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Nouvelles

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 6)

, le Samedi, 11 Février 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED, Bonnes feuilles

SIX.

Vous savez, on peut suspendre sa vie de la même manière que l'on se pousse vers le sommeil en ramant avec ses orteils : la meilleure manière de dormir très vite est de se souvenir de quelque chose, puis de laisser ce souvenir se souvenir d'autre chose et ainsi de suite. On sombre ainsi sans savoir qui dort ni même si l'on dort.

Avant de voyager vers l'Amérique et d'y perdre la foi dans un trou plus grand que le World Trade Center, j'étais un fervent croyant dont la religion avait commencé à l'éveil de la sexualité. Est-ce vrai ? Peut-être que non.

Je me souviens de cette sauterelle que j'ai longtemps regardée à l'âge de quatre ans, hésitant entre l'envie banale de l'écraser avec une pierre et la découverte de ce que pouvait être la culpabilité si je le faisais. Tout comme moi, elle était restée longtemps immobile, accrochée au mur blanchi à la chaux. La cour de la maison était vide et l'heure de la sieste avait endormi les adultes. Je me souviens que ce qui retint mon geste fut la peur de brûler dans cet enfer dont je venais de découvrir l’histoire terrible dans la petite école de la mosquée voisine où l’on m’envoyait apprendre le Livre sur des tablettes. Cette peur devait durer presque trente ans et finirait par se transformer en une sorte de corbeau sale se dandinant comme un estropié sur ma tête, me dictant mes actes.

Photo couleur (1)

Ecrit par Anne Gosztola , le Lundi, 06 Février 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

C’est toujours quand on ne l’attend plus que se manifeste l’improbable ; comme un pied de nez à l’usure dégradante du temps, qui s’égrène, monotone.

« Puir… », marmonna La Graca, assise sur un tronc d’arbre qui pourrissait au bord du champ qui jouxtait sa maisonnette, « juste au moment où je commençais à apprécier la tiédeur d’un quotidien sans surprise ».

Elle tournait et retournait le livre entre ses mains, lissait la couverture, plongeait par moments son nez entre les pages, le promenait au ras des mots, les narines frémissantes. Elle éprouvait un étrange malaise, une sensation vague qu’elle ne parvenait pas à cerner, et cela irritait sa curiosité. C’est justement cette démangeaison qui surgissait sans prévenir, un instinct sûr qui lui faisait deviner les emmerdes là où les autres n’y percevaient que de l’ordinaire, qui avait fait sa réputation. Un flair que tous ses collègues lui enviaient avant qu’elle ne quitte la police. « La Graca voit avec son nez », murmurait-on dans les couloirs du commissariat. Et tous se méfiaient de cette femme, qui surgissait toujours là où on ne l’attendait pas, l’embonpoint attifé de guenilles, le cheveu sale, la gauloise au bec et un livre dans la poche de son vieux pardessus. Elle avait beau puer la vache, tant que la rumeur s’est mise à insinuer qu’elle avait établi demeure dans une étable, elle sentait tout de suite où il fallait creuser.

l'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 5)

Ecrit par Kamel Daoud , le Samedi, 04 Février 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED, Bonnes feuilles

Chapitre 5

Ma chute fut une merveille : je sentais mon turban se dérouler de plus en plus vite, s’allonger derrière moi comme une queue de comète en coton, faire le tour de la terre et s’étendre en longueur pour disparaître dans le cosmos comme une corde infinie, tendue vers un dieu noyé au fond de son oeuvre. Je sentais aussi ma robe claquer violemment dans le vent, coller le long de mes jambes maigres puis se déchirer comme une voile de navire et me laisser nu comme après un accouchement céleste. J’opérais quelques mouvements et jouais même à la cigogne en étendant les bras comme des ailes, tentant de donner l’allure d’un vol à une chute dure. Ma première pensée, au coeur même de la joie, fut celle-ci : « qui va me croire ? ». J’avais, pour une fois une belle histoire à raconter, mais à personne d’autre qu’a moi-même comme un prophète sans peuple.

La vérité est que l’île était déjà là, avant même que je ne m’y écrase, émergeant millimètre par millimètre depuis des années. Vue de haut, elle s’étalait autour de moi comme une onde mourante et je n’avais aucun instrument, aucune langue ni aucun moyen pour la situer aux autres. Je savais que je venais de franchir ce mur qui partage le monde en apparences et en nudité. Vous savez, cette ligne qui vous donne à voir le monde sur un écran et qui, une fois franchie, vous plonge dans l’étrange circuit des pèlerinages et des évanouissements.

La transe du corps (2 et fin)

Ecrit par Nadia Agsous , le Mardi, 31 Janvier 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

– Ça va, ma sœur ? Tu te sens bien ? lance soudain le vendeur de cartes de postales qui se lève d’un bond de sa chaise.

Décidément ! Rien n’avait échappé au dormeur de la Casbah qu’elle croyait avoir sombré dans les profondeurs des sinuosités d’une existence qui glisse lentement sur la pente de la banalité et de l’insignifiance. D’un geste presque machinal, il réajuste sa veste à moitié froissée. Ôte ses lunettes noires. Et tout en s’appliquant à mettre en évidence sa marchandise, il mime un grand sourire. Et lui souhaite la bienvenue dans un français marqué par un fort accent. Ses grands yeux noirs brillaient de tout leur éclat. Ils riaient. Dansaient dans le vague du silence laissant transparaître une lueur qui ressemblait à de la satisfaction. On aurait dit qu’ils jubilaient. Elle avait l’impression que sa présence répondait à une attente qui venait combler un ennui. Un besoin. Une lassitude. Un vide.

Au moment où elle s’apprête à quitter ce lieu, elle sent son corps se recroqueviller sur lui-même. Elle a le sentiment que le regard du vendeur vient la bouleverser dans son for intérieur, générant un énorme sentiment de gêne. Ses grands yeux noirs sont source de trouble voire de confusion. Heuu… Heuu… Comment dire ? Gêne… ? Trouble… ? Confusion… ? Elle essaye de se concentrer. Met de l’ordre dans ses idées. Et dans le fatras des souvenirs, elle cherche… Fouille… Creuse… Déterre… Met ses sens dessus dessous… Fouille encore… Encore… Et encore…

Eloge du décollage

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Mardi, 31 Janvier 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Quand commence le voyage ? En le rêvant, le préparant ? Pour moi, c’est dans le taxi qui m’emmène à l’aéroport. Après l’élaboration du rêve qui procède à l’idée même du voyage, et qui est abstraite, la réalité physique du voyage démarre dès que je ferme la portière de la voiture ; premier palier de déconnexion. Le périphérique, puis l’autoroute deviennent merveilleux, exotiques déjà.

On n’est plus tout à fait dans le vrai monde : des gens qui vont travailler, de la pluie et du quotidien.

A l’aéroport, on est « le passager », dans ce passage obligé de toutes ces tâches inévitables et invariables : second palier de déconnexion.

Mais le moment magique, celui pour lequel je serais prête à prendre n’importe quand un avion pour n’importe où, survient bien plus tard, après tout ce temps de patience et d’installation : le décollage.

Je me souviens de presque tous les décollages que j’ai faits. Je dis : presque, dans le seul souci de me donner une petite chance de crédibilité. Car cela paraît impossible, je sais ; et pourtant ils se condensent à chaque fois que j’y songe, tous souvenirs confondus, en un sentiment absolu aux multiples temporalités, dans lequel j’essaie de puiser, les jours où je reste désespérément à terre. Je m’imagine alors, calée dans mon siège près du hublot ; je ferme les yeux, je respire…