêvée, partie de l’ordre de son monde secret. Les vibrations légères du couloir roulant glissèrent le long de ses talons-aiguilles, sur la texture électrique de ses bas et comme une vrille jusque dans ses reins et son dos. Elle entendait les pas derrière elle, ponctuant le heurt brutal de ses tempes en feu et elle tenta une fois, une seule, de refouler au fond de ses prismes fous le récit des scènes qui allaient suivre. Mais elle en avait une perception trop aiguë et, peu à peu, les images s’installèrent, odieuses et intenses, dans leur étrange familiarité.

Le prince des cinq sens

Ecrit par Jules Huchin , le Jeudi, 10 Novembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED


Dans le pays d’Armoud, il y a bien des siècles de cela, les contes des vieilles femmes avaient cinq sens.

Un sens pour les serviteurs du roi, qui fondait leur morale et dictait l’ordre rituel des gestes à accomplir au long de la journée pour maintenir la divinité du souverain, sans cesse menacée de s’écrouler. L’une de leur doctrine primordiale reposait sur une certaine conception de la vision, qui faisait du roi un être extérieur à lui-même, recevant son essence de la convergence des regards du peuple sur son faible corps terrestre. Ce corps devait rester sans cesse d’une pureté sans tache, poli et blanc comme un miroir, et ses vêtements devaient imiter la nudité la plus parfaite. Ses cheveux, teints dans le lait de vierges fécondées par lui-même et nourries de la chair de leurs enfants sacrifiés, descendaient en une frange subtile qui masquait uniquement ses pupilles, laissant l’iris fulgurer en sa blancheur, afin d’éviter que l’image du peuple reflétée en son esprit ne divise sa belle unité candide.

Un sens pour les prêtres du grand dieu

Un sens pour les généraux

Le Dieu de la Foudre

Ecrit par Jules Huchin , le Lundi, 24 Octobre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Dans plusieurs histoires des religions de la fin du dix-neuvième siècle, il est fait mention d’un peuple adorant la foudre. Le nom de ce peuple ne nous est pas parvenu ; pas même le nom de son dieu. Certains affirment que c’est Phulg, et que fulgur en est issu ; deux auteurs, Démichas et Bartouas, s’accordent sur Foldur, mais l’ouvrage du second ne semble qu’un plagiat du premier, qui ne cite pas ses sources. Tout semble débuter chez Vaniol, dans son Histoire des cultes envisagés à la lumière du Christianisme, publié chez Chamuel en 1865 ; il dit tirer son information d’un opuscule chrétien d’un pseudo Jean Damascène, fausse suite du De fide orthodoxa qui résume certaines hérésies pour mieux les combattre. La côte du volume qu’il cite est signalée comme absente de la bibliothèque de l’Arsenal ; malgré nos recherches, nous n’avons pu retrouver d’autres exemplaires de ce texte. Pour Vaniol, le dieu de la foudre est Afagor ; on peut s’accorder sur un nom en f-, onomatopée (?) de la foudre ou du vent.

Afagor, Foldur ou Phulg se manifeste sous plusieurs formes. Pour ce peuple que Vaniol place au début de notre ère, les différents sens humains sont strictement redondants : le son que fait un objet est cet objet, autant que son image visuelle, son odeur, son goût ou la sensation qu’il laisse sur la peau. Afagor est adoré d’abord par sa capacité à se dédoubler, à exister simultanément à plusieurs moments du temps sous des formes différentes.