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Nietzsche au Paraguay, Christophe Prince, Nathalie Prince (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola 25.10.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Flammarion

Nietzsche au Paraguay, Christophe Prince, Nathalie Prince, février 2019, 384 pages, 19,90 €

Edition: Flammarion

Nietzsche au Paraguay, Christophe Prince, Nathalie Prince (par Matthieu Gosztola)

 

Nathalie Prince confie au sujet de son travail avec Christophe Prince : « Nietzsche est partout, chez toi et chez moi. Chez nous. On est entrés dans ses textes quand on était étudiants, en prépa lettres. On est entrés dans sa biographie quand on était professeurs. On est entrés dans sa tête. Découvrir, ensemble, les dernières lettres de Nietzsche, nous a bouleversés en même temps, il y a à peu près cinq ans. […] Et ces lettres nous ont accompagnés sans relâche : nous avons suivi les souffrances de Nietzsche, son chemin de solitude, sa maladie intimement. […] L’histoire de la sœur nous intriguait : les dernières lettres de Nietzsche faisant état de l’emménagement d’Elisabeth au Paraguay et du succès qu’elle exhibe, nous nous demandions ce que diable elle était allée faire dans cette galère, avec les vinchucas et les Indiens. L’histoire est romanesque, et elle est vraie : la sœur de Nietzsche s’embarque en 1886 avec son mari pour aller fonder une colonie allemande au cœur du Paraguay ».

Cette façon qu’ont Christophe et Nathalie Prince d’être intrigués dialogue avec l’étonnement exprimé par Nietzsche lui-même [1] dans son courrier écrit en réponse à deux lettres d’Elisabeth Förster (une des 5/7 septembre 1886 et une non conservée) : « À Elisabeth Förster au Paraguay / Nice (France), 3 nov. 1886 / Pension de Genève petite rue Saint-Étienne / Mon cher, cher Lama [2], / Tes dernières lettres – celle envoyée à Sils, à laquelle j’ai répondu, et celle qu’on a fait suivre ici de Munich – m’ont donné une si bonne idée de votre confiance et de votre esprit d’entreprise que nous autres, loin de vous, apprenons à nous rassurer et à gentiment faire taire pour le moment nos inquiétudes. J’avoue que je trouve encore étrange d’imaginer ma sœur se consacrer à l’élevage dans un coin du monde en friche, y compris les travaux de laiterie et la cuisine ; c’est pour moi comme un rêve dont on se débarrasse le matin au réveil. Je comprends encore moins pourquoi vous voulez si rapidement échanger votre modeste mais assurée existence à la campagne contre une existence aventureuse dans le Gran Chaco. Pourquoi vous charger d’aussi grandes exploitations et par conséquent d’aussi grands soucis ? est-ce que vous voulez devenir rapidement riches ? – moi, on ne me forcerait pas, même avec dix chevaux, à m’installer dans un endroit où, si je suis bien informé, on ne peut même pas trouver une bonne bibliothèque. Entre nous, ma chère sœur, telle qu’est ma vie actuellement et compte tenu des tâches que je dois remplir, j’ai besoin de l’Europe, parce que c’est le siège de la science sur terre ; et je n’ai jusqu’ici jamais trouvé de raisons d’en être dégoûté ; et les grands mouvements et les grands bouleversements auxquels nous allons probablement assister dans les prochaines vingt années trouveront en moi un spectateur bien préparé et très profondément intéressé. Je ne sous-estime pas l’attrait d’une retraite idyllique et du cultiver son jardin de Voltaire, en particulier pour un philosophe ; mais je n’aimerais pas le faire à votre manière qui évoque pour moi trop le “retour à la nature” et, soit dit en plaisantant, une philosophie “pour le cher bétail”. […] – Et qui sait ? moi aussi j’ai mon Gran Chaco ! / Avec mon affection de toujours / Votre F. » [3].

Christophe et Nathalie Prince ont « accumulé les archives, les articles » consacrés à la vie d’Elisabeth Förster ; l’un et l’autre ont « retrouvé des images des colons et de la propriété des Förster, des bribes, des souvenirs, des colonnes de journaux… Des dizaines et des dizaines de textes ont été accumulés, triés, oubliés, perdus, retrouvés, empilés, surlignés… ». « Rien de plus jubilatoire que ce travail de recherche et l’échange de nos trouvailles, commente Nathalie Prince. Forgotten Fatherland, the True Story of Nietzsche’s Sister and Her Lost Aryan Colony (Broadway, 2011) de Ben Macintyre, l’historien et chroniqueur du Times, a été une référence stimulante ». Mais beaucoup d’autres ont servi Nietzsche au Paraguay…

Nathalie Prince est universitaire, spécialiste de la littérature de jeunesse et de la littérature fantastique. Et pourtant, ce travail à quatre mains ne débouche pas sur un essai, comme l’on aurait pu s’y attendre. Mais sur un roman. C’est passionnant : le roman comme instrument d’élucidation du réel… Il s’agit – précise Nathalie Prince – de ressusciter (la fiction comme le style devenant le suc qui permet la reviviscence) « un paysage de fin du monde, avec ses mancenilliers et ses bestioles, celui-là même où le couple Förster a choisi d’installer sa colonie de fantômes blonds rêvant d’aventures et de grand air. En rentrant de Cayenne, où j’avais été amenée à séjourner à plusieurs reprises, j’étais revenue avec des morphos plein le crâne. Ils illuminent Nietzsche au Paraguay, et participent aux toiles fin de siècle qui nous entraient dans la tête comme des flèches de quebracho : un piano au cœur de la jungle, des papillons aux ailes de Vierge posés sur des cadavres, un cheval blanc au milieu des bêtes féroces, des robes en dentelle noire dont les ourlets se déchirent et s’empoussièrent sur la terre ocreuse, un rat pendu à la pale d’un ventilateur, attaché par la queue… Un imaginaire en couleurs ; un imaginaire décadent ».

Le roman peut tout se permettre. L’érudition qu’il met en scène devient joueuse. Par nécessité d’abord. Du fait de l’intrigue. Des lettres de Nietzsche ont été réécrites : il a fallu « [g]arder les originaux de Nietzsche à peu près intacts, mais changer les dates, ajuster les détails, les adapter à la fiction. Garder la mémoire de Nietzsche sans le trahir, mais ne pas trahir non plus la fiction. Les lettres sont là, Nietzsche est là, mais il faut gratter pour retrouver les originaux. Le lecteur curieux et averti aura à cœur de se reporter aux écrits de Nietzsche s’il veut refaire un autre fil, dans cet écheveau ». Par goût ensuite. Christophe Prince a pris soin « d’inventer des textes qui n’existent pas, d’écrire des notes qui sont de purs morceaux de fantaisie ». Deviennent éléments de la fiction l’érudition et la culture, au même titre qu’un personnage, ou une anecdote, comme ce fut le cas avec Jarry, un écrivain de la fin de siècle – période que Nathalie Prince a évoquée [4].

Et cela participe du désir de connaissance, de complétude autant que de découverte(s) qui anime le lecteur, et le pousse, in fine, à se remettre entre les mains de la longue bibliographie clôturant Nietzsche au Paraguay, car certains des fragments du roman en disent moins que ce qu’ils semblent vouloir dire (nous écoutons leur chant, nous tendons l’oreille, nous sommes à l’affût de leur appel) ; ils s’offrent dans leurs lacunes (manques, mots illisibles…). Documents – prétendument ? – d’époque nous parvenant immanquablement de manière lacunaire, du fait de leur fragilité, de la manière suivant laquelle ils ont été conservés, ou des aléas de leur(s) déplacement(s).

L’on peut comparer cette manière d’agir, et de faire confiance au lecteur (dans cette course de relais qu’est la lecture, le passage de témoin, de l’auteur au lecteur, est un sens perpétuellement en éveil) avec la seconde méthode de Nietzsche, puisque son penchant, son goût prononcé pour l’aphorisme (lequel va devenir très vite une constante du mode d’exposition de ses réflexions) tient au fait que l’aphorisme est, en quelque sorte, commente Marc de Launay, « la pointe émergée d’un massif discursif dont le caractère nécessairement exotérique répugne à Nietzsche, lecteur et commentateur assidu de Platon dont il retient le mythe de Theuth, dans le Phèdre, mais surtout la diatribe de la “Lettre VII” contre “l’écriture”, qui trahirait inévitablement la teneur d’une autre forme d’exposition, ésotérique cette fois : “Ça ! Vous figurez-vous donc avoir forcément affaire à une œuvre fragmentaire parce qu’on vous la présente (et ne peut que vous la présenter) en fragments ?” [5] ».

Mais surtout, Nietzsche au Paraguay est un roman très rythmé. Globalement, au niveau de la structure même de l’œuvre : grande variété dans le genre des textes qu’elle convoque. Qu’elle fait dialoguer. Au niveau de la langue, ensuite : au sein des phrases elles-mêmes, « impudique[s] et brutale[s] », « malmené[es] jusqu’à l’os », « hachées à la limite exacte du sens ». Un court extrait ? « À son tour, Julio a hurlé, il a gémi et crié à chacune des flèches qui le touchaient : d’abord au cou, traversé de part en part, puis aux bras, dans le bide et finalement dans l’œil, et il s’est tu alors, basculant doucement par-dessus bord et s’en allant en aval du fleuve : un vieux tronc sec. La rivière, tout autour d’eux, a viré au rouge foncé, dessinant des veines et des marbrures cerise dans l’eau boueuse ». Vous entendez ? C’est une langue qui claque, comme le vent dans la voile. Et c’est alors que plus encore que par le thème, par le sujet du livre, par leur érudition joueuse qui construit, savamment, un désir de lecture, à savoir le désir du lecteur, questionnant – inlassablement – son horizon d’attente, c’est alors que Christophe et Nathalie Prince sont entrés en résonance profonde avec le projet littéraire de Nietzche. En effet, il est tout à fait significatif que Nietzsche privilégie le rythme, c’est-à-dire une dynamique impliquant la mesure, une temporalité réglée. Et Christophe et Nathalie Prince utilisent à plein, suivant en cela les préceptes nietzschéens, « les accents des mots », « le charme du rythme » employé résidant (le couple d’auteurs prenant rigoureusement « en considération […] la durée d’une syllabe ») « exactement dans les quantités de durée », pour reprendre des formulations de Nietzsche datant probablement de la mi-avril 1886, dans sa longue lettre à Carl Fuchs (« La lettre la plus longue que j’aie écrite depuis des années », souffle-t-il). Lettre qui s’achève par cette supplique : « Lisez, je vous prie, un livre que peu connaissent, le De musica d’Augustin [6], pour y voir comment on comprenait et appréciait jadis la métrique d’Horace, comment on “scandait”, quelles pauses on introduisait, etc. ».

Cet enthousiasme dont fait preuve Nietzsche dans sa lettre à Carl Fuchs tient au fait que le rythme et la question de la rythmique sont, dès les travaux préparatoires de La Naissance de la tragédie, au cœur de la réflexion nietzschéenne [7], qui – soulignons-le – ne s’est guère limitée au seul cadre de l’esthétique ; Nietzsche en a fait le thème de certains de ses séminaires (histoire de la poésie grecque, histoire de la rythmique [8]).

 

Matthieu Gosztola

 

[1] Étonnement qui est, peut-on penser, l’efflorescence née de la terre du refus de Nietzsche exprimé dans une lettre adressée à Reinhart von Seydlitz, datée du 26 octobre 1886, lettre dont voici un extrait : « Cher ami, / tous mes remerciements ! – Mais je ne veux pas aller au Paraguay où l’on m’invite. Je préférerais encore aller à Munich : à condition que je redevienne plus joyeux et plus “ami du genre humain” que je ne le suis actuellement ».

[2] Lama est le surnom que Nietzsche donne à sa sœur Elisabeth, « probablement – écrit Jean Lacoste – parce qu’elle supporte sans rien dire de lourdes charges pour son frère ».

[3] Lettre de Nietzsche très récemment publiée in Friedrich Nietzsche, Correspondance, tome V (janvier 1885-décembre 1886) [Briefwechsel], trad. de l’allemand par Jean Lacoste, édition de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, notes du traducteur, Gallimard, coll. Œuvres philosophiques complètes, série Correspondance, 2019, 368 pages.

[4] Cf. Patrick Besnier, Alfred Jarry, Plon, coll. Biographique, 1990.

[5] Opinions et sentences mêlées, paragraphe 128.

[6] En particulier les livres II à IV.

[7] Voir La Vision dionysiaque du monde (par exemple).

[8] Il ne faut pas oublier que Nietzsche a consacré tout un cours de son enseignement bâlois à la problématique du rythme dans la poésie grecque et, plus généralement, dans la littérature au sens large.

 

Christophe Prince, sous le pseudonyme de Boris Dokmak, a publié La Femme qui valait trois milliards, Ring, 2013, et Les Amazoniques, Ring, 2015.

Nathalie Prince a notamment publié La Littérature de jeunesse. Pour une théorie littéraire, Armand Colin, rééd. 2015 ; La Littérature fantastique, Armand Colin, 2015 ; Les Célibataires du fantastique, L’Harmattan, 2002 ; Petit Musée des horreurs. Nouvelles fantastiques, cruelles et macabres (éd.), Robert Laffont, rééd. 2013.

 

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

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Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com