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Nouvelles

La transe du corps (1)

Ecrit par Nadia Agsous , le Mardi, 17 Janvier 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

C'est sur son chemin vers Sidi Abderrahmane, ce lieu d'inspiration spirituelle qui fait danser les peurs et bousculer les équilibres, à proximité de l'entrée du mausolée, qu'elle remarqua la boîte en carton à moitié déchirée. Elle était entreposée  à même le sol, aux pieds d'un homme d'une soixantaine d'années. Il était assis sur une chaise en bois de couleur bleu turquoise. Il portait une veste en velours noir. Sa tête était légèrement baissée. Ses yeux étaient cachés derrière une paire de lunettes noir mat. Son esprit semblait perdu dans des absences qui tournoient dans les bas-fonds d’une inconscience encombrée. Elle aurait juré qu'il somnolait.

A première vue, la boîte contenait trois petits paquets enveloppés dans du papier journal. Sur chaque tas, elle pouvait apercevoir des photos en noir et blanc. A la couleur et à la qualité du papier,  elle compris qu'il s'agissait de cartes postales de Dzaïr el kh'dima*. Ces dernières années, Alger d'antan était devenue un objet d'intérêt pour beaucoup d'Algérois. Des vendeurs de ces images du passé avaient proliféré dans les rues de la capitale. Pour certains, la vente de cartes postales anciennes était une véritable profession. Ils passaient beaucoup de temps à faire des recherches. A collecter. A classer. A catégoriser leurs trouvailles avant de les disposer soit dans des boîtes en carton soit sur des petites tables pliantes pour les proposer à la vente le long des trottoirs des artères principales d'Alger la Blanche.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 3)

Ecrit par Kamel Daoud , le Vendredi, 13 Janvier 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED, Bonnes feuilles

Trois


Lorsque je voyage par les airs, je n’ai jamais confiance. Je m’y sens beaucoup trop proche de Dieu et de son ciel pour ne pas être proche de la mort. « Lorsqu’on quitte le sol, on est certain de ne pas y revenir en un seul morceau », me disent tous mes ancêtres. C’est une loi que ressasse chaque indigène né dans ces sortes de pays qui n’ont pas inventé le transport par les airs, sauf pour les anges et les esprits. Je me rappelle que ce voyage-là était le plus long de toute ma vie : un voyage tellement long qu’il se devait de finir par une révélation, et lentement me transformer en pèlerin, en homme fortuné ou en marchand d’objets inconnus. C’était la première fois que je prenais l’avion pour traverser non seulement la terre, la mer mais aussi le temps : je partais vers l’Amérique, c’est-à-dire vers ce côté du globe où il fait jour pendant que sur les miens il fait nuit. Je sautais, en quelque sorte et scientifiquement, une journée entière dans les calculs de Dieu, et je pouvais déjà me perdre entre deux pages de son livre de comptes. Étiré à l’infini comme une lettre arabe qui ne veut pas fermer sa bouche, je glissais hors des doigts de Dieu et profitais de cette parenthèse des latitudes courbées pour échapper à sa loi du retour rectiligne, tracé entre le moment de la naissance et celui du repentir, face contre terre, les mains ouvertes pour illustrer le désarmement.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 2)

Ecrit par Kamel Daoud , le Lundi, 02 Janvier 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED, Maghreb, Bonnes feuilles

DEUX.


Deux façons de continuer cette histoire : ne rien dire et attendre que Vendredi crève d’immobilité après avoir mangé tous les oiseaux et tout le gibier de l’île, en l’imaginant se masturber comme un fou pour tenter de féconder les arbres ou les pierres et survivre à l’extinction de son ravissant prénom extrait d’une planète très proche du soleil comme son continent ; ou m’écouter, moi, vous raconter l’explication de son cas au XXIe siècle parce que ce Vendredi, c’est moi, même si je suis Arabe et que les îles ne sont plus que des intentions, des heures d’isolement accidentel, des ruelles dans certaines grosses villes, un fantasme d’homme blanc ou tout simplement une façon d’illustrer l’impossibilité de fuir sa condition.


Il reste qu’à vos yeux, un Arabe ne ressemble pas tout à fait à Vendredi : un Arabe n’aime pas la nudité, en veut presque à son corps et encore plus au corps de la femme, un Arabe peut occuper sa vie avec des prières et des ablutions et ne se promène jamais sans son Dieu juché sur son dos, qui lui répète qu’il est son préféré et que le meilleur moyen de répandre la vérité est de la jeter au visage des autres comme une aveuglante poignée de sable.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 1)

Ecrit par Kamel Daoud , le Samedi, 24 Décembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED, Bonnes feuilles


Nous commençons aujourd’hui la publication d’une nouvelle de Kamel Daoud. Elle est extraite du recueil intitulé « La Préface du Nègre », parue en 2008 aux éditions Barzakh d’Alger, que nous saluons et remercions pour leur autorisation. Kamel Daoud a obtenu le prix Mohamed Dib 2008 pour ce livre.

La Préface du Nègre. Ed. Barzakh Alger 2008. 151 p.


UN.


Imaginez un homme un peu basané, peut-être noir, nu comme il se doit pour un barbare des anciennes géographies piétonnes, – front en sueur, narines affolées – déboulant soudainement dans la Création à partir d'un trou d'abondance et de futilité comme il doit en avoir existé au commencement de cet univers. Avant que les hommes ne colmatent la fente par des récits et des tombes d'ancêtres insistants.

Le paradis terrestre

Ecrit par Jules Huchin , le Lundi, 05 Décembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

À l’opposé des Beltes, les Srathes, peuple des steppes dont le souvenir est perpétué avec terreur par quelques vieilles femmes d’Asie mineure, considéraient que le monde dans lequel nous vivons est le paradis promis, et qu’ils étaient la race des dieux. Peuplade conquérante, ethnie guerrière, ils justifiaient ainsi l’esclavage des populations soumises. Selon leurs coutumes, la naissance était une mort : ils accueillaient par une cérémonie funèbre le nouveau-né, qui prouvait par son incarnation dans leur lignée qu’il avait vécu avec honneur dans le monde des hommes. Les enfants étaient éduqués dans la pensée d’être des dieux, à qui tout appartenait de droit. La mort des plus âgés était considérée comme une punition méritée de leur décrépitude, qui ne pouvait être que la conséquence d’une faute morale. Mourir au combat était la pire des déchéances : invincibles par essence, les Srathes ne pouvaient périr sous les coups de races inférieures ; les défunts n’étaient donc pas dignes d’être des dieux. Parfois, on reconnaissait lors d’une naissance un ancien dieu qui avait mérité par sa seconde vie terrestre de revenir sur la terre promise.

Leurs mythes contaient les péripéties des dieux dans leurs incarnations terrestres, et permettaient d’établir de complexes arbres généalogiques, retraçant des filiations qui ne correspondaient pas aux naissances réelles – simples concours de circonstances – mais aux naissances dans le monde terrestre illusoire. Un nouveau-né pouvait ainsi fort bien être le père de son père biologique, s’il n’avait mérité que plus tardivement de devenir un dieu.