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Nouvelles

La Bouche (VII)

Ecrit par Collectif "La Bouche" , le Vendredi, 02 Novembre 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

Un projet d’écriture collective dirigé par Chris Simon, composé de 10 textes de 10 auteurs

Consigne : Olive, auteur, aux yeux de son collègue ?

Proposition de Maël Guesdon

 

Elle parle de sa bouche disparue. Elle caresse le tas de feuilles. Le tas de feuilles lui parle peut-être. Elle crie : ne m’appelez plus Olive. Appelez-moi Prolégomènes ou bloc-notes. Plaçant ses mains en porte-voix autour de ses lèvres par tremblement des lèvres : le monde des formules est ce fantôme qui demande qu’on le touche pour qu’il vive. Nous n’existons que sur ses lignes, les cartes, nous sommes atteints d’autophagie. Disparue de sa propre faim. Les nouvelles comme les libellules ne se vendent pas, elles circulent. Aimez le monde en moi. Les corps lisent et répètent : sur les lignes, les cartes, nous sommes ondée ou vertu. L’Histoire ne retient que les phrases construites. Elle s’assoit, dévorée. Elle bredouille. Elle voudrait raconter, expliquer, elle se barbouille les joues de salive, elle dit que chaque mot a neuf sens (plus un) : tête, être, abîme, pieds, langue, dents, cendre, ergo-centrie et sentiment. Puis elle marmonne pour elle-même : nous sommes atteints d’autopathie, vous savez, Cior Smoking Ca Ta Who Lharech Lharech. Ferme les yeux et s’endort.

Le chant des baleines

Ecrit par Gilles Brancati , le Mercredi, 31 Octobre 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Je me souviens l’avoir vu dans les mains de mon grand-père lorsque j’étais enfant. Personne après lui ne s’en est soucié. Parfois quand l’un de nous posait la question « il est passé où le violon de grand-père ? », maman répondait « je ne sais pas trop ». Elle aurait dit la même chose à propos de sa carabine ou de son arc mais s’agissant du violon elle ajoutait « quel dommage, votre grand-père jouait si bien. Vous savez qu’il avait été sélectionné pour entrer dans l’orchestre d’Olaf Nivel. Mais c’était juste avant la grande guerre et finalement ça ne s’est pas fait ». Bien sûr que nous le savions. Blessé à la main à Verdun il n’avait plus jamais eu la dextérité requise pour faire de la musique un métier. Mais il jouait encore, parfois avec difficulté à cause de son doigt resté raide, mais l’archet glissait bien. Nous étions des enfants et notre jeune âge ne nous a pas permis de goûter le plaisir et le drame que grand-père nouait derrière chaque note. Je le regrette aujourd’hui, assise à même le plancher poussiéreux du grenier. J’ai soufflé plusieurs fois dessus pour ôter la poussière mais je n’ai pas osé passer un chiffon de peur de rayer les volutes du bois. Je suis redescendue prendre un vieux gilet de laine dans une armoire et je l’ai doucement enveloppé, sans serrer, il pourrait avoir des fissures. Il manque l’archet. J’ai fouillé tout autour mais je ne l’ai pas trouvé.

Comme un fantôme (I)

Ecrit par Valérie Debieux , le Mardi, 30 Octobre 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED

«Il ne faut pas seulement réussir sa vie mais aussi sa mort»

Auteur fantôme


I.

L’amour des lieux

 

Je suis seule. Pas l’ombre d’une âme ne rôde ici. À l’exception de la mienne. Je suis le spectre de ce manoir. Il m’a fallu longtemps pour réaliser que je ne vivais plus. Que la sève ne coulait plus dans mes veines. Ce manoir. Il est toute ma vie. Je suis partie. Emportée par la tuberculose. J’attends. Je ne sais quoi. Mais j’attends. Je n’ai pas pu monter. Je ne peux toujours pas. J’espère. Que Dieu m’accorde une nouvelle chance de Vie. Je veux y croire. Tous les jours. Je suis imprégnée de ses murs. Je visite toutes les pièces. Je n’ai pas de préférence. Je les aime toutes. Je respire les moindres recoins de cette demeure. Je me promène dans la poussière de ses meubles. Et souvent. Je m’arrête près du piano à queue. Je le regarde. Je le caresse. Il est d’époque.

L'été sarde - I Kallisté

Ecrit par Marie du Crest , le Vendredi, 14 Septembre 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

I Kallisté

 

Elle est à bord du Kallisté. Ligne Marseille/Porto-Torres. Elle est à bord de ce bateau qu’elle n’a jamais pu prendre avec Jean. Grève dure des marins. Pirates. Elle monte sur le pont supérieur pour assister au départ,  à l’arrachement de la terre du continent, à l’arrachement de son immense chagrin. Le bateau pilote, petit jouet si puissant, conduit le ferry ; vers le large. Arenc. Les lignes verticales, horizontales de la ville sont un mur de décor. Elles se croisent ; s’harmonisent ; se brisent : tour de verre irakienne au milieu du flot des voitures, cheminée bleue aux tuyaux noirs du Kallisté, orgues industrielles de la nef ; grues rouges qui tournent sur les chantiers, lignes d’immeubles. Défilent les façades de la ville qui sont des blocs de sa mémoire des anciens docks à la corniche vers Endoume. Une amante n’est jamais veuve, la femme au long voile noir qui pleure, qui pleure. Elle est seule. Le bateau dépasse les feux noirs et jaunes qui clignotaient devant sa fenêtre, puis les rochers de Malmousque qu’elle gagnait à la nage. Elle se reposait sur l’îlet et ses pieds se blessaient sur les coquilles des petites moules devenues lames de couteau.

Je repasse tout à l'heure

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Lundi, 30 Juillet 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

 

Comment ça va ce matin ?

Comment ça va ce soir ?

Comment ça va ce midi ?

 

Le monsieur à barbe qui vient me pose toujours les mêmes questions. Je lui réponds oui. Et je sais que trois minutes après (je compte dans ma tête) il est parti. C’est automatique.

Son record, c’est 4 minutes 45. Et je sais pourquoi. C’est parce que je lui ai posé trois questions.

Les autres personnes qui viennent me voir restent plus longtemps. Ce sont des dames. Elles sont gentilles. Il y a juste une dame qui n’est pas gentille.

Une ou deux.

L’autre, ça dépend des jours.

Et puis, il y a ma famille.