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Nous, les mecs Essai sur le trouble actuel des hommes, Daniel Welzer-Lang

Ecrit par Jean-François Vernay 18.12.13 dans La Une Livres, Les Livres, Payot Rivages, Critiques, Essais

Nous, les mecs Essai sur le trouble actuel des hommes, novembre 2013, 192 pages, 7,65 €

Ecrivain(s): Daniel Welzer-Lang Edition: Payot Rivages

Nous, les mecs Essai sur le trouble actuel des hommes, Daniel Welzer-Lang

 

 

Dans les dernières pages de son texte troussé dans une langue élégante, Isabelle Miller raconte que son prétendant lui promit de lui offrir des orchidées de chez Lachaume si un jour elle venait à le quitter. Le lecteur masculin comprendra que le titre, La déclaration d’amour (2013), n’est pas du chiqué, tant s’en faut. N’y-a-t-il plus belle déclaration, plus bel amour, que d’affirmer que son affection est indéfectible, inconditionnelle, donc indépendante des sentiments de l’autre ? Mais Isabelle Miller ne l’entend pas de cette oreille : « Il n’avait aucune raison de douter de moi et je lui en voulais de dénigrer la certitude que j’avais alors de l’aimer toujours » (1). Elle fait de cette déclaration une lecture littérale et le gage d’amour devient très vite une suspicion de désamour, une rupture annoncée. Mais est-il si difficile de comprendre un mec ?

L’homme, à en croire le dernier ouvrage du sociologue Daniel Welzer-Lang, est aussi un mystère pour lui-même et c’est peut-être la raison pour laquelle le titre de son essai sur le trouble actuel des hommes, Nous, les mecs, s’adresse in fine à la gent masculine. Les conclusions scientifiques des sciences cognitives et de la neurobiologie ces trente dernières années nous montrent bien à quel point les cerveaux sont non seulement sexués mais programmés pour interpréter différemment, d’où les fréquents malentendus qui en résultent au sein des couples hétérosexuels. Dans une société où l’égalité hommes/femmes s’inscrit au cœur des ambitions démocratiques, chercher le coupable ou le fautif serait futile, sinon improductif.

Reconnaître que l’homme et la femme sont d’égale perfectibilité est un premier pas. Le livre de Welzer-Lang, loin d’adopter un point de vue phallocentrique, concède autant les « formes subsistantes de domination » masculines (p.22) que les occurrences dans lesquelles « des hommes, des pères, des conjoints […] se voient injustement stigmatisés comme hommes violents » (p.25). Il en ressort aussi que « L’évidence virile est de plus en plus ébranlée » (p.31) face aux métamorphoses de l’homme contemporain, à la diversité des modèles de masculinité, au retour du sensible souvent incompatible avec le virilisme (2), à la mise à mal du patriarcat par les revendications féministes, pour ne citer que ces raisons. Ce que l’on a jadis considéré comme le monolithe masculin n’en est plus un… et se fissure de part en part. Les difficultés, les crises et les incertitudes auront raison de la libido dominandi qui fait du petit garçon vulnérable un homme.

Certaines des idées avancées ne sont pas novatrices en soi, car vous les retrouverez peut-être formulées différemment dans des ouvrages tels que Le sexe et l’amour (2003) du sexologue et psychiatre Philippe Brenot, mais ces sujets interpellent le lectorat masculin : la sexualité des hommes modelée sur la violence des images pornographiques, les statistiques de la virilité, les troubles érectiles ou « le détournement récréatif des molécules de Viagra et autres Cialis » (p.74), « l’érosion de l’érotisme » (p.78), l’éveil du désir, les appétits de la chair, etc.

A la lecture de Nous, les mecs, on sent toutefois un combat plus personnel et sous-jacent à l’interrogation de l’identité masculine. Il se résume à un segment du livre : « Stigmatisation de l’homosexualité, et des sexualités récréatives » (p.93). Avec quelques aveux glissés ici et là dans l’essai, on devine l’auteur adepte du pluriel, d’une sexualité polymorphe et adepte du polyamour : « Nos corps s’ouvrent de plus en plus à d’autres imaginaires » (p.96), dit-il. Cette fluidité des partenaires et des pratiques sexuels ne s’embarrasse ni de la morale, ni de son prétendu garant, la religion, qui représentent un obstacle majeur à la déculpabilisation de ces nouveaux désirs de la contemporanéité. Désirs fluctuants qui accompagnent l’impermanence des relations, le délitement des valeurs d’engagement, la facilité déconcertante avec laquelle on peut avoir un rapport au sein de ce village mondialisé (Marshall McLuhan parlera de « global village ») structuré par les connexions Internet qui brisent ou accentuent l’isolement.

Alors, de toute évidence, l’on ne s’attache plus à faire des efforts pour faire fonctionner son couple : « Vue de notre place de mecs, la vie de couple n’est pas une chose si simple que cela. Bien sûr, cela nous évite la solitude, nous rapproche de l’être aimé. Pour beaucoup d’entre nous, cela nous permet aussi d’avoir du temps disponible pour notre travail. Mais à force de tout vouloir vivre en même temps, et dans le même lieu, cela devient vite usant, fatigant. Et quand la fatigue conjugale se superpose aux autres difficultés quotidiennes, surtout quand le désir et l’érotisme se sont usés, il est parfois plus simple de se séparer » (pp.120-1). Il faut bien l’admettre avec Daniel Welzer-Lang, « Nous sommes empiriquement entré-e-s dans l’ère du couple renégocié, successif, recomposé » (p.161).

Tout est donc fluidité et pour mieux comprendre ce livre, il faudrait lire Liquid Love (Cambridge, Polity, 2003) du sociologue polonais Zygmunt Bauman, discrètement cité dans une note infrapaginale à la fin de Nous, les mecs. Selon lui, et je glose ici sa pensée, l’habitant de notre société moderne liquide, l’homme sans attaches, doit – s’il souhaite entrer en contact avec ses congénères – chercher à faire le lien dans un monde dominé par l’impermanence des choses, mais il doit faire le lien de manière ténue afin qu’il se tienne prêt à dénouer la relation dès que les circonstances auront changé (3).

Il fut un temps où les choses étaient perçues comme trop figées. A présent elles semblent être trop liquides. Peut-être adviendra t-il une époque où l’on jugera ces raisonnements trop vaporeux et où l’on voudra désormais du solide, du concret. Seul l’avenir nous le dira.

 

 

Jean-François Vernay

 

(1) Isabelle Miller, La déclaration d’amour (Editions Léo Scheer, 2013), p.112

(2) « Formule pratique […] pour décrire des formes exacerbées de conduites viriles », p.59

(3) Zygmunt Bauman, Liquid Love (Cambridge, Polity, 2003), VII : « The hero of this book is Der Mann ohne Verwandtschaften – the man with no bonds, and particularly no bonds as fixed as the kinship bonds used to be in Ulrich’s time. Having no bonds that are unbreakable and attached once and for all, the hero of this book – the denizen of our liquid modern society – and his successors today must tie together whatever bonds they want to use as a link to engage with the rest of the human world by their own efforts with the help of their own skills and dedication. Unbound, they must connect… None of the connections that come to fill the gap left by the absent or mouldy bonds are, however, guaranteed to last. Anyway, they need to be only loosely tied, so that they can be untied again, with little delay, when the settings change – as in liquid modernity they surely will, over and over again ».

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A propos de l'écrivain

Daniel Welzer-Lang

 

Daniel Welzer-Lang est un sociologue et spécialiste français de l'identité masculine

 

A propos du rédacteur

Jean-François Vernay

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Essayiste et chercheur en littérature, Jean-François Vernay est notamment l’auteur de Panorama du roman australien des origines à nos jours (Paris, Hermann, 2009) qui paraîtra en 2016 en Australie dans une édition revue et augmentée sous le titre de A Brief Take on the Australian Novel. Son dernier livre documentaire Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature (Paris, éditions Complicités, 2013) est aussi en cours de traduction.