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Nouvelles

Le Naufrage (1)

Ecrit par Anne Gosztola , le Vendredi, 22 Juillet 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Il était là, le corps posé sur un banc, l’esprit noyé par le flot du va-et-vient qui heurtait ses vieilles chaussures italiennes éculées, reste d’un temps où l’argent ne signifiait rien d’autre que l’habitude. Il restait là, aujourd’hui sans attache, dépossédé, errant, pour un coup de gueule qui avait pris de l’importance, trop, un écart de conduite qui avait débordé, qui l’avait renversé, englouti. Un mariage qui se fane, la perte de l’emploi, les dettes qui s’accumulent, que l’on tente de noyer sous l’alcool et la fête, la justice rencontrée, des comptes à rendre devant lesquels on se défile et la prison. On ressort, non pas blanchi, mais traînant la marque, le stigmate qui écarte les anciennes connaissances. Puis les foyers, lorsque les logements, même sociaux, de Paris vous ferment leurs portes, les asiles psychiatriques, parce que l’on se met à hurler en pleine rue ne rien comprendre, que ça vous prend comme ça, sans raison, que les paroles, les actes, que tout se mélange dans la tête. Et enfin la rue et la peur, et ces copains de galère que l’on apprend à côtoyer parce que le groupe laisse moins de place au risque. « La destinée ! » comme il se le répétait aujourd’hui.

Il l’avait croisée par hasard, cette fille connue dans un jeu de rôle grandeur nature il y avait de cela plus de trois ans. Elle l’avait reconnu, pensé qu’il attendait la rame, s’était assise près de lui, tendu sa joue et son sourire, sans imaginer un instant que le temps peut creuser fossés entre les existences. « Moi c’est Marie. Tu te souviens de moi ? Toi, c’est Henri, je crois… ». Et, sans doute pour tuer le temps, il l’avait, tout autant par hasard, invitée à boire un verre.

The killing of a chinese cookie *

Ecrit par Philippe Leven , le Dimanche, 17 Juillet 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


Au fond, les longues enfilades de quais gris et roides, les lignes droites sans fin des hangars, cassées par les jets verticaux des grues, font du port du Havre la suite imperturbable de la ville... Ou l’inverse, on ne sait plus ; dans un univers d’angles droits tout angle en vaut un autre : 90°. Droites et béton armé. La seule chose qui soit armée ici c’est le béton. Le reste est mou, veule, dans les ventres et dans les têtes. A part « Little Bob Story », pensait François. Il aimait bien LBS, très texan, gras, un peu sale. Le ZZ Top havrais, l’honneur du Havre.

François n’avait pas envie d’être là. Surtout pas au bord de ce bassin glauque et écoeurant, derrière la centrale thermique du port. La fébrilité de tous ces chinois et vietnamiens avait quelque chose d’inhumain, entre névrose et mécanique grotesque. Le pire naissait du contraste entre le sentiment morbide que provoquait la gestuelle et la raison de leur présence ici : ils PECHAIENT ! En pleine nuit, frénétiques, tendus, gris plomb, parfaitement silencieux, ils sortaient de l’eau sale et chaude des turbines de l’usine des poissons brillants et frétillants, seul élément vivant dans ce monde de spectres. A un rythme incroyable. Sans plaisir, sans humour, un par minute, le temps de renvoyer leur fil dans l’eau, silhouettes blafardes dans la lueur des réverbères. Mais ce soir-là, une tension de plus flottait dans l’air.

L'arbre aux secrets - 8 (Chap. IX)

Ecrit par Ivanne Rialland , le Mercredi, 13 Juillet 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis

En effet, le lendemain matin, lorsque Rose osa enfin jeter un œil dans la chambre de sa mère, celle-ci était étendue toute droite sous ses couvertures, les yeux ouverts, le regard perdu. Et Rose ne sut pas quoi faire d’autre que d’aller dans la forêt. Elle avala un verre de lait, glissa une pomme dans sa poche : elle était partie.

Il faisait très chaud ce jour-là. Malgré l’heure matinale, une buée légère s’échappait des prés des deux côtés du chemin. Rose clignait des yeux sous le soleil. Soudain, du coin de l’œil, sur sa gauche, elle entraperçut une forme blanche au milieu du pré. Elle tourna la tête, mais ne vit rien. Continuant sa marche, elle gardait cette sensation d’être accompagnée, de loin, par une silhouette qui se dissipait dès qu’elle s’arrêtait pour mieux la regarder. Elle pensa à l’enfant du grenier, en qui elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître sa mère, petite fille. Ce que sa mère lui avait interdit en paroles hier, elle l’encourageait aujourd’hui en actes. Rose se disait cela, puis secouait la tête. Cette vague image qui l’accompagnait à travers prés, ce fantôme, ce n’était pas sa mère, c’était un songe né de son angoisse à elle, Rose, de son désir à elle, d’avoir une solution, de n’être pas impuissante. Et pourtant, pourtant… L’image, toujours insaisissable, persistait, un chant se faisait de plus en plus distinct, une chanson, une comptine, comme celle qui rythme les rondes, aux paroles incompréhensibles, mais l’air, gai et entêtant, qu’on a déjà entendu quelque part, mais les paroles, on ne s’en souvient plus, les paroles échappent.

Sacrifice

Ecrit par Zoe Tisset , le Jeudi, 07 Juillet 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

 

Cette voix a été mutilée par un coup de rasoir coléreux. Elle a voulu se révolter, au coin d’une fenêtre, elle a crié sa hargne d’une filiation coercitive. Le père n’a pas supporté, imbibé d’alcool, il a tranché.

Quelques gouttes de sang sur une moquette, voilà ce qu’il reste d’une voix qui s’est perdue à jamais. L’enfance et l’espérance sont parties pour ne revenir que de manière hachurée à travers une logorrhée découpée, hoquetante et striée.

Ma sœur est alors devenue le fantôme d’elle-même, courant derrière cette voix lumineuse qu’elle avait perdu un jour de ténèbres. Elle n’a jamais pu solder cette perte. Sa voix, elle l’a oubliée, nous l’avons tous oubliée. Pourtant, chacun d’entre nous sait ce qui a été tu.

C’est comme s’il y avait eu un sacrifice, car jamais plus le père n’oserait inciser un de ses enfants.

Et toi mère, ta voix ? Comment ne s’est-elle pas alors réifiée ? As-tu hésité à te réveiller ? A t’enterrer ?

Quelle souffrance aujourd’hui d’être encore dans ton silence. Je ne peux plus me taire, mes oreilles raisonnent de hurlements qui m’empêchent de frissonner à la brise du matin.

Sciure

Ecrit par Daniel Leduc , le Samedi, 02 Juillet 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Nouvelle

Chaque matin, quand son chauffeur l’appelle, il se penche par-dessus la balustrade, lui dit d’attendre, qu’il sera en retard. Chaque matin, j’entends sa voix sèche et pesante, comme une masse sur la pierre.

Lorsqu’il parle à quelqu’un, mon père enfonce les mots comme si c’était des clous. Pour lui, on dirait que les autres ne sont que des matériaux sur lesquels agir. Le monde est fait de ciment et de plâtre… et les hommes sont de la chaux, pourrait-il dire, s’il disait quelque chose.

Mais la plupart du temps, mon père ne dit rien. Plus exactement, il parle avec les yeux, le nez, le front : selon l’expression de son visage, chacun sait à quoi s’en tenir (si tant est que l’on puisse se tenir à quelque chose d’implacable).

Mon père est conducteur de travaux. Et cela lui convient, conducteur ! Pensez ! Il aimerait conduire tout ce qui se conduit, et même ce qui ne se conduit pas. Conduire les hommes, surtout, les mener là où il veut. Comme des bêtes, que l’on conduit à l’abreuvoir.

Et il rage, mon père, en silence il rage : cela fait bien trois semaines qu’il ne peut conduire… Une mauvaise chute, un pied foulé, deux côtes fêlées, et voilà qu’il lui faut un chauffeur !