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Keyta ou la fuite du papillon (6). Fin du périple

, le Mardi, 17 Avril 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

Keyta n'a aucune difficulté à se faire embaucher sur un de ces bateaux qui remontent le fleuve Labhiandare. L'entreprise touristique cherche continuellement de la main d'œuvre peu onéreuse pour multiplier exponentiellement les profits.

Le recruteur jette tour à tour des coups d'œil rapides sur la lettre de recommandation et sur la carte d'identité falsifié avant d'étudier avec concupiscence visage, poitrine et fessier de la candidate. C'est un homme blanc, gras, au faciès tâché de vin. Keyta se sent morceau de viande. En définitive elle signe un contrat, endosse la tunique entrepreneuriale, embarque le sceau, le balai et la serpillière qui lui sont impartis et prend ses quartiers, en bas de cale à proximité des salles de machines. Sa cabine étroite, bruyante pue le fuel.


Les journées de Keyta s'écoulent entre ménages et mépris. Du haut en bas du navire, elle nettoie. Les touristes, quand ils ne l'ignorent pas, s'adressent à elle en petit nègre ou par gestuels. Qu'un toutou bien toiletté chie sur le pont, son maître claque des doigts pour qu'elle ramasse la fiente. Qu'un WC soit bouché, que des draps soient souillés, qu'un plat soit renversé, claquements de doigts et petit nègre.

Keyta ou la fuite du papillon (5). Fièvre

Ecrit par Alexandre Muller , le Jeudi, 12 Avril 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED


Lorsque Keyta sent la chaleur monter, il est déjà trop tard.

Peter Vanecker installe la jeune femme dans son lit, livide, frissonnante, transpirante et saisie de spasmes. Il reconnaît la maladie, toutefois il ne se fait pas trop de mouron. Les remèdes de Nyampundu procèdent du miracle. Certes le corps doit se purger et le malade doit en passer par les crises de fièvre jusqu’au délire, par de longues heures d’inconscience. En matière de guérison, tout est affaire de patience.

Dans le corps malade, une intense chaleur.

Naviguant inconsciente sur un fleuve ardent, aux confins des terres de la vie.

La lave coule dans ses veines,

Où sont les chants sacrés ?

Des rouleaux de fumées l’engloutissent.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (Chapitre 10)

, le Dimanche, 08 Avril 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED, Bonnes feuilles

Je vis le premier l'Amérique mais je doute qu'elle ne m'ait jamais aperçu dans la foule des gens qui tombaient sans cesse du ciel. Je ne pouvais croire, lorsque je vis New York pour la première fois de ma vie, qu’une ville puisse être plus grande que la planète elle-même et brasser des univers entiers comme s’il s’agissait de petits quartiers chinois. Vue d’en haut, cette planète renvoyait mes angoisses religieuses à la taille des moeurs de quelques insectes ignorés. New York nous fit disparaître, moi, mon Allah, mes minarets, la foule de mes ancêtres qui pouvait tenir dans un seul bus et mes turpitudes supposées en un seul instant, et replaça mon épopée sur l’échelle de ses gratte-ciels pour mieux m’aider à comprendre ma bulle de savon. Nous allions atterrir mais la peur que j'avais des Américains était si grande et mes appréhensions si terribles, que je ne voulais ni ralentir, ni aller vers la terre, ni laisser tomber l'ancre, ni retourner chez moi les mains vides.

Ce fut à ce moment-là que commença ma chute loin de mon propre Dieu tel qu’il me fut transmis par les miens. Lorsque je lâchai la corde, la profondeur du désespoir de notre condition à tous me coupa le souffle : ma seule ressource était de retenir ma respiration et de voguer vers l'espoir d'une côte et sa trace espérée au bout de cette histoire. La vague qui revint sur moi m’ensevelit tout d’un coup, dans sa propre masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds, je me sentais emporté avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté de la terre.

Keyta ou la fuite du papillon (4). Une bibliothèque au bord du Grand Lac

Ecrit par Alexandre Muller , le Jeudi, 05 Avril 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED


Conformément au protocole de Peter Vanecker, toute personne se présentant pour le rencontrer doit être accompagnée par un habitant du village. Merono, le quatrième fils de l’épicier, respecte le souhait à la lettre. Il précède la jeune femme jusque sous les deux arbres centenaires et l’invite à s’asseoir sur le rocher à l’ombre. Puis Merono remonte les deux cents mètres en légère pente qui le séparent du pas‑de‑porte et toque trois coups secs.

Peter Vanecker sort, écoute Merono, lui dicte quelque chose à l’oreille et, de loin, observe celle qui l’accompagne, tandis que son coursier disparaît momentanément, réapparaît et redescend vers le rocher à l’ombre tenant une cruche et un verre. Le cadeau de bienvenue.

« – Peter Vanecker aimerait savoir quel est ton nom et ce que tu viens faire par ici.

– Je m’appelle Keyta et c’est Dietr qui m’envoie à lui. J’apporte aussi des onguents préparés par Nyampundu.

– Patiente ici, je vais lui transmettre le message ».

Keyta ou la fuite du papillon (3). La frontière

Ecrit par Alexandre Muller , le Samedi, 31 Mars 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED


Nyampundu tire Keyta du sommeil à la lumière d’une bougie et glisse à son oreille : « Les bêtes passeront à l’aube ! » Puis la vieille femme lui offre un bol de gruau, mélange de sorgho de maïs, de millet et de lait, le tout recouvert par trois patates douces.

Après s’être restaurée, Keyta sort pour se laver. Le contact de l’eau glaciale sur sa peau la réveille totalement. Une impression de se lever dans une nouvelle existence l’enveloppe. Hier encore en direction du nord sans autre but que la frontière. Aujourd’hui se profilent à l’horizon des portes à atteindre, le Grand Lac, la cascade ondulée, l’écrivain blanc. La nuit lui a laissé ce sentiment de réconfort qu’éprouve le marin perdu sur l’océan tempétueux en vue d’un phare.

Keyta avait fui son ancienne existence avec seulement quelques vêtements, des souvenirs et des peines. Elle aurait pu être plus démunie encore. N’y eut-il l’héritage de ses parents, sa route aurait été toute tracée vers les camps de réfugiés. Il lui avait au mois offert cette chance de pouvoir choisir un autre cap, aussi incertain fût‑il.