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Nouvelles

Pourtant Décembre

Ecrit par Léonore Fandol , le Vendredi, 20 Juillet 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Pourtant, des bribes de conversation, comme des poussières de paille, viennent jusqu’au milieu de la cuisine.

La mère ne parle pas. La réputation du père porte à l’admiration et conforte un certain équilibre.

C’est un printemps aux parfums domestiqués.

Les cartons et les papiers forment dans l’atelier un champ de guirlandes, de pavés, de secrets à déflorer, plus tard dans la soirée.

Les bonnes manières ont enfermé la maladresse et les soupirs dans le voûté des épaules, dans la maison sans jardin.

Elle a décidé de remplir sa valise de lingerie, de flacons, de petits riens et chaque heure passée endort ses espoirs de départ.

Seulement sortir les ordures, le chien.

L'idéal de Gabriel

Ecrit par Pierre-Jean Baranger , le Mercredi, 27 Juin 2012. , dans Nouvelles, Ecriture

Des années. Il y avait des années qu'il attendait ce moment là. Six ans, pour être exact. Lorsque Gabriel s'était ouvert de son projet à ses amis, à ses parents, tous s'étaient récriés. "Mais tu es trop vieux ! Rends-toi compte ! Tu as quand même vingt six ans ! Et puis, pourquoi maintenant ? Ton métier ? Tu as pensé à ton métier ? " Son métier, il y avait bien longtemps qu'il avait compris que ce n'était que pour satisfaire son père, qu'il s'était lancé dans cette branche. L'informatique, ah ! L'informatique… Tout le monde s'engouffrait dans ce tunnel, mais lui, il avait besoin de lumière, aujourd'hui. Son diplôme d'ingénieur en poche, il avait trouvé rapidement du travail, gagnait bien sa vie… Mais la passion l'avait quitté, tranquillement, comme une maîtresse dont il s'était lassé avec l'habitude et le temps.

Alors il s'était lancé ce défi. Et aujourd'hui il était dans la dernière ligne droite. Ou courbe, plutôt. Car il ne voyait absolument pas sur quoi cela allait déboucher. Un travail de chaque instant, des envies de tout balancer, aux exaltations ne débouchant sur rien… Sinon sur un recommencement… Gabriel avait tout connu, ou à peu près. Durant six ans, comme dans une traversée du désert, avec ses mirages et ses désespérances, il s'était forgé au moins un caractère, n'écoutant que ses paroles et celles de son professeur. Il se sentait comme un gamin devant lui, serrant nerveusement son crayon à papier ou sa gomme, pour noter scrupuleusement ce que l'homme de l'art lui conseillait.

Le signe perdu

Ecrit par François Vinsot , le Jeudi, 21 Juin 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Twitexte

La nuit, les tweets se relisent entre eux et en éclatent de rire

 

J’étais en train de faire un peu de ménage dans mon studio lorsque je découvris sous un coin de la moquette un signe de tweet poussiéreux et fripé. A la recherche d’un endroit assez doux pour qu’il puisse reprendre ses forces, je le déposai délicatement sur une feuille de buvard puis sortis faire quelques courses. Je fus accueilli à mon retour par un surprenant « salut la compagnie » qui résonne encore aujourd’hui à mes oreilles comme un beau cri de joie : le signe de tweet semblait en pleine forme et avait une très grande envie de raconter sa vie.

« Et si vous commenciez par m’expliquer comment vous avez atterri sous ma moquette », lui suggérai-je, en m’asseyant dans le fauteuil le plus proche de lui. « C’est très simple et très banal même si cela finit parfois tragiquement » me confia-t-il d’une petite voix chaleureuse et tendre : « La nuit les tweets se relisent entre eux et en éclatent de rire et en général cela ne prête pas à conséquence : au petit matin, tout le monde se calme, chacun récupère ses signes et se prépare pour une nouvelle journée de travail comme tout le monde ; c’est en tout cas ce qui devrait se passer en théorie, vous comprenez ?

Le tweeteur doux (5)

Ecrit par François Vinsot , le Jeudi, 14 Juin 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

Feuilleton twitique

J’aimerais tant pouvoir tweeter des cygnes aussi blancs que ceux du lac

 

Le sol trembla et un bruit monstrueux s’approcha dans la brume. « Qui êtes-vous ? », murmurai-je d’une toute petite voix pour être sûr de ne pas être entendu. Puis deux hommes en bleu sortirent d’un bulldozer jaune et me crièrent dessus comme on se défoule sur un gamin qui vient de faire une grosse bêtise.

Dans le torrent verbal, j’attrapai ce que je pus : « chantier interdit au public, assis au milieu de nulle part, complètement dingue, un petit pois à la place du cerveau… ». Et puis l’un d’eux sortit un journal dans lequel on parlait de la faillite d’un parc d’attraction et de la construction d’un nouveau village de vacances. Je ne compris rien à leur histoire mais ça n’avait pas l’air de les déranger. Est-ce que j’allais leur dire que je cherchais à tweeter des signes aussi blancs que ceux du lac ? Non je n’allais pas le leur dire. « Où suis-je, dites-moi simplement où je suis et je m’en vais ». Je ne sais pas comment ils firent pour m’entendre mais ma question sembla les calmer. « Comment ça, où vous êtes ? » demanda l’un d’eux avec une voix devenue en un instant aussi douce qu’une soirée d’été ; les deux hommes se regardèrent sans un mot, leurs gestes se firent moins saccadés et nous partîmes tous les trois dans un immense fou rire qui fit de nous ce qu’il voulait.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (Chapitre 11 et Fin)

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 22 Avril 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

Pour ma part, j'ai arrangé ma vie comme je l’ai pu après ma chute : je me suis fabriqué un arbre, une chaise, une télévision et un palmier.

Quelque part, j’aime à me raconter des histoires comme celle du supposé sac à grains qui sert à Robinson pour renouer avec les ferveurs des fermiers de son siècle sur l’île, après l’avoir récupéré dans l’épave. Quant à moi, le sac aux grains ne me sert  rien : je n'ai pas de champ ni la volonté de faire des récoltes. Je ne fais rien sur cette île, je ne fortifie aucun mur, n'élève aucun bétail. Je regarde parfois le ciel et le trouve encore plus nu que moi. Je n'y cherche même pas Dieu, même si parfois, j'entends les pas d'un errant derrière mon dos et crois entendre mon nom prononcé dans des recoins invisibles. Souvent pour reprendre encore une fois cette histoire depuis son début, je m’empare de mon exemplaire du Coran et essaye d'y lire plus que ce qu’y relit ma race depuis des siècles. En vain pour le moment. Sans l'homme blanc, l'histoire de l'île est trop courte pour retenir l'attention : un sauvage y débarque avec les siens. Soit il se sauve puis meurt d'ennui ne sachant rien fabriquer de ses mains, soit il n'échappe pas à ses frères qui le dévorent. Dans tous les cas, sans l'homme blanc, il s'agit d'une histoire qui n'en est pas une. L'histoire est unique et ne peut se dérouler sans Robinson : c'est pourquoi Vendredi ne peut écrire un journal, sauver son âme, retrouver son Dieu ou apprendre tout seul à porter un pantalon. Son aventure est impossible parce que justement on ne peut la comprendre, ni la raconter, ni la concevoir, ni s'y projeter.