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Nous sommes à peine écrits, Chemin vers Egon Schiele, Matthieu Gosztola

Ecrit par Marie-Josée Desvignes 28.03.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Recours au poème Editeur

Nous sommes à peine écrits, Chemin vers Egon Schiele, février 2015

Ecrivain(s): Matthieu Gosztola Edition: Recours au poème Editeur

Nous sommes à peine écrits, Chemin vers Egon Schiele, Matthieu Gosztola

 

Avec en exergue cette citation de Gil Jouanard : « Si le monde veut être vu, s’il veut être senti, écouté et touché, goûté et pressenti et deviné, c’est qu’il ne s’est pas encore fait à l’idée de nous perdre » (dans Le Goût des choses). L'ensemble poétique de Matthieu Gosztola rassemble de courts textes posés sur la page comme un désir de laisser une trace, peut-être celle d’un visage impossible à effacer, pour :

– Tenter de capter un regard, un sourire, garder ce visage qui n’a pas besoin de mots, quelque chose ou plutôt quelqu’un qui a disparu à jamais, « La vie du visage est intacte /Que le poème l’a traversée ».

– Chercher à retrouver une part de l’autre, quelque chose qui parle d’elle, et attendre peut-être un retour improbable, avec tous les désirs pour déplacer le temps qui fuit et nous prend tout, « chercher les mots/pour t’entourer/et faire que le miracle abolisse ».

Il y est question de mourir et de vivre, dans cet ordre, il y est question de ces rêves qui tiennent seuls et nous gardent en eux seuls, « se souviendront de nous », « ta mort a rendu la vie un peu/Folle d’épouvante ».


Il s’agit d’en faire bon usage de toute cette folle épouvante, prendre au sérieux le moment plutôt que le tout de vie, dans la douceur et la jouissance :

« Nous avons été un matin/A côté du monde /Dans l’éblouissement /D’aimer ».

L’absente inscrit ainsi une présence dans nos vies, présence obsédante, permanente, une éternité d’amour, chacun de ces très courts poèmes sont comme des éclats de soleil, pour recréer une trace indélébile dans le cœur du poète, pour nous la donner à lire, pour fixer par petites touches entêtantes le souvenir de celle qui a disparu et ne reviendra pas mais dont le visage est partout.

Trace permanente partout où on met nos pas, sur l’herbe, dans le ciel, dans la neige, la pomme, les coraux, le sable, le bruit même « les roues d’un vélo /Froissant le creux des pierres », le vol d’un papillon, l’œil rouge d’un grillon : « Ton absence fendille chaque/Mot/Que je risque hors de moi ». Et le visage de l’aimée par sa présence multipliée recrée en nous celle de tous nos absents.

La seconde partie appelle l’acceptation, le fragile de la vie. Quand les poèmes s’allongent, ils emportent le souvenir, même si « certains silences/à la nuit tombée/glissent sur la mer ». Le blanc encore inonde la page, les espaces entre chaque texte glissent dans la présence forte du silence, d’une neige métaphorisant au possible la douleur de l’absence et son dire difficile.

La vie revient pourtant en force dans les désirs de Gabrielle qui « traverse une mort inventée ». La vie est plus forte avec ses désirs de couleurs, le bleu des volets qu’elle veut repeindre, l’intensité du vert des arbres « pour que tu sois un reflet d’opale. Qui ne portera plus tes chagrins ».

Visage et silence omniprésents se confondent, « ton visage / arrache la langue du malheur » (p.119), « ton visage /sera à jamais ce qui vient » (p.123).

Ce visage aussi éblouissant que la lumière du jour ou celle du « cerisier », aussi fragile que le silence dont il est plein, blancheur de ce qui est dans le tout infini. Lueur toujours même dans le tard de la nuit, ce visage raconte à jamais ce qui reste.

« Le visage est un silence clignotant ».

Dans l’évidence de tout ce silence, seul demeure le visage de l’aimée perdue et alors que la respiration repart, que le cœur de nouveau reprend sa place dans la poitrine de l’endeuillé, la parole s’allonge et se libère sur la page, un instant.

L’image obsédante de ce visage est sur chaque page, elle inscrit la disparue dans une temporalité retrouvée, celle du poète et la nôtre. Le contrat est rempli, la naissance du texte a donné lieu à une continuité de l’être et Nous sommes à peine écrits justifie qu’on prolonge notre lecture de chaque être cher qui disparaît.

« Il y a des instants qui sont

Somptueux par amour

D’autres qui nous laissent

Attendre toute la vie »

 

Marie-Josée Desvignes


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A propos de l'écrivain

Matthieu Gosztola

http://www.lacauselitteraire.fr/matthieu-gosztola-2

 

Matthieu Gosztola est né le 4 octobre 1981 au Mans. Docteur en littérature française, il enseigne la littérature au Mans et à Paris. Il a écrit des critiques littéraires dans les revues Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Contre-allées, Europe, Histoires Littéraires, La Cause littéraire, La Main millénaire, Libr-critique, Plexus-S, Poezibao, Recours au poème, Reflets du temps, Remue, Salon littéraire, Saraswati, Sitaudis, Terre à Ciel, Tutti magazine, Zone critique, ainsi que dans les revues de la Comédie-Française, des Presses universitaires de Rennes et des éditions Du Lérot. Pianiste et compositeur de formation (sous la direction de Walter Chodack notamment), il donne des récitals, en tant qu’interprète ou improvisateur, qu’ils soient ou non reliés à la poésie comme lors du festival international MidiMinuitPoésie.

 

Publications :

 

Sur la musicalité du vide, Atelier de l’agneau, 2001

Travelling, Contre-allées, 2001

Les Voitures traversent tes yeux, Contre-allées, 2002

Sur la musicalité du vide 2, Atelier de l’agneau, 2003 (Prix des Découvreurs 2007)

Matière à respirer, Création et Recherche, 2003

Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin, Éditions de l’Atlantique, 2008

J’invente un sexe à ton souvenir, Minuscule, 2009

Une caresse pieds nus, Contre-allées, 2009

Débris de tuer (Rwanda 1994), Atelier de l’agneau, 2010

Un seul coup d’aile dans le bleu, Fugue et variations, Éditions de l’Atlantique, 2010

Ton départ ensemble, La Porte, 2011

Un père (Chant), Encres Vives, 2011

La Face de l’animal, Éditions de l’Atlantique, 2011

Visage vive, Gros Textes, 2011

Contre le nihilisme, Éditions de l’Atlantique, 2011

Le génocide face à l’image, Éditions L’Harmattan, collection Questions contemporaines, 2012 (essai de philosophie politique)

Traverser le verre, syllabe après syllabe, La Porte, 2012

Ariane Dreyfus, Éditions des Vanneaux, 2012

La critique littéraire d’Alfred Jarry à « La Revue blanche », ANRT, 2012

Alfred Jarry à « La Revue blanche », l’intense originalité d’une critique littéraire, Éditions L’Harmattan, collection Espaces littéraires, 2013

Rencontre avec Balthus, La Porte, 2013

Rencontre avec Lucian Freud, Éditions des Vanneaux, 2013

Alfred Jarry, critique littéraire et sciences à l’aube du XXe siècle, Éditions du Cygne, collection Portraits littéraires, 2013

À jamais une rencontre, Éditions Henry, 2013

Etnachta, Éditions Le Chat qui tousse, 2013

Écrit sur l’eau, printemps-été, La Porte, 2014

Écrit sur l’eau, automne, La Porte, 2014

Écrit sur l’eau, hiver, La Porte, 2014

Lettres-poèmescorrespondance avec Gaudí, Éditions Abordo, 2014

 

A propos du rédacteur

Marie-Josée Desvignes

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Marie-Josée Desvignes

 

Vit aux portes du Lubéron, en Provence. Enseignante en Lettres modernes et formatrice ateliers d’écriture dans une autre vie, se consacre exclusivement à l’écriture. Auteur d’un essai sur l’enjeu des ateliers d’écriture dès l’école primaire, La littérature à la portée des enfants (L’Harmattan, 2001) d’un récit poétique Requiem (Cardère Editeur, 2013), publie régulièrement dans de très nombreuses revues et chronique les ouvrages en service de presse de nombreux éditeurs…

Blog : marie873.wix.com/autre-monde