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Nathalie Savey, Philippe Jaccottet, Michel Collot, Héloïse Conésa, Yves Millet

Ecrit par Marilyne Bertoncini 06.01.16 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Arts, Poésie, L'Atelier Contemporain

Nathalie Savey, Philippe Jaccottet, Michel Collot, Héloïse Conésa, Yves Millet, novembre 2015, 129 pages, 30 €

Edition: L'Atelier Contemporain

Nathalie Savey, Philippe Jaccottet, Michel Collot, Héloïse Conésa, Yves Millet

 

On entre dans le monde de Nathalie Savey comme sur la pointe des pieds, avec des yeux d’enfant ; chaque double page de ce livre au format presque carré, présente, dans le cadre d’une immense marge blanche au papier glacé, un court texte tiré de l’œuvre de Philippe Jaccottet, en regard d’une remarquable reproduction de photo en noir et blanc, dont on imagine le somptueux tirage original.

L’importance laissée à cet espace vierge – instituant une sorte d’écart, de mise à distance, de no man’sland blanc, que le regard (et la pensée) doivent franchir – me fait penser inéluctablement à Roland Barthes et sa Chambre Claire (Seuil, 1980). Dans ce livre, consacré à l’étrangeté de l’image fixée par le grain d’argent sur le papier, le philosophe explore et théorise son expérience extatique de la photo, délivrée du verbiage ordinaire (technique, politique…) qui l’accompagne. Le propos de Nathalie Savey, qui en appelle, elle, à Jaccottet (poète qui accompagne depuis toujours sa démarche :

« J’ai porté en moi les écrits de Philippe Jaccottet (…) en me disant : voici ce que je voudrais faire en photographie »), semble poursuivre à sa façon la réflexion de La Chambre Claire, dans un monde déréalisé par l’omniprésence tyrannique d’une image mondée, violente ou assagie, couverte des oripeaux de la « couleur réelle », mais présentant du monde une version aussi évidente que fausse…

Mais, entrons pas à pas – et laissons-nous surprendre.

La première image, dans de douces tonalités de gris, est un paysage neutre, s’étendant à perte de vue (perte soulignée par le tracé d’un chemin coupé par le manque d’horizon, et devenu semblable à la veine d’un marbre), prairie ponctuée de quelques arbres solitaires, si lointains qu’on n’en prend pas l’échelle : un fragment de paysage, sans lieu, vide de présence. Etrangement, le texte que Nathalie Savey a choisi comme pendant à cette première image parle de la couleur verte qui irrigue la photo de sa présence/absence – parce que nous « savons » qu’une prairie est verte, et que ce savoir impose à la photo un sens – qui nous échappe…

Le chapitre qu’inaugure ce paysage s’intitule Sols /1995, et regroupe quatre photos, reprises dans une page finale où elles voisinent avec d’autres, dans une sorte de « planche-contact ». Le même dispositif s’applique aux huit chapitres du livre. Sols – comme pour guider le regard du lecteur, lui intimer de poser le sien au ras d’une image, mise à plat dans cette série de vues aériennes qui sont autant de textures où prédominent marbrure, veinure, effets de velours gris ou de blancheur de neige… totalement dépourvues de sens, de projet, d’explication – réduites à l’énigme de leur présence sous l’oeil du sujet regardant.

Suivent Les Envolées /1998, et Champ de feu /1996 (une seule photo, et l’unique trace, dans tout ce livre, d’une étrange silhouette en forme de fantôme, dans une photo sans profondeur : l’observation attentive montrera qu’il s’agit d’une tache sur un sol caillouteux), puis 5 séries dont les titres – Les Horizons /2006Les Montagnes rêvées /2008-2010Les Eclaircies /2011Cheonjiyeon /2012Je suis peut-être enfoui au sein des montagnes /2012 (sur une citation de R.M. Rilke) – évoquent un monde minéral immobile et climatérique : nuages, brumes, noirceur d’un ciel où des lumières tracent d’asémiques calligraphies (témoignant du temps de pose très long choisi par Nathalie Savey), dessinent une poésie visuelle élémentaire, qui répond à cette phrase citée de Philippe Jaccottet : « Tout le paysage est comme du feu attisé par le vent presque frais, un feu qui serait de la lumière, de l’éclat – et, d’une autre façon, de l’eau. Les quatre éléments conjugués, pour ne pas dire confondus dans notre appréhension confuse et profonde ».

Tous les mouvements du livre sont concentrés dans le vol stochastique des oiseaux d’Envolées : mouettes fixées par l’objectif, traversant une image, où le même horizon d’un noir intense est délimité par le trait horizontal et immuable du sol où se tient l’appareil, au tiers d’une photo abstraite comme un carré de Mondrian revisité par les noirs de Soulages. L’image de ces rondes de plumes ne « signifie » rien d’autre que le souvenir de ce mouvement – « ça a été là » – mais sert d’indice pour « lire » le projet du recueil, et de la photographe, qui choisit d’illustrer l’un de ses clichés de cette phrase de Philippe Jaccottet : « (…) toutes les choses essentielles ne peuvent être abordées qu’avec des détours, ou obliquement, presqu’à la dérobée. Elles-mêmes, d’une certaine façon, se dérobent toujours. Même qui sait ? à la mort ».

En voici assez pour troubler le lecteur-spectateur, quand il observe les « paysages » qui s’offrent ensuite à sa vue – étrangement dépourvus de tout horizon, comme des gros plans de sommets et de crêtes, dont le point de vue trouble : d’où ont-ils été pris, quels lieux montrent-ils, et de quelle distance ? Emergeant de tourbillons de nuages lumineux, comme une genèse de la Terre, enturbannés de brumes, arêtes nettes ou se diluant dans le noir de la photo, comme les terres se dissolvent dans le ciel des peintures orientales, toutes ces vues frontales posent un même questionnement – que redouble cette citation du poète : « Méfie-toi des images (…) Peut-on jamais savoir si elles mentent, égarent, ou si elles guident ? ».

Je ne déflorerai pas le mystère de ces images au lecteur à venir – qu’il les déchiffre, ayant affranchi son regard de la « réalité », ici démasquée et réenchantée par Nathalie Savey – et longuement étudié dans trois beaux textes qui font une lecture sensible et intelligente de ces photos : Héloïse Conésa explorant le thème de l’apparition épiphanique du réel, Michel Collot étudiant la ligne qui délimite les mondes fluide et solide, et Yves Millet qui, sous un titre durassien (La montagne, dit-elle), donne des informations techniques passionnantes.

Plus qu’une extase, c’est un rapt, un ravissement, qu’on souhaite aux lecteurs à venir, dans cette superbe introduction à l’univers poétique et imaginal de Nathalie Savey.

 

Marilyne Bertoncini

 


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A propos du rédacteur

Marilyne Bertoncini

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Née dans les Flandres, Marilyne Bertoncini vit entre Nice et Parme,  manière pour elle d'habiter les marges. Docteur en Littérature et spécialiste de Jean Giono dans une autre vie, elle est l'auteure de nombreuses critiques littéraires et d'articles sur la pratique pédagogique. Après avoir enseigné la littérature, le théâtre et la poésie, elle  se consacre désormais à sa passion pour l'art, le langage et la photo, collaborant avec des artistes plasticiennes et traduisant des poètes du monde entier. Ses traductions, ses articles,  photos et  poèmes (également traduits en anglais et en bengali) paraissent dans des revues françaises et internationales, dont La Traductière, Recours au Poème, Autre Sud, Subprimal, Cordite, The Wolf... et sur son blog où dialoguent textes et photos en cours d'élaboration : http://minotaura.unblog.fr

Sa traduction, Tony's Blues de Barry Wallenstein, et son premier recueil, Labyrinthe des Nuits, sont parus chez Recours au Poème éditeurs . A paraître en 2015, l'édition des poèmes de Martin Harrison, et de Ming Di.