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Neige, Orhan Pamuk

Ecrit par Gaëlle Cauvin 19.03.18 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Asie, Roman

Neige, Traduit du Turc par Jean-François Pérouse, 640 pages, 9,90 €

Ecrivain(s): Orhan Pamuk Edition: Folio (Gallimard)

Neige, Orhan Pamuk

 

Neige est le huitième roman d’Orhan Pamuk. C’est un road-movie aux confins de la Turquie, conçu sur les principes de la tragédie : unité de lieu, unité de temps et fatalité.

Il a pour lieu d’action la ville frontière de Kars, en Turquie orientale, où il semble qu’Arméniens, Russes, Ottomans et Turcs des débuts de la République, « qui avaient transformé la ville en un modeste centre de civilisation, s’en étaient allés ». Ville désertée, ville déchue, ville aussi coupée du reste du monde à cause des intempéries climatiques : des chutes de neige ont bloqué les routes, juste après l’arrivée en autocar d’un journaliste poète dont le lecteur suit les déplacements. Il vient d’Allemagne où il s’est réfugié pour des raisons professionnelles et politiques, mais douze ans plus tard, revient en Turquie, pour enquêter sur la vague de suicides de jeunes filles et jeunes femmes qui touche le pays et plus particulièrement la région de Kars. Toutes portaient le voile, toutes étaient malheureuses, mais ni l’islam ni le malheur ne suffisent à expliquer le phénomène.

Des titres de chapitres vont dans le sens du récit policier : « Première et dernière conversation entre l’assassin et la victime », « Etre agent double doit être difficile », « Peur de se faire descendre », « Réunion secrète à l’hôtel Asya »… En plus des suicides, il y a des assassinats, des passages à tabac et une espèce de coup d’Etat local. L’action se déroule cinq jours avant les élections, la tension monte, et Orhan Pamuk instaure du suspense. Le journaliste qui vient d’Allemagne et qui est accueilli comme un turc occidentalisé est mis sur écoute et suivi par des sbires. Mais qu’on ne s’y trompe pas, le suspense n’est pas haletant. Le roman est lent, psychologique, à l’image du journaliste venu pour enquêter. Plus de cinq cents pages pour quatre jours. Unité de lieu et unité de temps. Parfait pour une pièce théâtre. Le roman fut justement adapté par Blandine Savetier en mars 2017 au Théâtre des quartiers d’Ivry. Elle a « souhaité donner à entendre la richesse et l’actualité de cette œuvre, s’emparer de ses thématiques brûlantes, faire vivre avec le langage du théâtre le dialogue entre l’Europe et l’Orient, à un moment où les crispations identitaires et religieuses nous enferment dans des logiques meurtrières, de part et d’autre de la Méditerranée ».

Le journaliste ne comprend pas la société turque dans laquelle il débarque après douze années en Allemagne, d’autant plus que Kars est une ville bien à part, très orientale. Il a un sentiment d’irréalité, trouve tout absurde, semble rêver et doute des informations recueillies dans le cadre de son enquête. Il est à la croisée des différents discours et ne sait pas auquel accorder du crédit. Dans celui des islamistes ? Dans celui des communistes kurdes ? Dans celui du directeur du journal local ? Dans celui du commissaire de police ? Dans celui du terroriste kurde qui se cache ? Dans celui du cheikh Efendi ? Dans celui de Necip, un étudiant exalté, apprenti romancier ? Tous lui racontent leur version et leurs histoires. On ne peut oublier que l’action se déroule en Orient, et qu’il y a du récit dans le récit.

Le journaliste en question s’appelle Kerim Alakusoglu, mais préfère se faire appeler Ka. Clin d’œil à Kafka. L’errance du journaliste turc ressemble à celle des héros du Château et du Procès. Comme eux, il se perd dans les dédales humains et bureaucratiques. Le narrateur est un ancien ami de Ka, il connaît aussi la ville de Kars, et son point de vue est omniscient : « je ne voudrais pas vous tromper : je suis personnellement un ancien ami de Ka et je sais tout ce qui lui arrivera à Kars avant même de raconter cette histoire », peut-on lire dans les premières pages du roman. Il sait aussi que Ka mourra quatre ans après sa venue à Kars, assassiné dans une rue de Francfort. Les passages à la première personne ponctuent le récit principal. Le dernier chapitre se déroule après la mort de Ka, et le narrateur se met dans les pas de son ami mort, s’éprend de la même femme, la belle Ipek, et veut écrire un livre sur les poèmes de Ka. « Ce matin, à me promener de rue en rue dans Kars, à parler avec les gens avec lesquels Ka avait parlé, à m’asseoir dans les mêmes maisons de thé, je me suis senti comme Ka à de nombreuses reprises ». Le narrateur prend la place de celui dont il nous a conté l’histoire. C’est un double.

Ka, à la croisée du discours des autres, entre Orient et Occident, cherchant un Dieu pour combler sa solitude mais rappelé par son éducation laïque de bourgeois stambouliote, doute aussi de ses propres motivations. Sa production poétique est nulle, il ne parvient plus à écrire. Le narrateur parle du silence de son héros comme un « ensevelissement », ce qui correspond aux chutes de neige qui s’abattent sur la ville. Ka trouve à Kars tous les éléments pour répondre à son état d’esprit. « Ils contemplèrent la neige tous deux très longtemps et se livrèrent à cette contemplation comme des gens qui ont du temps et n’attendent rien de la vie ». Il y a de très beaux passages où la vie semble être en suspens. Ka sent alors poindre un poème qu’il court écrire dans sa chambre d’hôtel. « Ce faisant, Ka sentit le profond appel familier des vrais poètes qui ne peuvent être heureux dans la vie que dans les moments d’inspiration. Pour la première fois depuis quatre ans, un poème lui venait à l’esprit ». Ce poème, il l’intitule « Neige » et, le narrateur y consacre tout un chapitre. Puis suivent d’autres poèmes : « Désespoir, difficultés », « Moi, K »…

Il y a plusieurs lectures de ce roman, et c’est ce qui en fait sa richesse. Le lecteur, en suivant Ka, parfait anti-héros kafkaïen, dans les rues et chez les habitants de Kars, est plongé dans les grands problèmes politiques qui secouent la Turquie contemporaine : islamisme, laïcité, nationalisme, démocratie, tradition et européanisme, richesse et pauvreté. S’appuyant sur une trame politique, Pamuk déploie une réflexion sur la liberté et le suicide, l’art et l’amour, la foi et le sens de la vie, la solitude et l’identité. Les jeunes filles voilées sont instrumentalisées, leurs suicides montés en épingles, les discours des uns servent aux autres, personne ne reste neutre aux slogans politiques comme aux paroles, les réactions se suivent en chaîne et c’est difficile d’y voir clair. Le narrateur, de plus en plus abasourdi par les événements, a beau donner dans l’exactitude pour relater les faits et gestes, lui-même est perdu. Son omniscience ne le mène nulle part, sauf à se mettre dans les pas de Ka. La neige qui nimbe la ville confère une poésie mélancolique au roman, une poésie propre aux lieux oubliés du monde, où se répondent avec une intensité fiévreuse le vide existentiel et la recherche du sens.

 

Gaëlle Cauvin

 


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A propos de l'écrivain

Orhan Pamuk

Né en 1952 à Istanbul, Orhan Pamuk est l’auteur notamment de Mon nom est Rouge (Prix du Meilleur Livre étranger 2001), de Neige (Prix Médicis étranger 2005) et d’Istanbul (2006). Il est le lauréat du prix Nobel de littérature 2006.

A propos du rédacteur

Gaëlle Cauvin

 

Gaelle Cauvin : est née en 1967. Elle donne des cours de français, travaille pour des éditeurs en free-lance, dans la presse comme secrétaire de rédaction. Elle écrit et peint. Elle vit à Paris depuis vingt ans.