Identification

Nouvelles

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 2)

Ecrit par Kamel Daoud , le Lundi, 02 Janvier 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED, Maghreb, Bonnes feuilles

DEUX.


Deux façons de continuer cette histoire : ne rien dire et attendre que Vendredi crève d’immobilité après avoir mangé tous les oiseaux et tout le gibier de l’île, en l’imaginant se masturber comme un fou pour tenter de féconder les arbres ou les pierres et survivre à l’extinction de son ravissant prénom extrait d’une planète très proche du soleil comme son continent ; ou m’écouter, moi, vous raconter l’explication de son cas au XXIe siècle parce que ce Vendredi, c’est moi, même si je suis Arabe et que les îles ne sont plus que des intentions, des heures d’isolement accidentel, des ruelles dans certaines grosses villes, un fantasme d’homme blanc ou tout simplement une façon d’illustrer l’impossibilité de fuir sa condition.


Il reste qu’à vos yeux, un Arabe ne ressemble pas tout à fait à Vendredi : un Arabe n’aime pas la nudité, en veut presque à son corps et encore plus au corps de la femme, un Arabe peut occuper sa vie avec des prières et des ablutions et ne se promène jamais sans son Dieu juché sur son dos, qui lui répète qu’il est son préféré et que le meilleur moyen de répandre la vérité est de la jeter au visage des autres comme une aveuglante poignée de sable.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 1)

Ecrit par Kamel Daoud , le Samedi, 24 Décembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED, Bonnes feuilles


Nous commençons aujourd’hui la publication d’une nouvelle de Kamel Daoud. Elle est extraite du recueil intitulé « La Préface du Nègre », parue en 2008 aux éditions Barzakh d’Alger, que nous saluons et remercions pour leur autorisation. Kamel Daoud a obtenu le prix Mohamed Dib 2008 pour ce livre.

La Préface du Nègre. Ed. Barzakh Alger 2008. 151 p.


UN.


Imaginez un homme un peu basané, peut-être noir, nu comme il se doit pour un barbare des anciennes géographies piétonnes, – front en sueur, narines affolées – déboulant soudainement dans la Création à partir d'un trou d'abondance et de futilité comme il doit en avoir existé au commencement de cet univers. Avant que les hommes ne colmatent la fente par des récits et des tombes d'ancêtres insistants.

Le paradis terrestre

Ecrit par Jules Huchin , le Lundi, 05 Décembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

À l’opposé des Beltes, les Srathes, peuple des steppes dont le souvenir est perpétué avec terreur par quelques vieilles femmes d’Asie mineure, considéraient que le monde dans lequel nous vivons est le paradis promis, et qu’ils étaient la race des dieux. Peuplade conquérante, ethnie guerrière, ils justifiaient ainsi l’esclavage des populations soumises. Selon leurs coutumes, la naissance était une mort : ils accueillaient par une cérémonie funèbre le nouveau-né, qui prouvait par son incarnation dans leur lignée qu’il avait vécu avec honneur dans le monde des hommes. Les enfants étaient éduqués dans la pensée d’être des dieux, à qui tout appartenait de droit. La mort des plus âgés était considérée comme une punition méritée de leur décrépitude, qui ne pouvait être que la conséquence d’une faute morale. Mourir au combat était la pire des déchéances : invincibles par essence, les Srathes ne pouvaient périr sous les coups de races inférieures ; les défunts n’étaient donc pas dignes d’être des dieux. Parfois, on reconnaissait lors d’une naissance un ancien dieu qui avait mérité par sa seconde vie terrestre de revenir sur la terre promise.

Leurs mythes contaient les péripéties des dieux dans leurs incarnations terrestres, et permettaient d’établir de complexes arbres généalogiques, retraçant des filiations qui ne correspondaient pas aux naissances réelles – simples concours de circonstances – mais aux naissances dans le monde terrestre illusoire. Un nouveau-né pouvait ainsi fort bien être le père de son père biologique, s’il n’avait mérité que plus tardivement de devenir un dieu.

L'Autre

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 04 Décembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


L'Autre, j'en ressentais le creux, la trace creuse en moi, le besoin de me mouvoir vers lui, la calcination quand il me brûla ou l'endroit endolori par son arrachement. Brusquement, je me suis senti en déséquilibre, sans l'autre, un peu chancelant dans mon humanité, bref et sans direction dans l'espace quand ce n'est pas une direction vers un visage, tournant dans l'affolement ou en orbite autour d'une énigme. L'Autre n'était pas ma moitié mais mon véritable moi. J'y allais dans toutes les directions, j'y venais, j'en revenais. Tout s'expliquait par mes gestes vers ce centre inachevé quand il n'est pas totalement voulu. Le désir, l'offrande faite au ciel, le sacrifice, l'invention du feu pour deux mains et pas pour une seule, la sexualité qui en était le cri et l'art qui en est le soupir, ou le sens de toutes les rivières du monde qui en sont la confession, la narration, le récit qui vient et s'en va.


Tout était supposition de l'autre, trace de son pas, son bruit dans la nuit ou le jour pas encore déplié du futur. L'autre était mariage, noces, brûlure, feu, flamme, pollen, approches et pattes en fourrure de l'animal prudent qui approche pendant que toute la forêt le regarde avec bienveillance.

Comic Boulevard

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Jeudi, 01 Décembre 2011. , dans Nouvelles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Nouvelle

 

Il avait donné rendez-vous à sa maîtresse au bar de cet hôtel, pour un ultime tête à tête, mais son épouse avait court-circuité leur rencontre et s’était interposée sans prévenir. Coup de théâtre, arrangé ou fortuit, l’amante ne sut que penser. Ce coup était de toute évidence malsain. Alors elle se leva et, abandonnant le couple légitime à son propre piège, s’extirpa de ce plan de dupes.

Dehors il commençait de pleuvoir. C’était la fin de l’automne, et l’après-midi se précipitait dans la nuit. Comme son histoire d’amour.

Avait-il réellement convoqué sa femme pour avoir le courage de rompre avec sa maîtresse, en faisant ainsi allégeance à sa moitié ? Ou était-ce elle, qui l’avait suivi et s’était imposée entre eux ? Ce qui est sûr, c’est que leur liaison avait éclaté au grand jour depuis quelque temps déjà ; l’épouse ayant surpris leur conversation téléphonique alors même qu’il s’apprêtait à rejoindre celle qu’il aimait pour une nuit à Ravello. Depuis il demeurait bloqué dans une impasse, terrifié à l’idée de tout perdre : sa maîtresse, ou son mariage (sa femme était prête à faire un scandale) ; l’immobilité le faisant plutôt pencher du côté du confort social. Schéma vénal classique. Cependant l’amante ne pouvait y croire. Elle l’aimait.