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Mort à crédit, Céline, par Cyrille Godefroy

Ecrit par Cyrille Godefroy le 15.08.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Mort à crédit, Céline, Folio, 1985, 622 pages, 10,50 €

Mort à crédit, Céline, par Cyrille Godefroy

 

Céline, le trifouilleur de phrase

Selon le biographe Henri Godard, Louis Destouches alias Céline (1894-1961) a vécu une enfance relativement studieuse, ordinaire, grisâtre certes, mais sans drame ni révolte avérée. Pourtant, Céline lança au seuil de ses 40 ans : « Je n’ai pas eu de jeunesse ». Godard subodore alors que la docilité et l’honorabilité de surface caractérisant l’enfant Destouches camouflait en fait un vif malaise intérieur. Le mioche aurait subi en silence une pression moralisatrice, aurait mariné dans une atmosphère étriquée qui ne se décanta réellement que vingt-cinq années plus tard avec l’écriture cathartique de Mort à crédit (1936).

D’aucuns se bercent de nostalgie quand ils évoquent leur l’enfance. Largement révolue, l’ombre de la mort se rapprochant, ils l’embellissent, l’enjolivent, la jovialisent, un peu comme ces menues mésaventures dont on rit a posteriori. Céline, a contrario, s’est appliqué à noircir sa jeunesse, à la tirer vers l’enfer, comme on tire un chien par le col pour lui mettre le museau dans sa merde.

Céline a 42 ans lorsque paraît son deuxième roman Mort à crédit. Quatre ans auparavant, il avait bousculé, désarçonné, révolutionné le monde des lettres françaises avec Voyage au bout de la nuit, roman sombre empreint de déploration et de dégoût, confit de défiance à l’égard des hommes, prompts à s’entredéchirer, à solder leurs comptes par des guerres absurdes. Céline en remet une couche avec le récit de sa jeunesse, chronique d’une débâcle où s’entremêlent le sordide et le grotesque, le dérisoire et le funeste.

Céline n’appartient pas à cette race d’auteurs qui se pâment en contemplant leur reflet. Ne se réservant pas le beau rôle, creusant ce qu’il y a de pire en lui, écartant le mièvre et le correct, il se dépeint dans Mort à crédit comme un garnement de première, un diablotin indécrottable, un futur brigand que ses vieux doivent surveiller comme le lait sur le feu. Il n’élude aucun travers, n’ignore aucun vice, ne minimise aucun impair : « J’avais la nature infecte… J’avais pas une bribe, pas un brimborion d’honneur… Je purulais de partout ! Rebutant dénaturé ! J’avais ni tendresse ni avenir… J’étais sec comme trente-six mille triques ! J’étais le coriace débauché ! La substance de bouse… Un corbeau des sombres rancunes… J’étais la déception de la vie ! J’étais le chagrin soi-même… J’étais la croix sur terre ! J’aurais jamais la conscience !… J’étais seulement que des instincts et puis du creux pour tout bouffer la pauvre pitance et les sacrifices des familles. J’étais un vampire dans un sens ». Foutrebleu, il ne mégote pas sur le noir, le zigue ! Il ne trembloche pas devant l’autoflagellation. La culpabilité lui aurait-elle jadis collé aux basques ?

Suivant sa logique d’assombrissement, Céline envenime à plaisir les rapports qui le lient à ses parents. Perpétuellement criblés de dettes et de maladies, empêtrés dans une mouise sans fond, ceux-ci accablent le jeune Céline de leurs admonitions, de leurs jérémiades, de leurs récriminations : « Bordel de Bon Dieu de saloperie ! Qu’avons-nous fait ma pauvre enfant pour engendrer une telle vermine ? Pervertie comme trente-six potences !… Roué ! Canaille ! Fainéant ! Tout ! Il est tout calamité ! Bon à rien ! Qu’à nous piller ! Nous rançonner ! Une infection ! Nous écharper sans merci !… Voilà toute la reconnaissance ! Pour toute une vie de sacrifices ! ». À tel point qu’un jour ladite vermine tente d’étrangler son père, de l’occire pour de bon. Tant qu’à faire, allons jusqu’au bout de l’œdipe. Peine perdue. Les voisins accourent, sauvent in extremis le daron et, au passage, tabassent l’apprenti parricide. Céline filoche alors du foyer et se retrouve placé sous l’égide d’un illuminé du citron dénommé Courtial des Pereires, un savant-inventeur-éditeur foutraque et charlatanesque, un Géo Trouvetou joueur et buveur, un hurluberlu à vocation scientifique qui s’est mis dans le cassis de faire pousser des patates à coups d’ondes telluriques. Burlesque.

Céline théâtralise et dramatise avec maestria le triptyque ordinaire de son passé (l’école, l’internat, l’apprentissage), le transfigure en une épopée pittoresque émaillée de polissonneries savoureuses, de flibusteries loufoques, de coquineries drolatiques : « Mais depuis que le Jack était parti, c’était plus si drôle au dortoir… le petit saligaud, il suçait fort et parfaitement… ». On le sait, Céline n’avait pas sa langue dans sa poche. Il le paya du reste chèrement après 1944 : exil, prison, pilori. Pain noir pendant les 15 dernières années de sa vie. Rien d’une bagatelle ni d’une féerie…

Au-delà du comique, du croquignol et du truculent, l’admirateur de Rabelais compose en filigrane une satire corsée des conditions sociales de l’époque. Que d’échecs, de fiascos, de galères dans ce roman ! Que de gueuserie, de pouillerie, de dévastation ! Céline fait la part belle aux ratés, aux foireux, aux sans-espoir : « L’avenir c’est pas une plaisanterie ». Sous l’invective, l’imprécation, la détonation perce une sensibilité exacerbée qui fleurit sans aucun pathos ni complaisance, à la faveur de laquelle Céline dresse un bilan univoque de la nature humaine et conçoit un ressentiment apocalyptique de ses premières expériences professionnelles : « La vraie haine, elle vient du fond, elle vient de la jeunesse, perdue au boulot sans défense ». Au crépuscule de sa vie, Céline déclara même craindre les hommes car capables de tout.

À rebours d’un gongorisme adipeux et à l’aune d’une écriture éruptive, jaculatoire et priapique, Céline pulvérise complètement la phrase classique, éparpille façon puzzle la prose académique. Loin d’être une pelote se déroulant inlassablement à l’instar de Proust, Gadda, Gadenne ou Krasznahorkai, la phrase célinienne, truffée d’interjections, d’exclamations, de gradations et d’hyperboles, se réduit à très peu de mots : « Tu m’assailles. Tu m’exaspères ! Tu me harcèles !… Comme tu es obtuse, ma mignonne !… ma bonne… ma douce ! ma chérubine ! ». La phrase de Céline est rétrécie mais tumultueuse, élaguée mais harangueuse, estropiée mais tonitruante. Palpitante, crépitante, martelante, pétaradante, détonnante et décomplexée, elle libère naturellement l’émotion, apostrophe sans cesse le lecteur. Céline, ça pique, ça vocifère, ça siffle, ça gicle, ça déferle, ça jaillit, ça pustule, ça cingle, ça brûle, ça métaphorise à plein gaz. Sa petite musique argotique nous transporte, sa verve nous émoustille et nous emmène immanquablement dans un territoire où règne une harmonie rythmique irisée de trivialité : « Rapidement un brelan de terreux est venu fouiner dans notre bazar ». Céline a sué sang et eau pour parfaire ce style. Il s’est plié à une ascèse monastique pour sortir la phrase de ses gonds, pour fignoler cette glose fougueuse et déglinguée, unique dans les annales de la littérature.

Céline, inéluctablement, a fait des petits, indépendamment de l’outrance et de l’infamie caractérisant trois de ses ouvrages, ridiculement racistes, résolument antisémites (Bagatelles pour un massacre, L’école des cadavres, Les beaux draps). Ainsi, l’admiration sans bornes de Michel Audiard pour l’ermite angoissé de Meudon transparaît dans ses dialogues de films ciselés aux petits oignons : « Moi quand on m’en fait trop, je correctionne plus : je dynamite, je disperse, je ventile ! ». Voyons Céline : « J’épure le marché ! Je truste ! J’accapare ! Finie ! Impossible ! Toute cette broutille végétale ! ». La parenté entre les deux argotiers saute aux yeux. Céline l’iconoclaste a fasciné et inspiré quantité d’auteurs et d’artistes, notamment Charles Bukowski, Fabrice Luchini, Philippe Sollers, Philip Roth ou Frédéric Dard auquel revient le dernier mot : « Mort à crédit est pour moi le bouquin le plus important de ce siècle. Parce qu’il contient toute la détresse de l’homme ».

 

Cyrille Godefroy

 


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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).