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Nos Anges, Jean-Baptiste Predali

Ecrit par Emmanuelle Caminade 13.02.14 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Roman

Nos Anges, février 2014, 180 p. 19 €

Ecrivain(s): Jean-Baptiste Predali Edition: Actes Sud

Nos Anges, Jean-Baptiste Predali

 

 

Nos anges vient achever un cycle de trois romans qui se déroulent tous à Borgu-Serenu, ville fictive vouée à la Vierge ressemblant fort à Ajaccio, dans lesquels Jean-Baptiste Predali, écrivain d’origine insulaire exerçant le métier de journaliste, semble chercher la vérité de la Corse en grattant, comme sur un palimpseste, les signes d’un présent marqué par le mouvement nationaliste et ses dérives pour retrouver les couches transparaissant en filigrane. Il s’interroge ainsi sur un peuple de paysans à l’origine, son peuple, dont l’histoire semble enfermée dans une sorte de dialectique d’asservissement et de rébellion, d’élévation, d’ascension, et de chute ou de disgrâce. Un peuple avide de caution divine et de rédemption que ses anges déchus ont conduit à la damnation.

Dans Une affaire insulaire, l’auteur s’intéressait ainsi aux débuts du Front de libération et aux luttes des années 1970/1980, éclairant, dans un large contexte de collusions diverses et de compromissions, les germes annonciateurs de la faillite morale de ces sauveurs autoproclamés qui portaient les espoirs et les rêves d’un peuple. Et si dans Autrefois Diana il explorait en amont l’époque rapidement occultée de l’occupation italienne de l’île avant sa libération par les Corses en 1943, il repart aujourd’hui en aval avec Nos Anges, situé une vingtaine d’années après la période parcourue dans le premier volet du cycle, pour dresser une sorte de bilan du siècle illustrant la fin de cette tragique aventure nationaliste, pour solder un monde avant la venue d’un nouveau.

Dans un raccourci saisissant, le roman s’ouvre au ras des mâchoires des bulldozers sur un nouveau-né niché dans les immondices, survolé par des mouettes mêlant leurs piaillements aux grondements des engins : « Voici son monde au début », avec pour horizon « l’ordure et le déchet sur un ciel rétréci ».

La nouvelle de l’arrivée de ce « Nouveau-né Mystère » sera proclamée par le hurlement de terreur d’Augustin Bianchi, un employé communal au passé trouble qui prendra la fuite pour se réfugier dans sa bergerie ancestrale, une fuite inexpliquée le désignant comme suspect idéal. Et de la honte de l’abandon de ce « Bébé-Martyr » dans une décharge jouxtant le quartier populeux des Sept Fontaines, du miracle espéré de sa survie à l’hôpital où il sera transporté, la ville entière s’emparera, tandis que justice et police se livreront à la traque d’Augustin demeurant introuvable, le tout dans un déchaînement médiatique affolant l’opinion de part et d’autre de la méditerranée et rendant fébrile la Chancellerie…

A partir de ce fait divers imaginaire, lui permettant de transcender le réalisme le plus sordide en exaltant sa dimension poétique et symbolique, Jean-Baptiste Predali a bâti une très belle architecture soutenue, en parfaite osmose, par une magnifique écriture. Il brosse ainsi un émouvant portrait d’une Corse actuelle plus urbaine que rurale ayant importé tous les maux de la modernité malgré quelques vestiges des antiques solidarités, mais nourrie en profondeur de son histoire et lourde de ses échecs. Un portrait acéré exempt de concessions mais non de compassion – même si le ton se montre souvent sarcastique – qui vient bouleverser opportunément les clichés insulaires des nostalgiques de « tempi fa » comme ceux copieusement véhiculés par les media continentaux et par nos gouvernants : des images déformées dont l’auteur s’attache de manière percutante à détailler l’élaboration.

Au-delà de la tension entre vie et mort, innocence et culpabilité, induite par une scène initiale dépassant les spécificités de l’île pour s’étendre au destin de l’humanité entière, s’affrontent deux mondes qui ne se comprennent pas et deux temps inconciliables, si ce n’est dans celui du roman.

Adoptant essentiellement le passé pour un récit plus descriptif que narratif, avec une prédilection pour l’imparfait lui donnant persistance tandis qu’un futur révolu en accentue l’aspect inéluctable, le narrateur extérieur – qu’on devine lui-même d’origine insulaire – abandonne le plus souvent la troisième personne pour un « tu » consolateur s’adressant, dans une proximité très compassionnelle, à Augustin, cet ancien parachutiste ayant guerroyé dans les colonies et joué un rôle important dans le mouvement nationaliste. Un « tu » parfois repris par une mère toujours inquiète pour son fils, ou utilisé sur la fin par une jeune interne corse s’adressant à l’enfant sauvé, l’auteur laissant poindre un timide espoir en substituant au « parrain » défaillant une « marraine » s’instituant sa bonne fée. Et dans ce monde, il s’interroge, cherchant pourquoi et comment cela a pu arriver. De l’autre côté, chez les protagonistes importés du continent, cet événement forcément enfanté par le quartier des Sept Fontaines – où le pire semble toujours possible – n’ayant rien de vraiment surprenant, il s’agit d’abord de retrouver au plus vite le coupable d’avance désigné.

Et le temps de l’histoire, du parcours individuel d’Augustin, comme de l’Histoire majuscule de l’île, rejoindra celui des assauts frénétiques de ces journalistes fraîchement débarqués avec leurs appareils photo et leurs caméras, comme celui d’un personnel judiciaire, représentant soumis de l’autorité centrale, lui-même contaminé par le temps médiatique. Le narrateur retracera en effet le long parcours d’Augustin en adoptant l’allure haletante de sa traque et de toute cette agitation qui ne s’embarrasse ni de réflexion ni d’enquête, suivant notamment le funeste  tandem d’un « substitut » carriériste et d’un jeune journaliste rêvant de scoop. Occasion pour un auteur dont on ne peut mettre en doute sa parfaite connaissance du sujet de poursuivre et de compléter sa virulente critique des mœurs et des méthodes journalistiques, entamée dans Une affaire insulaire – où il s’attaquait à la presse locale et à ses connivences avec police et milieu insulaires.

On est envoûté par l’écriture de l’auteur, une écriture imagée, cinématographique, à la fois visuelle et sonore qui, dans un rythme ne laissant aucun répit au lecteur, déroule de poignants paysages, attentive aux angles de vue, aux cadrages, ainsi qu’aux bruits, aux cris et aux rumeurs. Une écriture ample et intense, âpre, emplie d’une douloureuse dérision, parcourue de voix comme dans Autrefois Diana : de chuchotis et de ragots, de voix éteintes remontant du passé ou des voix stridentes du présent, insinuantes et mensongères, sèches et laconiques ou amplifiées, boursouflées ; de voix stéréotypées imposant la litanie de leur mécanique répétitive ou de voix obsessionnelles envahissant le silence des âmes. Mais ici, l’auteur orchestre ces nombreuses voix convergentes ou contradictoires comme un chœur antique qui ne se contente pas de commenter mais devient un personnage à part entière. Tout le récit, jusque dans sa présentation graphique, dans la gestion de l’espace de la page, est ainsi régulièrement scandé de bribes de langage, déchiré de rafales de mots, ranimé de paroles entendues naguère et ravivées dans un insistant présent. Et cette écriture incantatoire emporte le lecteur sur la vaste houle du monde en le berçant de ses formules, le grand mérite de Jean-Baptiste Predali étant de réussir à mettre en scène le prodigieux pouvoir de ces mots qui façonnent les imaginaires.

Publié onze ans après Une affaire insulaire, Nos Anges s’affirme ainsi à mon sens comme le plus riche et le plus complexe, le plus abouti des trois romans du cycle, témoignant de la grande maîtrise à laquelle est parvenu cet auteur injustement méconnu.

 

Emmanuelle Caminade

 


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A propos de l'écrivain

Jean-Baptiste Predali

 

Né en 1959, Jean-Baptiste Predali a passé son enfance et sa jeunesse en Corse et étudié au lycée Fesch à Ajaccio, avant de poursuivre à Nice et à Paris. Après l’ENS de Saint-Cloud, il fait carrière dans le journalisme, essentiellement politique, à France 3 Corse tout d’abord avant d’être intégré dans la rédaction nationale, à France 2, puis à LCP (La chaîne parlementaire). Il est l’auteur de deux romans chez Actes Sud : Une affaire insulaire (2003) et Autrefois Diana (2007).

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.