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Nécessité de lire la poésie contemporaine ... (5/5)

Ecrit par Matthieu Gosztola 05.01.13 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

Ou de l’importance des sites Internet la faisant exister

Nécessité de lire la poésie contemporaine ... (5/5)

 

 

Est-ce qu’écrire, après avoir fait l’apprentissage du désapprendre fondamental qui est seul à même de permettre l’érection de la singularité d’une voix (ou de voix multiples, toute voix étant la réunion possible d’une multiplicité de voix), c’est aussi, ensuite, désapprendre le désapprentissage qui s’est révélé comme un apprentissage – puisque désapprendre se révèle aussi constructeur, bon an mal an, de figures et de schèmes ?

Aussi, écrire ne peut-il se concevoir, un désapprendre devant être suivi de mille autres, que comme une geste incessante ? La geste incessante du vivre, puisqu’écrire, c’est d’abord faire l’expérience du désir ? Et l’expérience du désir, est-ce toujours faire l’expérience de son insatisfaction ?

Ainsi la geste sans cesse reconduite d’écrire serait-elle source d’un désaveu intérieur quant à une visée que l’on sait inatteignable (étreindre le monde avec le corps textuel qui devient son propre corps, le monde que l’on a créé qui révèle le monde dans lequel on est, et voir son désir satisfait) et que l’on cherche néanmoins sans cesse à atteindre, non pour l’atteindre vraiment, mais pour faire ce parcours vers l’inatteignable comme s’il pouvait être atteint, le chemin parcouru devenant la gestuelle du poème lui-même qui prend en compte aussi bien le trébuché des pas que les sautillements faisant aller plus vite le paysage (aussi le poème prend-il en compte jusqu’à l’expérience de la vision préalable qui le permet, dans une visée presque narrative, comme si le poème dans sa finalité donnait aussi à voir l’accouchement par lequel il a été).

Mais encore, écrire, est-ce toujours dans le même mouvement geste d’appartenance et d’arrachement au corps de la forme ? Est-ce ce qui tend vers l’informe tout en étant pris dans une forme, cette tension caractérisant le poème, puisque rendant son sens non possiblement détaché d’une dynamique (l’enjambement, la narrativité) qui la constitue en propre ?

Toutes ces questions, l’œuvre plurielle de très nombreux poètes contemporains auxquels Poezibao,Recours au poèmeSitaudisTerre à ciel… donnent une grande place ne cesse de les prendre en compte et pour nous, par notre lecture, il n’est pas question de les refermer (de les enfermer dans une posture sémantique résolutive – dans le sens encore une fois médical de « qui fait disparaître une inflammation », l’inflammation du sens qui se frotte contre lui-même, se cherchant inlassablement, ne se sachant pas voir, vacillant dans une fièvre qui prend l’apparence du déhanché brusque du poème) mais bien plutôt de les ouvrir à d’autres questions tant l’expérience d’une primitivité de la lecture – d’une antériorité de la lecture sur les apprentissages successifs qui ont fait notre regard, qui l’ont intrinsèquement constitué en tant qu’outil socialisé permettant que le réel soit catégorisé –, seule possible face à l’écriture poétique contemporaine, amène un questionnement perpétuel.

Poursuivre ce questionnement, c’est ainsi poursuivre la lecture que l’on peut faire des poètes contemporains. Il n’est que d’ouvrir Sitaudis (ou Poezibao, par exemple) pour être confronté à l’inlassable de la question sans formulation, suivant la confrontation à chaque page renouvelée à unimplicite (celui de l’homme en prise avec un sentiment d’échec face au sens hégélien de l’Histoire) qui est comme l’assise du souffle narratif et poétique.

Il n’est que d’ouvrir (ouvrir avec les mains pour l’œil, et, plus encore, ouvrir avec l’ouïe) les œuvres évoquées dans les différentes pages virtuelles de PoezibaoRecours au poèmeSitaudisTerre à ciel…, pour s’y sentir… vivant, dans cette posture éminemment paradoxale aujourd’hui qu’est le fait d’être vivant parmiau sein de, les structures qui accueillent notre idiosyncrasie fussent-elles soumises à l’absence de structure et au flottement perpétuel lequel n’autorise aucun sentiment d’enracinement ou d’inscription dans le caractère meuble des lieux et de la temporalité. Il n’est que d’ouvrir ces œuvres et de les lire, vraiment les lire, pour faire l’expérience autrement de notre quotidienneté. En sachant que lire – uniquement – avec l’oreille, c’est toujours lire : être face à la poésie sonore, c’est déplacer l’espace de la page, la rendre pleine d’une virtualité habitée entièrement – dans une possession qui, à chaque instant, fait vaciller toute certitude sur ses bases – par le réel et ses soubresauts, et son électricité intrinsèque qui est aussi celle de la surprise, du heurt, du rire, de la violence. La poésie contemporaine est située en plein cœur de la vie pour nous amener à faire l’expérience autrement de nos liens éprouvés autant qu’exprimés avec elle.

 

Matthieu Gosztola

 

À découvrir ou à redécouvrir :

Poezibao : http://poezibao.typepad.com/

Recours au Poème : http://www.recoursaupoeme.fr/

Sitaudis : http://www.sitaudis.fr/

Terre à ciel : http://terreaciel.free.fr/

 


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com