Identification

Nouvelles

La transe du corps (2 et fin)

Ecrit par Nadia Agsous , le Mardi, 31 Janvier 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

– Ça va, ma sœur ? Tu te sens bien ? lance soudain le vendeur de cartes de postales qui se lève d’un bond de sa chaise.

Décidément ! Rien n’avait échappé au dormeur de la Casbah qu’elle croyait avoir sombré dans les profondeurs des sinuosités d’une existence qui glisse lentement sur la pente de la banalité et de l’insignifiance. D’un geste presque machinal, il réajuste sa veste à moitié froissée. Ôte ses lunettes noires. Et tout en s’appliquant à mettre en évidence sa marchandise, il mime un grand sourire. Et lui souhaite la bienvenue dans un français marqué par un fort accent. Ses grands yeux noirs brillaient de tout leur éclat. Ils riaient. Dansaient dans le vague du silence laissant transparaître une lueur qui ressemblait à de la satisfaction. On aurait dit qu’ils jubilaient. Elle avait l’impression que sa présence répondait à une attente qui venait combler un ennui. Un besoin. Une lassitude. Un vide.

Au moment où elle s’apprête à quitter ce lieu, elle sent son corps se recroqueviller sur lui-même. Elle a le sentiment que le regard du vendeur vient la bouleverser dans son for intérieur, générant un énorme sentiment de gêne. Ses grands yeux noirs sont source de trouble voire de confusion. Heuu… Heuu… Comment dire ? Gêne… ? Trouble… ? Confusion… ? Elle essaye de se concentrer. Met de l’ordre dans ses idées. Et dans le fatras des souvenirs, elle cherche… Fouille… Creuse… Déterre… Met ses sens dessus dessous… Fouille encore… Encore… Et encore…

Eloge du décollage

Ecrit par Laurence Pythoud Grimaldi , le Mardi, 31 Janvier 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Quand commence le voyage ? En le rêvant, le préparant ? Pour moi, c’est dans le taxi qui m’emmène à l’aéroport. Après l’élaboration du rêve qui procède à l’idée même du voyage, et qui est abstraite, la réalité physique du voyage démarre dès que je ferme la portière de la voiture ; premier palier de déconnexion. Le périphérique, puis l’autoroute deviennent merveilleux, exotiques déjà.

On n’est plus tout à fait dans le vrai monde : des gens qui vont travailler, de la pluie et du quotidien.

A l’aéroport, on est « le passager », dans ce passage obligé de toutes ces tâches inévitables et invariables : second palier de déconnexion.

Mais le moment magique, celui pour lequel je serais prête à prendre n’importe quand un avion pour n’importe où, survient bien plus tard, après tout ce temps de patience et d’installation : le décollage.

Je me souviens de presque tous les décollages que j’ai faits. Je dis : presque, dans le seul souci de me donner une petite chance de crédibilité. Car cela paraît impossible, je sais ; et pourtant ils se condensent à chaque fois que j’y songe, tous souvenirs confondus, en un sentiment absolu aux multiples temporalités, dans lequel j’essaie de puiser, les jours où je reste désespérément à terre. Je m’imagine alors, calée dans mon siège près du hublot ; je ferme les yeux, je respire…

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 4)

Ecrit par Kamel Daoud , le Samedi, 21 Janvier 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

Chapitre 4

 

Qu’a fait d’abord l'homme blanc sur l’île de son naufrage éducatif ? Il pria, fit un feu, se fabriqua un casque colonial, laboura et se fit tour à tour menuisier, fermier et éleveur. En vérité, s’il arrive à l’homme blanc, aujourd’hui, de se perdre sur une île, ce ne sera que pour quelques heures tout au plus : les îles sont mortes ou ont été toutes mangées et le Blanc, après avoir retourné le monde dans tous les sens, se les fabrique désormais avec du papier et de la colle forte pour en garder le souvenir. Naufragé à mon tour, je ne ferais rien de tout cela et me contenterais seulement d’attendre la fin du monde, la résurrection qui va nous donner raison face aux autres peuples et prouver que Dieu possède bien notre nationalité et parle notre langue à nous. Un rendez-vous certain que ma race attend en accomplissant le minimum entre l’obligation d’avoir des récoltes et celle de féconder les femmes.

Contrairement à l’Homme Blanc qui s’y sent chez lui malgré ses angoisses, le monde m’est déjà donné comme une salle d’attente avant de rejoindre Dieu, et dès l’enfance on m’a appris l’essentiel : cette vie n’est pas pour Nous mais pour Eux. Cela expliquait la contradiction insupportable entre notre misère, notre impuissance et notre statut de dépositaires de la vraie religion, face à leur richesse, leur sens de la Justice, leur force.

La transe du corps (1)

Ecrit par Nadia Agsous , le Mardi, 17 Janvier 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED

C'est sur son chemin vers Sidi Abderrahmane, ce lieu d'inspiration spirituelle qui fait danser les peurs et bousculer les équilibres, à proximité de l'entrée du mausolée, qu'elle remarqua la boîte en carton à moitié déchirée. Elle était entreposée  à même le sol, aux pieds d'un homme d'une soixantaine d'années. Il était assis sur une chaise en bois de couleur bleu turquoise. Il portait une veste en velours noir. Sa tête était légèrement baissée. Ses yeux étaient cachés derrière une paire de lunettes noir mat. Son esprit semblait perdu dans des absences qui tournoient dans les bas-fonds d’une inconscience encombrée. Elle aurait juré qu'il somnolait.

A première vue, la boîte contenait trois petits paquets enveloppés dans du papier journal. Sur chaque tas, elle pouvait apercevoir des photos en noir et blanc. A la couleur et à la qualité du papier,  elle compris qu'il s'agissait de cartes postales de Dzaïr el kh'dima*. Ces dernières années, Alger d'antan était devenue un objet d'intérêt pour beaucoup d'Algérois. Des vendeurs de ces images du passé avaient proliféré dans les rues de la capitale. Pour certains, la vente de cartes postales anciennes était une véritable profession. Ils passaient beaucoup de temps à faire des recherches. A collecter. A classer. A catégoriser leurs trouvailles avant de les disposer soit dans des boîtes en carton soit sur des petites tables pliantes pour les proposer à la vente le long des trottoirs des artères principales d'Alger la Blanche.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 3)

Ecrit par Kamel Daoud , le Vendredi, 13 Janvier 2012. , dans Nouvelles, Ecriture, La Une CED, Bonnes feuilles

Trois


Lorsque je voyage par les airs, je n’ai jamais confiance. Je m’y sens beaucoup trop proche de Dieu et de son ciel pour ne pas être proche de la mort. « Lorsqu’on quitte le sol, on est certain de ne pas y revenir en un seul morceau », me disent tous mes ancêtres. C’est une loi que ressasse chaque indigène né dans ces sortes de pays qui n’ont pas inventé le transport par les airs, sauf pour les anges et les esprits. Je me rappelle que ce voyage-là était le plus long de toute ma vie : un voyage tellement long qu’il se devait de finir par une révélation, et lentement me transformer en pèlerin, en homme fortuné ou en marchand d’objets inconnus. C’était la première fois que je prenais l’avion pour traverser non seulement la terre, la mer mais aussi le temps : je partais vers l’Amérique, c’est-à-dire vers ce côté du globe où il fait jour pendant que sur les miens il fait nuit. Je sautais, en quelque sorte et scientifiquement, une journée entière dans les calculs de Dieu, et je pouvais déjà me perdre entre deux pages de son livre de comptes. Étiré à l’infini comme une lettre arabe qui ne veut pas fermer sa bouche, je glissais hors des doigts de Dieu et profitais de cette parenthèse des latitudes courbées pour échapper à sa loi du retour rectiligne, tracé entre le moment de la naissance et celui du repentir, face contre terre, les mains ouvertes pour illustrer le désarmement.