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Nous vivons cachés. Récits d’une Romni à travers le siècle, Ceija Stojka

Ecrit par Balval Ekel 06.06.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Langue allemande

Nous vivons cachés. Récits d’une Romni à travers le siècle, Ceija Stojka, éd. Isabelle Sauvage, février 2018, trad. allemand (Autriche) Sabine Macher, 295 pages, 27 €

Ecrivain(s): Ceija Stojka

Nous vivons cachés. Récits d’une Romni à travers le siècle, Ceija Stojka

 

Leçon de savoir-vivre

Certains soirs où l’impuissance a fini de nous désarmer, on aimerait s’asseoir dans une cuisine toute simple, mettre les bras sur la table, jouer négligemment avec un mug bien chaud et écouter une femme, une mère, pleine de bon sens, de force et de calme, nous parler autrement de la vie.

La magie de Nous vivons cachés de Ceija Stojka est de créer dès le premier mot cette atmosphère de confession intime et universelle dont on sait à l’avance qu’elle seule peut nous apporter le remède à nos carences. Le tragique et le merveilleux se mêlent dans l’autobiographie de la conteuse ; celle-ci nourrissant dans le même temps le lecteur de ses engagements : intelligence de ceux qui parviennent à survivre au cœur de l’enfer, persévérance et combativité, élégance de ceux qui transforment un destin épouvantable en art de vivre puis en art tout court.

Dès la première phrase, le retour sur soi ne confine ni à l’apitoiement, ni à l’individualisme et la richesse suprême est identifiée, la liberté : « Nous les roms, en 1939, on était encore libres de voyager avec un cheval et une roulotte en Autriche ». Sa vie, Ceija Stojka va la dérouler ici de ses dix ans où petite fille rom elle vivait en Autriche, au baptême en 1980 de l’un de ses petits-enfants. De la naissance à la monstruosité des camps – elle en fera trois : Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück (1944) et Bergen-Belsen (1945) d’où elle reviendra à pied avec sa mère et sa sœur – à la naissance du petit-fils reprenant le prénom du fils mort, Jona. Dans sa cuisine, après le décès du fils chéri, elle se met à écrire maladroitement sur des bouts de papier ; la mémoire de l’enfermement s’imposant soudain. Le tiroir de l’armoire a fini par déborder de souvenirs terribles et beaux. Une journaliste enquêtant sur les survivants roms du nazisme les a recopiés sous la dictée. Deux films et deux livres sont nés. Et puis un jour, Ceija a reproduit les images qui se bousculaient dans sa tête sur des toiles, art brut et doux malgré tout, car son amour de la vie nous entraîne en permanence à célébrer la moindre parcelle. A l’opposé d’un monde où tout concourt à nous enfermer dans un matérialisme sauvage et désespérant, Ceija nous fait goûter à la liberté et à l’amour, nous baigne dedans grâce à la musique de sa parole. « Souvent tu étais debout à côté d’une femme et tu l’entendais fredonner à l’intérieur. C’était une façon de surnager dans la mouise, de toute cette misère. C’était pas vraiment chanter, c’était comme pleurer ». La leçon est bien ici de vivre avec sa peine et de « contaminer » heureusement autrui : « quand on sait lire, on lit. Mais comment transmettre quelque chose chez nous ? On n’avait que la transmission par la musique et notre musique a fait le tour du monde ».

Ceija nous aide aussi à renouer avec l’essentiel et parlant des Roms, elle confie : « Ils étaient très musiciens parce qu’ils étaient beaucoup dans la nature. La forêt murmure, les oiseaux te passent au-dessus de la tête, le soleil brille, tu sens l’herbe pousser entre tes doigts de pieds, personne ne peut rester muet, là. On est obligés, qu’on le veuille ou non, de s’exprimer ». Elle évoque cet homme de sa famille, un des rares à ne pas apprécier de chanter mais qui ne peut s’empêcher lorsque sa femme fredonne dans sa cuisine, de reprendre avec elle le refrain.

En devenant femme, Ceija a fait les marchés vendant tissus et tapis. Parfois, disposant d’un peu de temps avant une foire, elle, sa sœur et leur compagnon en profitent pour s’arrêter au bord d’un ruisseau, sentir l’eau fraîche sur leurs pieds, marcher dans l’herbe, écouter « le bruit du ruisseau en regardant passer le flot des vagues. C’était l’endroit parfait pour la rêverie ».La poésie comme la musique – sa famille écrit des chansons et se passionne comme elle pour le jazz – font partie intégrante de leur mode de vie et Ceija de se souvenir des fruits et des journées douces et sans vent d’automne, de la beauté des montagnes de chez elle, des hivers sédentaires dans des auberges où l’on peut laver les enfants plusieurs fois pas semaine, des relations nouées sur les marchés, de la cuisine de sa mère dans la roulotte familiale : « ses mains nous donnaient bien trop de tout ».

Sans cesse il est question d’amour. Celui prodigué par la grand-mère – racontant des histoires, caressant et massant les enfants – est à l’image des relations nouées par l’ensemble des Roms avec leur progéniture : « Chez nous, ce qui se passe, c’est qu’on essaie de s’y prendre avec beaucoup d’amour, parce que nous-mêmes, on a toujours été opprimés et qu’on est toujours opprimés de nouveau ».

Pas d’envieux, pas de radins, mais le défaut peut-être de vivre cachés quand Ceija, elle, « n’a pas mis sa vie au cachot »et voyante, elle nous prodigue ses conseils de vie pour être nous-mêmes. L’adoption en est le maître-mot – cela n’a-t-il pas été le secret de leur survie à toutes les époques ? – mais aussi l’ouverture sur les autres : « Si quelqu’un me prend la main, alors par reconnaissance, j’y mets la deuxième. C’est comme ça que je le veux ».

Ne pas laisser cependant l’âme des morts s’enfuir par la fenêtre – ce livre est aussi fait pour cela – et répondre en chantant à l’invitation dans la cuisine de Ceija : « Eh bien pour moi ça va de soi que je viens chez vous. Où que vous soyez, j’en fais partie ».

 

Balval Ekel

 


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A propos de l'écrivain

Ceija Stojka

 

Ceija Stojka, née en1933à Kraubath an der Mur (Autriche) et morte en 2013 à Vienne, est une écrivaine et peintre autrichienned’origine tsigane, rescapée de la déportation durant la Seconde Guerre mondiale.

 

A propos du rédacteur

Balval Ekel

 

Balval Ekel vit entourée de livres et de gens qui les aiment. C’est une chance qu’elle essaie de transmettre aux adolescents avec qui elle travaille. Elle est l’auteur de deux livres : Elek Bacsik, un homme dans la nuit, consacré à son père, et Le Bunker, sixième témoignage, éditions Jacques Flament.