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Ninfa dolorosa, Essai sur la mémoire d’un geste, Georges Didi-Huberman (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 03.09.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Ninfa dolorosa, Essai sur la mémoire d’un geste, Georges Didi-Huberman, Gallimard, coll. Art et Artistes, mars 2019, 352 pages, 81 ill., 29 €

Ninfa dolorosa, Essai sur la mémoire d’un geste, Georges Didi-Huberman (par Matthieu Gosztola)

« [N]ous avons […] regardé les informations télévisées. Nous avons vu […] [d]es images de feu et de sang, de guerres et de souffrances humaines », écrit Georges Didi-Huberman.

Derrière (à l’origine de) ces images de sang. De feu. De guerres. De souffrances humaines, il est des hommes et des femmes. Parfois des enfants (cf. le génocide des Tutsis au Rwanda). Qui se sont approprié ces mots de La Nouvelle Justine, sans avoir jamais lu Sade, sans avoir eu besoin d’une attelle pour donner à l’efflorescence de l’obscur tout son mouvement ou (c’est selon) toute son immédiateté (et alors tout son maintien, toute sa souplesse) : « [Q]uel besoin l’homme a-t-il de morale pour exister content sur la terre ? [Il n’y en a qu’une :] celle de se rendre heureux, n’importe aux dépens de qui ; celle de ne se rien refuser de tout ce qui peut augmenter notre bonheur ici-bas, fallût-il même, pour y réussir, troubler, détruire, absorber absolument celui des autres. La nature, qui nous fit naître seuls, ne nous commande nulle part de ménager notre prochain : si nous le faisons, c’est […] par égoïsme : nous ne nous nuisons point, de peur qu’on ne nous nuise ;

mais celui qui sera assez fort pour pouvoir nuire sans craindre le retour, nuira beaucoup, s’il n’écoute que ses penchants, parce qu’il n’en est aucun de plus caractérisé, de plus violent dans l’homme que celui de faire du mal et de despotiser ; ces mouvements nous viennent de la nature ; la seule obligation de vivre en société les modifie. Mais cette nécessité où la civilisation nous met de nous contraindre, n’érige pas cette contrainte en vertu ; elle n’empêche pas que la volupté la plus grande pour l’homme existe à en franchir toutes les lois ». Toutes les lois. Et Sade de conclure : « Le mot crime [est] arbitraire […]. Il n’est […] de crime à rien, parce qu’il n’est aucune des actions […] nomm[ées] criminelles, qui n’ait été jadis couronnée quelque part. Dès qu’aucune action ne peut être universellement regardée comme crime, l’existence du crime, purement géographique, devient absolument nulle, et l’homme qui s’abstient d’en commettre, quand il en a reçu le penchant de la nature, n’est qu’un sot qui s’aveugle à plaisir sur les premières impressions de cette nature, dont il méconnaît les principes ».

« [N]ous avons, comme tous les jours, regardé les informations télévisées. Nous avons revu, pour la énième fois, ces images de feu et de sang, de guerres et de souffrances humaines », constate Georges Didi-Huberman, qui évoque, dans Ninfa dolorosa, le contexte global de saturation cognitive et affective, inductrice d’apathie ou de « désaffection », ainsi que l’a analysé Bernard Stiegler. Par ailleurs, ces images « de guerres et de souffrances humaines » présentes dans les journaux télévisés, sont-ce « seulement des images ? », s’interroge le philosophe. « Ne sont-elles pas plutôt de simples extraits, au sens où l’on parle d’extraits de film, sortes de clips des malheurs historiques qu’elles sont censées documenter ? Ne sont-elles pas, dès lors, impossibles à regarder vraiment […], montées qu’elles sont à la manière des spots publicitaires, écrasées dans un nivellement général – est-ce aveuglement ou bien cynisme ? on ne sait plus trop bien – avec le tout-venant de la société du spectacle, assourdies dans la langue de bois médiatique, noyées dans le flux qui les emporte, le flux des clichés où nous trouvons, à bon compte, nos simulacres de repères et de significations ? ».

Et Georges Didi-Huberman de s’intéresser, à travers l’image (toujours singulière), à l’événement qu’elle convoque, dont elle est la trace, le reste. Mais « [u]n événement – sa valeur de bouleversement, mais aussi sa […] profondeur, son rapport intime à la sensation et au “pur exprimé”, pour reprendre les termes de Gilles Deleuze – est d’autant plus difficile à atteindre et à déplier dans une image que celle-ci voudra se donner sur le mode dont les médias de communication nous bombardent si souvent jusqu’à l’étouffement de toute connaissance et de toute sensation, ce mode qu’on appelle, par une curieuse antiphrase, “l’événementiel” ou le “sensationnel”. Nous éprouvons, aujourd’hui plus que jamais, à quel point les images de crise – guerres, morts, douleurs – nous sont montrées selon des dispositifs, des valeurs d’usage et d’exposition qui manifestent d’abord leurs propres ambiguïtés, leurs propres façons de se contredire, de se mentir ou de se censurer elles-mêmes. Les images de crise, à l’évidence, ne vont pas sans une globale crise des images. Mais la crise des images ne nous exonère pas de regarder de près les images de crise : elle devrait, tout au contraire, nous inciter à mieux approcher chaque image à travers le regard critique exigible de toute représentation de l’histoire ».

Regarder de très près les images de crise, c’est précisément ce que s’attache à faire, avec grande finesse, Georges Didi-Huberman dans Ninfa dolorosa, le philosophe s’intéressant (sans jamais détourner les yeux, quitte à ce que viennent les larmes) à ce pathos qui, d’une manière ou d’une autre, nous regarde. Nous est proche. Engage notre rapport au monde. Sur un plan tout à la fois psychique. Éthique. Politique. Et anthropologique. Et c’est logiquement qu’au terme de sa démarche le philosophe formule le vœu qu’une grande partie de la « sociologie sacrée du monde contemporain » – telle que Georges Bataille, peu de temps avant le second conflit mondial, en émettait le projet – soit consacrée aux rapports complexes que nous entretenons aux images aujourd’hui.

Lisant cet essai de sémiologie, où brille, d’une lueur secrète, mais nivéale (cette lueur fleurit dans la neige du monde), à chaque instant, un devoir énoncé par T. W. Adorno*, résonne en notre intériorité un lamento : se lèvent dans notre psyché la Lamentation sur le Christ mort de Giovanni Bellini (vers 1490-1505, huile sur panneau, Florence, Galleria degli Uffizi), La Mort de l’enfant de Sessa Aurunca de Giotto et son atelier (vers 1310, fresque, Assise, basilique inférieure San Francesco), la Lamentation sur le Christ mort de Niccolò dell’Arca (vers 1463-1490, terre cuite, Bologne, église Santa Maria della Vita), La Mise au tombeau (1602-1604, huile sur toile, Rome, Pinacothèque vaticane) et Les Funérailles de sainte Lucie (1608, huile sur toile, Syracuse, église Santa Lucia alla Badia) de Caravage, Marie-Madeleine en lamentation, fragment d’une œuvre détruite d’Ercole de’ Roberti (vers 1486, fresque, Bologne, Pinacoteca Nazionale), ainsi qu’une Plaque funéraire avec scène d’exposition du cadavre (prothèsis) et lamentations (vers 520-510 avant J.-C., terre cuite, New York, Metropolitan Museum).

 

Matthieu Gosztola

 

* Ce devoir, le voici : « on doit dire […] qu’il faut écrire des poèmes, au sens où Hegel explique, dans l’Esthétique, que, aussi longtemps qu’il existe une conscience de la souffrance parmi les hommes, il doit aussi exister de l’art comme forme objective de cette conscience » (Métaphysique, 1965).

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com

 


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