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Musique Absolue, une répétition avec Carlos Kleiber, Bruno Le Maire

Ecrit par Etienne Orsini 26.11.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais, Gallimard

Musique absolue Une répétition avec Carlos Kleiber, août 2012, 109 p. 11,90 €

Ecrivain(s): Bruno Le Maire Edition: Gallimard

Musique Absolue, une répétition avec Carlos Kleiber, Bruno Le Maire

 

Que ces messieurs des hémicycles et autres palais lambrissés me pardonnent : abstraction faite de toutes considérations politiciennes, c'est rarement que je fais confiance à leur plume lorsque je me mets en quête d'un roman à lire. Ma conviction en la matière est qu'on ne peut bien servir à la fois le pouvoir et le sensible.

Le bref opus de Bruno Lemaire, ancien ministre de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Pêche, aini que de la Ruralité et l'Aménagement du territoire  (ouf !) m'oblige à ranger mes a priori au placard.

Musique absolue, sous titré une répétition avec Carlos Kleiber, fait renaître la figure du grand chef d'orchestre autrichien (1930-2004) pressenti en son temps pour prendre la succession de Karayan à la tête de l'Orchestre Philarmonique de Berlin.

Dans sa voiture, le narrateur, journaliste de son état, ronge son frein au milieu des embouteillages lorsque, allumant son autoradio, il reconnaît immédiatement la 7ème de Beethoven. Un morceau identifié d'emblée et pourtant inédit pour l'auditeur : « Cependant, ce Beethoven était totalement nouveau à mes oreilles. Il avait une puissance inconnue. Allongeant la main, je montai le volume pour couvrir le bruit des essuie-glaces. On aurait dit que le chef dirigeait avec une hache au bout du bras ».

Dès lors, le journaliste, en proie à une véritable fascination pour ce chef qu'il découvre, cherche à en savoir plus et à rencontrer des gens qui auraient connu le maestro. C'est ainsi qu'il en vient à interviewer un violoniste autrichien octogénaire. Le roman procède des réponses de ce violoniste à des questions jamais mentionnées.

Il s'ensuit une sorte de monologue ou plutôt de dialogue borgne, original et vif dans lequel, au détour de l'évocation toujours centrale de Kleiber, sont abordées des questions diverses : rapports entre l'art et la politique (nous y sommes!), vision allemande de la place de la France dans le monde, etc...

Ces pensées ne sont pas extérieures au roman ; ce ne sont pas ces fameuses étiquettes placardées sur des œuvres d'art qui répugnaient à Proust. Elles lui sont inhérentes et nécessaires. Un exemple avec cet extrait (p. 86) dans lequel le violoniste, après avoir évoqué le goût de François Mitterand pour les œuvres de l'esprit, déclare :

 

« En revanche, en matière musicale, vos responsables politiques ne connaissent rien. Ils ignorent superbement la musique. Leur admiration va à la peinture ou à la littérature. Ils apprécient ce qui met en scène le pouvoir ou ce qui en parle. Toujours votre vanité, votre fameuse vanité dont vous ne guérirez jamais. Or, la musique échappe au pouvoir ».

 

 

On le voit : la musique reste au cœur de la conversation.

 

Absolue ? Oui, en ce sens que cet art exige tout de ceux qui s'y adonnent. L'auteur fait état d'une lettre adressée à Carlos par son père, le chef Erich Kleiber, dans laquelle celui-ci écrit  à son fils que la musique doit représenter quelque chose d'inaliénable pour lui, s'il veut en faire son métier.

Et non, si l'on entend par absolue que la musique doit être immuable, figée, etc... « Il faut tâtonner »disait Carlos Kleiber et l’auteur d'opposer la notion française de répétition où il s'agit de reproduire à l'identique du terme allemand de Probe qui invite au risque, au dépassement. « Mettez même un peu de malhonnêteté dans votre musique » allait jusqu'à dire le chef à son orchestre.

Le roman de Bruno Lemaire, quant à lui, est très honnête ou un peu malhonnête si l'on entend par là personnel, nouveau, inédit.

Un bel hommage à la musique qui donne envie d'écouter des enregistrements de Kleiber.

 

Etienne Orsini


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A propos de l'écrivain

Bruno Le Maire

 

Bruno Le Maire, né en 1969, est un homme politique et écrivain français. Agrégé de lettres modernes, normalien et énarque, sa carrière politique le mène du cabinet du premier ministre Dominique de Villepin au portefeuille du ministère de l’alimentation, de l’agriculture et de la pêche. Parallèlement il publie plusieurs essais. Musique absolue est son premier roman.

 

A propos du rédacteur

Etienne Orsini

 

Né en 1968, Etienne ORSINI, après des études de droit et de lettres modernes est aujourd’hui bibliothécaire de profession et poète « de passion ». Son cinquième recueil  paraîtra au Nouvel Athanor en 2013 tandis que plusieurs de ses textes ont été retenus pour figurer dans des anthologies : L’Année poétique 2007 (Seghers), L’Anthologie de la prière contemporaine (Presses de la Renaissance, Paris, 2008), Sables (Poésie-Images, 2010), Transparence (Poésie-Images, 2012). Ses poèmes, souvent lapidaires, témoignent d’un sentiment d’incompréhension, mêlé d’étonnement, vis-à-vis du monde. Il donne aussi régulièrement des concerts de polyphonies corses et participe à des expositions de photographies (Espace Icare, Issy-les-Moulineaux, septembre-octobre 2012).