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Nicolas Bouvier, passeur pour notre temps, Nadine Laporte

Ecrit par Sanda Voïca 03.06.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Biographie, Essais

Nicolas Bouvier, passeur pour notre temps, Le Passeur, avril 2016, 240 pages, 18 €

Ecrivain(s): Nadine Laporte

Nicolas Bouvier, passeur pour notre temps, Nadine Laporte

 

Nicolas Bouvier, étonnant passeur de poésie

Pourquoi l’engouement et le succès des livres de Nicolas Bouvier ? Peut-être parce qu’ils « donnent à voir et à penser ce que nous sommes exactement, dans ce monde quelquefois traversé avec inconséquence », écrit Nadine Laporte dès l’Introduction.

« C’est le troisième présent que nous offre Nicolas Bouvier : une certaine façon de vivre le monde et le temps. Il ne s’agit pas de s’adapter à un lent cheminement continu qui deviendrait corrosif. Il s’agit de savoir profiter de cette flânerie qu’offrent le voyage et la vie, pour se rendre plus disponible aux fulgurances ».

Passeur, donc, de SON TEMPS pour notre temps ! Pour qu’il devienne NOTRE TEMPS aussi, ce « troisième présent ».

Si « Nicolas Bouvier suggérait que le vivre et l’écrire ne soient pas séparés d’un cheveu », Nadine Laporte a réussi cet exploit dans son propre livre, que sa propre vie et la lecture des livres de Nicolas Bouvier ne fassent qu’un. Livre-synthèse de ses voyages, proposant un trajet à la fois tout neuf et déjà connu.

Commentaire inspiré, donc, qui évolue parmi ses livres, sans se vouloir une « biographie » : « Je dis “existence : ce livre ne se veut pas une biographie. Au contraire. J’ai voulu mettre en lumière les fragments, les détails qui font de Nicolas Bouvier un passeur pour notre époque si déstabilisante parfois, et pourtant aussi riche et prometteuse que la sienne. […] L’œuvre de Nicolas Bouvier peut être un viatique aujourd’hui, même pour un lecteur ou une lectrice qui ne voyage pas du tout, et n’en a pas l’intention ».

La question se pose, évidemment : passeur de quoi ?

Les treize chapitres du livre, la Conclusion et les Annexes ne feront qu’approfondir cette existence éprouvante, tout en relevant son autre versant, lumineux jusqu’à la félicité, passant par la poésie, comme trame de toute la vie et l’écriture de Nicolas Bouvier. Mais cette poésie n’apparaît pas clairement si on ne traverse pas, comme l’a fait Nadine Laporte, livre après livre, voyage après voyage.

L’origine, l’impulsion première de ses voyages-livres restera un mystère même si on peut toujours évoquer son enfance, ses études, son amitié avec Thierry Vernet et leur serment énigmatique : « ne jamais oublier le serment de Chartres ». Deviner, imaginer – mais jamais la certitude, à part cette promesse : « Quand ça pète dans l’âme, faire que ça re-pète dans l’âme des autres ».

Et surtout, l’aveu de Nicolas Bouvier lui-même : « La vérité c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon ».

Alors « Le voyage aurait-il comme musique secrète la quête de ce nom introuvable ? » se demande Nadine Laporte. Et : « Ce n’est pas toujours facile de savoir écouter ce qui en soi n’a pas de nom, et qui grandit sans que l’on sache pourquoi. […] Cela demande de savoir que quelque chose en soi est en dehors de tout rouage social, et, presque, de tout lien affectif ».

Sans savoir pourquoi, oui, Nicolas Bouvier a voyagé – mais à l’origine de ses voyages il y a peut-être une protestation, dont il parle, quand il évoque son enfance : « … j’étais le plus petit autour de l’immense table et personne n’entendait cette protestation de grillon perdu dans la farine ».

« Tout est perçu comme une chance, un je-ne-sais-quoi qui vit et enrichit la pauvreté imaginative des nantis que nous sommes » dit Nadine Laporte à propos de la première étape des voyages de Nicolas Bouvier.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait ». Et aussi : « Si on ne laisse pas au voyage le droit de nous détruire un peu, autant rester chez soi ».

Nadine Laporte, très inspirée par le souffle des écrits de Nicolas Bouvier, écrit à son tour des phrases pleines d’un souffle revigorant : « Galvanisés par cet appétit d’âme que Bouvier appelle notreinsuffisance, les deux jeunes voyageurs [Nicolas Bouvier et Thierry Vernet] se délestent de ce que nous appelons l’ego, pour devenir la caisse de résonance de leur rêve. Devenus maigres et denses comme de très vieux funambules, ils écoutent le grand air vibrer autour d’eux. Sur les pentes anatoliennes, la montagne devient polyphonique. Les voyageurs sont les spectateurs éblouis et fourbus de l’arc-en-ciel sonore qu’est le monde ».

Si on pense que Nicolas Bouvier a été pianiste, hésitant entre la carrière de musicien et celle de voyageur, on ne sera pas étonné que la musique soit (ait été) un des « motifs puissants » de ses voyages. De toute façon, « Il s’agit, autant que de regarder les choses et les gens, d’écouter le rythme du monde. Il s’agit de se rendre compte que la vie est musique. Que tout enchaînement d’actes, de paroles, de gestes, de causes et d’effets est musicalement agencé. Entre chacune de nos sensations, comme entre chaque couleur des paysages que nous admirons, les textes de Nicolas Bouvier suggèrent qu’il existe une harmonie », écrit Nadine Laporte.

L’importance de la lenteur – « Prendre son temps : personne ne peut le faire à notre place ». S’agit-il d’une lenteur réelle ou bien imposée par le monde que le voyageur traverse ? La lenteur peut être bénéfique et supportable et « ce processus de ralentissement commun au voyage et à l’écriture » est appelé par Bouvier lui-même « incantation, puis décantation ». Et très proche du satori.

Le temps lui-même est « cette mystérieuse vérité qui appartient à chacun d’entre nous », dit Nadine Laporte, sans s’éloigner de Nicolas Bouvier : « Nous ne sommes pas juges du temps perdu ».

Mais en règle générale les livres de Nicolas Bouvier suggèrent, à chaque pas et dans chaque phrase, le paradis ! L’état de grâce aussi. Finalement, « L’homme se réduit à son âme réceptrice », dit Nadine Laporte. Et plus précisément : « Il s’agit de recevoir ce que le monde propose, sans lui donner notre poids ni notre densité. […] Être assez léger pour n’offrir aucune résistance à ces propositions inattendues. Alors, en effet le voyageur est tout près d’une forme de disparition qui n’est pas mystique, mais simplement accueillante. L’homme accueille le monde comme un vase accueille l’eau qui coule ».

A propos de Nicolas Bouvier iconographe et donc des images, Nadine Laporte écrit : « Les ramifications des images sont infinies ».

S’il y a des ramifications infinies des images, il y a aussi des ramifications infinies des pensées de nous, lecteurs, en les regardant-lisant, via les textes de Nicolas Bouvier. D’où leur grand intérêt et « succès » : nous sommes comme touchés en plein cœur par des choses, voire des images, qui a priori n’ont aucun rapport avec nous.

Nadine Laporte essaie une explication de notre fascination pour l’image, en disant qu’« elle est aussi la preuve d’une vie des formes et des sens qui s’offre au regard par instants privilégiés » et que « ce qui importe dans l’image, ce n’est pas seulement l’agencement de la lumière sur le sujet, c’est aussi toute la passion et le goût du risque que l’homme trouve en lui pour fabriquer l’image ».

Elle avance aussi ce qui pourrait être la leçon (« s’il devait y en avoir une ») de L’Usage du monde : « Souvent, c’est lorsque nous avons peiné devant les difficultés que la légèreté du monde nous prend dans le creux de sa main, sans coup férir ».

Ce n’est pas innocent que le mot de la langue française préféré de Nicolas Bouvier soit le mot « fourbu ».

La découverte du monde est doublée du travail de sa sublimation. L’important, c’est « la fuite des choses sous l’impulsion du mouvement » – mais aussi « il faudra à tout moment fourbir, faire resplendir, sertir dans de nouveaux écrins le caillou de la mémoire ».

Nadine Laporte souligne que « rien ne sert de vouloir garder la magie du voyage par des mots, des dessins, des notes, des photos prises en chemin. Ce qui importe, c’est ce qui restera malgré tout ». Et aussi : « Le voyageur s’attache à vivre non un moment, mais son tranchant. Non un instant, mais son acuité ».

Ce qui semble le fil conducteur du livre de Nadine Laporte, c’est la poésie, car consubstantielle aux livres et à l’écriture de Nicolas Bouvier.

Ce livre est donc ponctué par des poèmes de Nicolas Bouvier. Son unique recueil, Le Dehors et le Dedans, dit souvent d’une manière plus synthétique ce que ses autres livres disent d’une façon plus déployée. Eliane Bouvier, sa femme, l’a souligné, d’ailleurs, dans l’entretien publié à la fin du livre, avec Nadine Laporte et Marlyse Pietri : « … je pense que la poésie est quelque part dans tous ses écrits, en filigrane. Ses poèmes eux-mêmes sont, comme il [Nicolas Bouvier] aimait à le dire, des visites. Ils disent, en quelques lignes, les sentiments vécus, et bien au-delà ».

Le poème Le point de non-retour, Trébizonde, 1953, est, par exemple, un tel moment :

Ce midi-là

la vie était si égarante et bonne

que tu lui as dit ou plutôt murmuré

« va-t’en me perdre où tu voudras »

Les vagues ont répondu : « Tu n’en reviendras pas ».

Avec les mots de l’auteure du livre : « la poésie mène au-delà, vers un inattendu que l’on ne maîtrise plus ». La poésie est très proche « d’un songe éveillé ».

Et aussi, il y a la poésie écrite, voire publiée et celle qui n’a été que vécue – comme pendant ce voyage en Inde, entre 1954-1955. Mais évoquée dans des émissions radiophoniques, que son fils a retranscrites et ensuite publiées : « Je n’ai jamais écrit une ligne sur cette maraude heureuse, de peur que l’indigence du langage n’en ternisse un peu l’éclat ».

L’analyse de quelques poèmes publiés dans son recueil, Le Dehors et le Dedans, permet de retenir une autre définition possible de la poésie, « Le Grand dedans », en opposition au Grand dehors dont Michel Le Bris fait la description. Le poème, est aussi, comme elle l’écrira un peu plus loin, « la lucidité d’un instant ».

Dans le chapitre Eloge de la fragilité il y a une longue citation de Nicolas Bouvier tirée de son Réflexions sur l’espace et la littérature, qui nous apparaît la preuve ou l’argument ultime que tout ce que Nicolas Bouvier fait ou écrit est du « domaine » de la poésie : « On n’est pas délibérément poète (peintre, charpentier, musicien), on vit dans une dimension poétique où les choses cessent d’apparaître comme isolées, disjointes, solitaires pour laisser éclater leurs harmoniques et leurs innombrables complicités, ou alors on ne vit pas. Trop souvent on ne vit pas. […]

Pour les vagabonds de l’écriture, voyager c’est retrouver par déracinement, disponibilité, risques, dénuement, l’accès à ces lieux privilégiés où les choses les plus humbles retrouvent leur existence plénière et souterraine ».

Alors Nicolas Bouvier nous paraît pleinement un passeur pour notre temps de la… poésie même !

Dans un entretien, Nicolas Bouvier disait : « La poésie m’est plus nécessaire que la prose parce qu’elle est extrêmement directe, brutale – c’est du full-contact ! ». Pourtant il ne fit paraître qu’un unique livre de poésie. Ecrits entre 1953 et 1997, ces poèmes forment un univers extraordinaire, celui de ce voyageur infatigable, arpenteur des beautés façonnées par la nature au gré des érosions et des accidents. Rapportée du monde entier, la poésie de Nicolas Bouvier dit dans une langue précise et racée toute l’intensité du monde.

Animal ou dieu psychopompe, Nicolas Bouvier : le passeur non pas de l’âme, mais de la poésie, mais comme de la poésie à l’âme il n’y a qu’un pas…

Car dans « l’effort de l’ajustement spontané de sa parole à la fragile harmonie du monde », Nicolas Bouvier garde « la conscience aiguë de la mort au bout du chemin ». Ses poèmes interrogeant ce moment, « la dernière douane » comme il l’appelait, c’est normal que nous pensions à cet animal ou dieu qui accompagnait celui qui mourait dans l’au-delà.

Passeur du temps aussi. Mais quel temps ? Du Temps du monde, un temps qui tout en n’étant à personne et aussi à chacun d’entre nous. Ce que Nadine Laporte dit, d’ailleurs : « Pour Nicolas Bouvier, le temps lève comme une pâte à pain, et le voyageur cultive la patience d’accompagner le temps dans ce nonchalant mûrissement. Et, racontant ce temps, il nous offre quelques-uns de ces instant lents et sublimes, étirés jusqu’aux étoiles, qui font l’armature d’une vie ».

Le poème sera donc sa coïncidence avec « l’instabilité fondamentale de nos vies… »

Eliane Bouvier, dans l’entretien déjà mentionné, dit que les poèmes étaient pour Nicolas Bouvier des « visites », ce que Nadine avait d’ailleurs mentionné aussi, à plusieurs moments, dans son livre : des « visites poétiques ».

Nicolas Bouvier, à ce sujet : « C’est grâce à Holan, autant qu’à Michaux, que j’ai compris que certaines visites que la vie nous rend sont si mystérieuses qu’elles doivent prendre la forme d’un poème, que la prose la plus éclatante ne rendrait justice ni à leur transparence ni à leur opacité qui sont forcément voisines puisque nous ne comprenons pas la transparence mais pouvons seulement la flairer comme un limier flaire un gibier dont il sait qu’il n’est pas pour lui. Ce sont eux qui m’ont, sur le tard, conduit à écrire des poèmes, non par ambition littéraire, mais pour survivre et mieux vivre, sachant, à travers eux, que la poésie est le seul antidote contre la solitude et la mort ».

 

Sanda Voïca

 


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A propos de l'écrivain

Nadine Laporte

 

Nadine Laporte, écrivain, conférencier, enseignant-chercheur. Publications : Cent vues de Shanghai (roman), Gallimard, 1997, Prix Femina du premier roman 1998 ; Le Rebord du Monde (récit), Gallimard, 2001 ; Le désir d’une ville (dialogues), Zoé, 2007 ; Je vais les appeler Naissances (livre d’artiste en collaboration avec la sculptrice Claire Schmid) ; Les Carnets d’Icare (récit sur la Grèce contemporaine), Impeccables éd. 2015, Nicolas Bouvier, Passeur pour notre temps, Le Passeur éd., 2016.

 

A propos du rédacteur

Sanda Voïca

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Sanda Voïca est née en 1962 en Roumanie. Publication de textes variés dans plusieurs revues roumaines et d’un recueil, Le Diable a les yeux bleus, éd. Vinea, Bucarest, 1999. Arrivée en France en 1999, elle écrit directement en français. Publications dans plusieurs revues littéraires, papier et numériques. Recueils publiés : Exils de mon exil, éd. Passage d’encres, 2015 ; Epopopoèmémés, éd. Impeccables, 2015. Présence dans l’anthologie Elles écrivent… elles vivent ici, en Normandie, éd. Les Tas de mots, 2014. Initiatrice et co-animatrice de la revue numérique Paysages écrits. Blog personnel : Le Livre des proverbes nouveaux