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Nageur du petit matin, François de Cornière

Ecrit par Pierre Perrin 02.12.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Le Castor Astral

Nageur du petit matin, juin 2015, 170 pages, 13 €

Ecrivain(s): François de Cornière Edition: Le Castor Astral

Nageur du petit matin, François de Cornière

 

Mon projet, s’il en est un, a été de fixer des moments de bonheur, de souffrance, de doute, de peur, d’amour, à côté de celle qui était ma femme et que j’ai accompagnée (mais elle aussi m’accompagnait) pendant dix ans, dans ce qu’on appelle une « longue maladie », écrit François de Cornière sur la 4ème de couverture de son recueil qu’on appelait autrefois « un prière d’insérer ». Rien n’est plus délicat à accomplir. Il continue en évoquant une « vie ordinaire », c’est-à-dire la poésie de Georges Perros. Il termine en précisant que ses poèmes « sont parfois proches de la note, du croquis, du récit ». Pourtant, malgré ces indications, il est très difficile de « juger » – car c’est le rôle de la critique, le reste est publicité – ce volume.

De François de Cornière, poète, force est de démêler le talent et les limites. Ces dernières tiennent en peu de mots, assénés par Pierre Jourde dans La Littérature sans estomac, Esprit des péninsules, 2002. Il ne fait pas de la poésie, il fait poétique. Comment ? C’est très simple, au premier degré. Chaque poème est constitué de vers courts, au vocabulaire prosaïque, d’où toute image est bannie, ou peu s’en faut – et qui cependant narre un instant, une pensée, un sentiment. Le ton de Cornière est patent. Il est d’ailleurs épatant.

C’est la voix d’un homme simple, dans une vie simple, ici un nageur du petit matinqui insuffle un discret désarroi face à la lutte de sa femme contre la longue maladie qui l’emporte. Irrémédiablement. Non, il ne se permet plus ces chutes, faciles, d’autrefois. Mais il conserve le sens et le goût de la ritournelle. Par exemple, page 46 : c’est sur soi qu’on revient. //sur soi qu’on revient. Plusieurs poèmes, d’ailleurs, ne s’intitulent-ils pas chanson ? Côté limites encore, pour crever l’abcès, c’est d’une insoutenable légèreté. Pas un poème, a priori, qu’on puisse épingler pour une anthologie, détacher de l’ensemble ; à quoi raccrocher la mémoire ? Une chambre à oxygène, si j’ose.

Mais là se lève le talent de François de Cornière. Car, fort de cette simplicité, il peut écrire d’entrée, « au présent de tous les temps ». Il fait glisser le lecteur sur des années d’existence et d’amour partagé sans que celui-ci puisse un seul instant le contester, ni lâcher le fil de cette terrible histoire qui nous menace tous. Il crée une empathie, suscite l’émotion, tire des larmes à plusieurs reprises. Ainsi au milieu du livre, le poème Garder ta montre installe la malade [ton dos /calé par un traversin], et le mari dans le fauteuil [une image ici : de mon rivage en skaï /j’entendais les mouettes]. La fin : Je pensais à notre mer à nous /au petit port breton /où je te conduirais /où nous irions nager /une dernière fois ensemble. //J’étais peu en avance /sur ma mémoire – tu sais. //Toi tu voulais /jusqu’à la fin garder /garder ta montre /à ton poignet. Cette délicatesse, cet art du pastel en poésie, cet effleurement d’une âme, sans soufflerie ni trompette, au contraire cette capacité à retenir l’écume de vivre mérite la lecture – et le partage qui s’ensuit.

 

Pierre Perrin

 


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A propos de l'écrivain

François de Cornière

 

Né en 1950. Ancien organisateur du festival « Rencontres pour Lire » à Caen. A publié grand nombre d’ouvrages (poésie, prose) entre 1981 et 1997. Depuis, deux anthologies « C’était quand » chez son premier et fidèle éditeur, Le Dé Bleu (sept livres ensemble), 1999 et « Ces moment-là » au Castor Astral qui réunit plus de 130 poèmes écrits de 1980 à 2010. S’il ne publie plus, on peut espérer qu’il écrive encore : il a influencé toute une génération de poètes. François de Cornière, c’est l’air de rien. Il note, il absorbe, il capte, il relève, il note. Une attention aux petits riens, au quotidien, au temps qui passe qu’il suspend avec une poésie mélancolique éclairée aux lampions.

 

(Source "Terre à Ciel")

 

 

A propos du rédacteur

Pierre Perrin

 

Pierre Perrin habite le pays de Courbet. Il a créé la revue Possibles, 22 numéros de 1975 à 1980, dont les n° spéciaux Jean Breton, Éroticothèque et Yves Martin. Il a publié une vingtaine d’ouvrages depuis 1972, notamment Manque à vivre, un choix de poèmes en 1985, un autre avec La Vie crépusculaire, chez Cheyne [prix Kowalski de la ville de Lyon en 1996]. Il a donné au Rocher un bref essai critique : Les Caresses de l’absence chez Françoise Lefèvre. Ces trois ouvrages sont épuisés. Mais on peut encore trouver, au Cherche Midi, Une mère, le Cri retenu en 2001, un récit sans concessions.

Il a aussi publié de courts essais et des nouvelles ainsi qu’une bonne centaine de notes de lecture dans Autre Sud, Lire, Poésie1/Vagabondages, dont une trentaine, entre 1999 et 2008, dans La Nouvelle Revue Française.

Il publie désormais essentiellement sur le net où il tient à jour son propre site qui donne aussi à lire, à l’occasion, quelques invités : http://perrin.chassagne.free.fr

 

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