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Mon métier de père, Gilles Verdiani

Ecrit par Laurence Biava 04.06.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais, Jean-Claude Lattès

Mon métier de père, mai 2012, 250 p. 13 €

Ecrivain(s): Gilles Verdiani Edition: Jean-Claude Lattès

Mon métier de père, Gilles Verdiani

 

Un cœur de père

 

Gilles Verdiani raconte ce qu’est la vie d’un père tardif qui travaille chez lui et s’occupe au quotidien de ses deux garçons. Autant récit qu’essai – et non manuel de savoir-faire/vivre à l’usage des parents –, cet opus remarquablement écrit et détaillé rassurera tous les papas pour qui la paternité et ses premières fois ressemblent à une épopée humaine. On découvre un père particulièrement impliqué dans l’éducation de ses fils, investi corps et âme, jusqu’à l’obsession. Les premières années depuis la naissance du fils aîné jusqu’à celle du petit frère, ainsi que les difficultés rencontrées à cette occasion sont narrées avec nerf et émotion.

Autrefois, porter dans sa tête l’éducation de l’enfant était réellement l’affaire des mères. Gilles Verdiani lui, fait partie de ces nouveaux pères, extrêmement présent, qui aide et intervient en permanence dans l’éducation de ses fils. Le livre raconte ce qui peut s’apparenter à un acte de foi.

« Avoir des enfants m’apparaît plutôt comme la révélation, longue et laborieuse, d’une autre dimension de ma condition d’homme, révélation sans laquelle j’aurais pu continuer à être heureux… C’est dans l’effort même d’œuvrer constamment à la santé, à la sécurité, au bien-être d’un autre que moi, et de le faire de mon plein gré, au maximum de mes possibilités, et sans en attendre aucune rétribution ».

Tressaille en permanence la vulnérabilité de ces couples qui ont dû réinventer un mode de vie spécifique autant que leur savoir, au sein d’une société névrosée, qui voit se dessiner des paysages familiaux mouvants, assez insécurisants pour les jeunes parents. Au décor social franchement aride des années 1960-70, et bien que la psychologie de l’enfance ait fait énormément de progrès, bien que l’on se connaisse beaucoup mieux, que l’on se passionne pour le développement de l’enfant, rien, hélas, n’empêche tous les discours des spécialistes de se contredire. Demeure également bafoué le dit-regard sur le comportement et l’évolution de nos chères têtes blondes. Aujourd’hui, le bilan à tirer est assez catégorique : être père et mère n’est pas devenu plus facile. Les parents qui mettent un enfant au monde ne sont finalement pas mieux informés que ne l’étaient leurs parents. Car paradoxalement – et c’est ce que dit le livre – il semble que jamais, du fait de la médiocrité de certains comportement médicaux, ces parents-ci n’aient eu autant de contraintes, les empêchant de mettre facilement leur savoir personnel à profit, afin de leur permettre d’acquérir leur liberté de parents. Gilles Verdiani me semble être ce parent tiraillé entre son désir d’inventer son projet familial, de chercher ses propres solutions quand les difficultés se présentent, et une aptitude spirituelle à abonder sans idées préconçues vers ce qu’on lui propose. Le désastre ? Une norme qui rassure. L’environnement qui lui donne des conseils. (Auparavant, la norme était d’ordre moral, le comportement de l’enfant se jugeait plutôt dans ces termes : « C’est bien » ou « C’est mal ». Ensuite, cette norme est un peu tombée en désuétude, et l’évolution de la psychologie a plutôt donné de nouveaux repères : « C’est normal » ou « Ce n’est pas normal ». Alors les parents demandent : « Est-ce que c’est normal qu’il fasse des colères ? »). Le point fort du livre de Verdiani est précisément de n’être pas dans la norme, et d’envoyer paître – avec un certain cran et beaucoup d’audace – une flopée de concepts inutiles. Rien n’échappe à ce père sous pression, qui rêve pourtant d’harmonie. Son bébé est une personne, et plus conscient de sa responsabilité qu’un autre, de son rôle, Gilles Verdiani a le souci d’être un bon père. Mais « expérimenter » la paternité est une travail de longue haleine : on y revient souvent. Comment faire pour éduquer ses enfants quand la carence d’informations se fait trop importante ? On discute les dogmes scientifiques, on se renseigne sur Internet, on discute dans les forums, on furète dans les manuels, auxquels on se raccroche, précisément pour ne pas sombrer. Et l’on découvre, contrairement à ce que les parents des années 30 et 40 laissaient entendre, contrairement à tous les fumeux discours qui vous embrument l’esprit, contrairement aux diktats spécifiques, qu’avoir un enfant ne va pas de soi. Qu’il n’y a pas de méthode-type et que chaque enfant est différent. L’ouvrage de Gilles Verdiani comporte des passages d’une grande force, où chaque parent se reconnaîtra et revivra les passages houleux des premières années. Les réveils nocturnes du fils aîné, où le père croit atteindre les limites du désespoir, les crises de désobéissance, les disputes, ces soudaines instabilités inexpliquées, l’apprentissage des règles, l’éducation, l’incroyable aménagement des nuits, le partage des tâches de toutes sortes, les calvaires nocturnes… Alors, la paternité est-elle donc ce sacerdoce ? Non. Car les moments de bonheur sont nombreux au sein de cette famille unie. Mais que faut-il faire pour souffrir le moins possible, en ne privant jamais l’enfant, en lui apportant les soins nécessaires, en économisant son énergie de parents ? Adapter son attitude aux circonstances, lâcher du lest ? J’ai aimé ce livre pour quatre raisons majeures. D’abord, parce qu’il évoque de bout en bout le sentiment d’altérité et de partage : Gilles Verdiani cherche à se rassurer sur le fait d’être un « vrai » parent. Vouloir « bien faire » est son credo. Alternant entre l’autorité et la douceur, il fait penser à ce père qui s’oublie au bénéfice de ses enfants (par la métaphore, j’ai parfois songé au père Goriot, du roman éponyme de Balzac, ce riche commerçant qui éduque ses filles en satisfaisant toutes leurs fantaisies). Intéressante la trajectoire de ce papa poule qui essaie d’être le plus juste possible, qui sait que « la frustration » (de l’enfant) n’est pas pour tout de suite, qu’il faut donner du temps au temps et ne pas arrêter « le cycle des besoins intenses ». Par ailleurs, c’est un livre qui met – enfin ! – un mot sur la NON-culpabilité des parents. Merci ! Assez du regard des autres qui amplifie la culpabilité. Assez des donneurs de leçons et des conseils. Assez de ceux qui moquent le sevrage tardif d’une femme, assez du manque de tolérance, assez de devoir sempiternellement devoir porter la coulpe au seul prétexte d’avoir soi-disant tort, quoi qu’on fasse.

« Non, je ne culpabilise pas, je me sens juste concerné, et dépassé » nous dit sincèrement l’auteur. Troisième point : avec son esprit rationnel, matérialiste et athée, qui a toujours été du coté de la science, parce que, dit-il, la médecine et les politiques de santé qui l’orientent n’ont plus grand-chose à voir avec la science, le livre se montre (et on pourrait discuter des heures durant à ce sujet !) d’une grande virulence à l’égard des blouses blanches qui veulent, entre autres, imposer un déclenchement de l’accouchement à son épouse. Le laxisme, la désinvolture, et la condescendance du milieu médical – rhabillé pour l’hiver –, l’ignorance du système de santé pourtant réputé pour être le plus fiable au monde, les idées reçues et les controverses autour de l’allaitement, jusqu’à l’avanie accablant les laboratoires pharmaceutiques, traités d’empoisonneurs, sont également évoqués. Enfin, j’ai aimé cet ouvrage parce qu’il brise des tabous et ne souscrit en rien aux consensus mous. Il dit combien les enfants sont des petits monstres pénibles : c’est énorme. Sur la sexualité évoquée à la fin, l’opus emporte mon adhésion. Ce sont des sujets fragiles. IL fallait l’écrire ! Tout comme le fait de se demander à quoi sert une famille. Puisqu’il faut toujours ménager tout le monde. Expliquer à ses parents qu’on n’est pas un phénomène de foire. Dire sa souffrance. Témoigner de son énervement, de ses craintes de se voir se transformer en bourreau. A l’égard de ces mêmes enfants, énervants, impitoyables, qui vous poussent à bout, avec lesquels il faut en permanence composer, négocier. A la fin, Verdiani pose la question qui aura valu son titre au livre : « Pourquoi est-il si compliqué d’élever ses enfants ? ». A condition d’accepter de changer de dimension, de devenir une version plus large de soi-même, de faire des efforts sans pour autant s’oublier, sans doute le fait d’être parent peut-il s’envisager avec davantage de souplesse. Sans doute cette expérience est elle la plus passionnante de toute notre existence ! L’épilogue d’une vie réussie, c’est cet accomplissement.

Que Gilles Verdiani se rassure ! En lisant sa postface, c’est à cette phrase de l’abbé Prévost à laquelle j’ai pensé : elle est  écrite dans Manon Lescaut et elle est de circonstance en cette période de fête des pères : « Un cœur de père est le chef-d’œuvre de la nature ».

 

Laurence Biava


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A propos de l'écrivain

Gilles Verdiani

Gilles Verdiani, 45 ans, auteur, dialoguiste, scénariste : auteur de l’émission Le Cercle sur Canal-Plus, ancien critique de cinéma à Première, journaliste à Elle, et coscénariste de l’amour dure trois ans de Frédéric Beigbeder. Il est le père de deux fils, Marcello, 4 ans et Virgile, 18 mois.

A propos du rédacteur

Laurence Biava

 

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Rédactrice

 

Titulaire d'une licence de lettres classiques, romancière, chroniqueuse littéraire auprès de BSC News, Unidivers.org, et Présidente de Collèges littéraires des Prix Rive Gauche à Paris et Prix littéraire du Savoir et de la Recherche. Deux romans parus : l’un,  en septembre 2010 Ton visage entre les ruines chez In Octavo Editions, l’autre en juin 2014 Amours mortes aux Editions Ovadia. Le troisième livre – Mal de mer -, Journal de Bord écrit en hommage aux victimes du tsunami asiatique de décembre 2004, paraît pour l’été 2015.
Enfin, un Recueil de Nouvelles Rive gauche à Paris – la Rive gauche en toutes lettres - initié par le Collège du Prix Rive gauche à Paris en 2013 ainsi qu’un quatrième livre En manque – troisième roman – paraîtront, selon toute vraisemblance, au second semestre 2016.

Ouverture d’un site littéraire personnel (site, pas blog) le 20 août 2015 pour la rentrée littéraire de septembre prochain.