Identification

Meursault, Contre-enquête, Kamel Daoud

Ecrit par Emmanuelle Caminade 29.11.13 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman, Barzakh (Alger)

Meursault, contre-enquête, octobre 2013, 192 pages

Ecrivain(s): Kamel Daoud Edition: Barzakh (Alger)

Meursault, Contre-enquête, Kamel Daoud

 

Kamel Daoud, journaliste au Quotidien d’Oran et écrivain, nous offre un troisième regard algérien sur Albert Camus en cette année commémorative du centenaire de sa naissance. Et, pas plus que Aujourd’hui Meursault est mort de Salah Guemriche ou Le dernier été d’un jeune-homme de Salim Bachi, Meursault, contre-enquête ne répond aux craintes ou aux attentes qui se manifestent encore de part et d’autre de la Méditerranée. Revisitant le livre le plus célèbre de cet écrivain grand interrogateur de la condition humaine dont il admire l’écriture, ce jeune auteur algérien y rend en effet un surprenant hommage, non à l’icône adulée ou rejetée, mais à la littérature universelle et à la langue française :

 

« Il me fallait apprendre une autre langue que celle-ci. Pour survivre. (…) Les livres et la langue de ton héros me donnèrent progressivement la possibilité de nommer autrement les choses et d’ordonner le monde avec mes propres mots », affirme ainsi le narrateur de son roman.

S’étant approprié légitimement Camus et sa langue – le « butin de guerre » étant devenu « bien vacant» pour cet auteur de la génération postcoloniale –, il ose lui aussi une démarche audacieuse, originale et ludique. Déconstruisant carrément L’Etranger pour le récrire « dans la même langue mais de droite à gauche », en partant de la fin et remontant le cours de l’histoire « comme un banc de saumons dessinés au crayon », Kamel Daoud vient rétablir « l’équilibre ». Il donne sa version algérienne, pas forcément « plus vraie que les autres » : celle du frère de cet Arabe anonyme, victime innocente de l’« écrivain-tueur » « Albert Meursault ». Un frère cadet, orphelin sans père, « piégé entre la mère et la mort », portant, soixante-dix ans après, la voix de son « jumeau », « Moussa alias Zoudj ». Et en menant son enquête pour « se débarrasser de cette histoire » et de ce « conte faussement merveilleux» raconté par M’ma, pour renaître à la vie, ce héros narrateur va étrangement investir le personnage de l’assassin et s’affirmer comme l’alter ego de Meursault…

Dès les premières pages, ce livre à réécrire apparaît, dans un de ces résumés lapidaires dont le narrateur a le secret, comme l’histoire d’« un Robinson qui croit changer le destin en tuant son Vendredi, mais découvre qu’il est piégé sur l’île ». Le Robinson Crusoé de Defoe étant un roman philosophique mais aussi religieux (l’histoire d’une conversion), et Camus ayant lui-même décrété que Meursault était paradoxalement, dans ce monde sans Dieu, « le seul Christ que nous méritions », cetEtranger pourrait bien être dans l’esprit de Kamel Daoud l’instrument du salut : « Hors des livres qui racontent point de salut ». Meursault, contre-enquête s’affirme en tout cas comme une variante ludique du mythe de Robinson, comme l’exploration de la solitude d’un homme qui au plus profond de son désespoir trouve une force nouvelle lui donnant le courage de vivre. Une Robinsonade donnant l’occasion à son auteur de régler ses propres comptes avec la religion et d’exprimer notamment sa colère face au religieux tel qu’il est imposé et vécu dans l’Algérie actuelle.

Si Haroun (forme arabe de Aaron), le héros-narrateur, connaît L’Etranger par cœur et peut « le réciter en entier comme le Coran », si Kamel Daoud s’amuse à en reprendre ou transposer les personnages et à emprunter en les remaniant de nombreux passages du texte – et notamment quasiment tout l’entretien final avec un aumônier transformé en imam –, son roman qui déploie une mise en scène vertigineuse jouant sur les citations et les symboles, sur le brouillage des dédoublements et des renversements, semble tout aussi imprégné de La Chute.

Comme l’avait déjà fait Salah Guemriche dans son essai-fiction, il en reprend d’abord le procédé énonciatif du soliloque s’adressant à un interlocuteur imaginaire – technique théâtrale ayant le mérite d’insuffler vie au monologue tout en interpelant le lecteur –, mais en s’ingéniant à rendre flou et fluctuant son allocutaire silencieux. Quant au lieu où se déroule ce dialogue implicite, un bar hanté par un fantôme dans une ville d’Oran « construite en cercles », il rappelle celui d’Amsterdam, d’autant plus que l’atmosphère du livre, à dominante aquatique, est bien moins solaire que celle de L’Etranger. Et l’enquête sur la mort de Moussa se recentre assez rapidement sur le héros-narrateur, se transformant en un constat sarcastique et désabusé de l’état de la société dans laquelle il vit, mais aussi en un examen de conscience et une confession lucide évoquant celle de Jean-Baptiste Clamence.

L’auteur utilise en outre de très nombreuses références, reprenant celle des cercles de l’Enfer de Dante et recourant à toute une symbolique biblique. Il donne ainsi à l’Arabe le nom du prophète qui libéra son peuple de l’esclavage en le guidant vers la Terre promise (Moussa est la traduction arabe de l’hébreu Moshé/Moïse), faisant écho au faux prophète de Camus criant dans le désert. Et il reprend des thèmes de La chute – parfois très présents déjà dans L’Etranger (comme celui de la vérité et du mensonge, de l’hypocrisie) – et aime aussi en transposer des formules : les deux grands vices à l’origine du dérapage de Meursault sont ainsi « les femmes et l’oisiveté » (la fornication et l’ennui aurait dit Clamence).

« Aujourd’hui, M’ma est encore vivante ».

Prenant d’emblée le contre-pied de l’incipit de L’Etranger, Meursault, contre-enquête démarre de manière fracassante, le narrateur revendiquant avec virulence sa légitimité à s’emparer du sujet et exprimant son indignation et sa colère dans une langue mordante, insolente et familière. Mais cette tonalité agressive s’enrichit par la suite du regard lucide porté par le héros sur l’Algérie actuelle, et s’approfondit d’une réflexion sur lui-même, sur son rapport à l’autre, au monde et à Dieu. On apprendra plus tard qu’il se sentit « tout à la fois insulté et révélé à [soi]-même » à la lecture du « livre maudit » de Camus, ce qui explique sans doute cette évolution au cours d’un roman divisé en quinze chapitres qu’on pourrait analyser comme un chemin initiatique. Après avoir longtemps porté la croix de cette histoire/Histoire, le héros finit en effet par s’affranchir du cadavre de son frère, et de sa mère, sauvé par la grâce de la littérature et de l’amour conjugués via une brève aventure avec une « femme libre » lui faisant découvrir L’Etranger. Il retrouve alors « le feu de [sa] présence au monde malgré l’absurdité de [sa] condition » pour « hurler qu’il est libre et que Dieu est une question, pas une réponse, et qu’[il] veut le rencontrer seul », pour « promener sa liberté comme une provocation ».

Meursault, contre-enquête est un roman riche et revigorant qui s’inscrit dans le sillage du précédent livre de l’auteur, La préface du nègre, un recueil de nouvelles (publié en France sous le titre LeMinotaure 504) où il dénonçait aussi l’immobilisme et l’hypocrisie d’un pays mort-né au lendemain de l’Indépendance ainsi que la résignation d’un peuple tombé dans l’Enfer et refusant sa liberté. Un recueil dans lequel un Sisyphe marathonien finissait par se libérer dans un élan vital « sans nationalités » tandis qu’un nègre clamait la difficulté de donner un nom aux choses et de s’adresser à l’humanité.

Nul doute à la lecture de ce nouveau livre que Kamel Daoud ait, lui, surmonté cette difficulté !

 

Emmanuelle Caminade

 


  • Vu : 15034

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Kamel Daoud

 

 

Kamel Daoud, né le 17 juin 1970 à Mostaganem, est un écrivain et journaliste algérien d'expression française.

Il est le fils d'un gendarme, seul enfant ayant fait des études.

En 1994, il entre au Quotidien d'Oran. Il y publie sa première chronique trois ans plus tard, titrée Raina raikoum (« Notre opinion, votre opinion »). Il est pendant huit ans le rédacteur en chef du journal. D'après lui, il a obtenu, au sein de ce journal « conservateur » une liberté d'être « caustique », notamment envers Abdelaziz Bouteflika même si parfois, en raison de l'autocensure, il doit publier ses articles sur Facebook.

Il est aussi éditorialiste au journal électronique Algérie-focus.

Le 12 février 2011, dans une manifestation dans le cadre du printemps arabe, il est brièvement arrêté.

Ses articles sont également publiés dans Slate Afrique.

Le 14 novembre 2011, Kamel Daoud est nommé pour le Prix Wepler-Fondation La Poste, qui échoie finalement à Éric Laurrent.

En octobre 2013 sort son roman Meursault, contre-enquête, qui s'inspire de celui d'Albert Camus L'Étranger : le narrateur est en effet le frère de « l'Arabe » tué par Meursault. Le livre a manqué de peu le prix Goncourt 2014.

Kamel Daoud remporte le Prix Goncourt du premier roman en 2015

 

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

Lire Tous les articles d'Emmanuelle Caminade

 

Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.