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Mystères, Knut Hamsun (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 02.04.19 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Pays nordiques, Roman, Le Livre de Poche

Mystères, trad. Ingunn Galtier, Alain-Pierre Guilhon, 26,30 €

Ecrivain(s): Knut Hamsun Edition: Le Livre de Poche

Mystères, Knut Hamsun (par Cyrille Godefroy)

 

En 1892, deux ans après Faim, Knut Hamsun (1859-1952) publie Mystères, roman reposant derechef sur l’épaisseur, la complexité et l’extravagance du personnage principal. À cette nuance près que le héros ne crève pas la dalle et qu’il jouit cette fois-ci d’une certaine aisance financière. À la manière d’un justicier, sans passé ni famille, Nagel débarque dans une bourgade norvégienne congelée dans les conventions. L’excentricité, l’imprévisibilité et l’éloquence de Nagel fascinent et désarçonnent le petit groupe de personnes qu’il se met à fréquenter. Oscillant entre un sentimentalisme sincère et un machiavélisme cynique, entre une sensibilité aiguë et un nihilisme éhonté, il intrigue et sème le doute dans l’esprit des habitants. Avouant ses désirs les plus secrets puis pratiquant l’élucubration mythomane, il souffle le chaud et le froid. Tour à tour lyrique puis taciturne, euphorique puis abattu, généreux puis mystificateur, audacieux puis maladroit, Nagel est un puits de contradictions, l’homme énigmatique par excellence : « Quel intérêt y a-t-il donc, même concrètement, à enlever toute poésie, tout rêve, tout mystère, toute beauté, tout mensonge à la vie ? ».

En fait, en Nagel couve une fragilité fondamentale qui se réveille progressivement au contact de la bienséance citadine, de la superficialité collective, du feutre conformiste de la province norvégienne. Ses déconvenues amoureuses avivent cette fissure : il s’éprend éperdument d’une femme récemment fiancée puis demande en mariage une autre villageoise douze ans plus âgée que lui. Elles succombent un temps à son charme mais son enthousiasme débridé et fantasque refroidit finalement les deux femmes, provoquant ipso facto le basculement de Nagel dans la confusion et le désenchantement. Par gaucherie ou par dilection, il se maintient mordicus dans la marginalité : « Je serai seul devant l’humanité mais je ne céderai pas ». Désabusé par ce que qu’il nomme le bluff généralisé, Nagel cherche des raisons de continuer à vivre : « Maintenant, il était las à cause de ses déceptions, ses illusions perdues, et à cause du bluff omniprésent, cette tromperie quotidienne et rusée qui vous entoure de tous côtés ».

Excessivement tiraillé, condamné à l’inaccessible amour, sa vulnérabilité et ses doutes s’exacerbent, son corps et son esprit finissent par s’échauffer. Sa singularité écorchée s’érode sous le souffle aride du réel. Seule la beauté de la nature et ses ballades en forêt lui dispensent quelques instants de réconfort, coïncident avec son idéal de pureté.

Voici ce que déclarait Henry Miller dans une préface à Mystères, roman qu’il avait lu à cinq reprises : « Mais si incisif que soit son humour, si mordantes que soient ses récriminations, cela ne nous empêche pas d’avoir le sentiment, la certitude, que c’est là un homme qui aime, un homme qui aime l’amour, et qui est condamné à ne jamais rencontrer une âme accordée à la sienne. Hamsun est vraiment ce qu’on pourrait appeler un aristocrate de l’esprit ». Selon Isaac Bashevis Singer, toute la littérature moderne du vingtième siècle a pris sa source chez Hamsun. Cet autodidacte, condamné pour son soutien au régime nazi, a en effet revitalisé le roman en l’axant sur la figure archétypale du héros individualiste, tourmenté, irrationnel et marginal. À l’instar de Dostoïevski, de Nietzsche ou de Zweig, Hamsun s’impose comme le sismographe par excellence des convulsions de l’âme humaine. En en sondant les tréfonds, il révèle le bouillonnement instinctuel qui détermine en sourdine les comportements. Quelques années avant l’ère freudienne, l’écrivain norvégien décèle la part d’irrationalité inhérente à chaque individu et exhume les traces sulfuriques d’effervescence inconsciente qui, lorsqu’elles se manifestent, écaillent voire pulvérisent le vernis civilisationnel. Et font que chacun reste un mystère pour autrui.

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos de l'écrivain

Knut Hamsun


Knut Hamsun, né Knut Pedersen en 1859, mort en 1952, est un écrivain norvégien. Autodidacte il exerça divers métiers avant de se consacrer pleinement à la littérature dont il reçut le Prix Nobel en 1920. Son œuvre reflète la quête individualiste et le rejet de la civilisation industrielle.

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).